Le Géant

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 Le Géant dressa lentement une main ganté vers elle. Mais Maya eut un mouvement de recul, par réflexe. Elle dressa son couteau à deux mains comme pour le menacer. L’Inquisiteur s’arrêta dans son geste et fronça les sourcils d’un air dégouté.

 — Tu comptes me menacer avec ce jouet ? lança-t-il d’un ton acide.

 Il dégaina alors un long couteau, celui-là même avec lequel il avait tué Anatase. La lame était aussi longue qu’un de ses propres bras. Pourtant, ce qui horrifia le plus la jeune fille, c’était le mouvement de volte-face qu’était en train de faire le vieux Cultiste. Deux esclaves, Corindon et un des tireurs de charrette, s’étaient précipités pour sauver la muette. L’Inquisiteur avait dû les entendre venir malgré la tempête. D'un même mouvement, il transperça l'inconnu avec son arme et saisit la tête de Corindon de son autre main avant de l’écraser au sol. La violence du choc fit voler des morceaux de bois autour du point de collision.

 Maya était horrifiée. Il lui avait suffi d’une seconde pour mettre hors d’état deux hommes costauds. Peut-être aurait-elle préféré affronter les dizaines de gargouilles plutôt que ce seul homme, si tant est qu’il en soit bien un. À cet instant, il donnait plutôt l’impression d’être un monstre sorti des cauchemars d’un enfant. La muette respirait presque avec difficulté, tant elle était angoissée. Elle tremblait de toute part, incapable de tenir son arme, ce jouet selon l’Inquisiteur.

 C’est à partir de ce moment que le reste de leur équipage remarqua la présence du Père Arnoldson. Malheureusement, ils avaient beau être presque tous contre lui, l’Eydolon continuait de leur donner du fil à retordre. De plus, de nouvelles gargouilles étaient prêtes à s’introduire sur le navire à leur tour, sans personne pour les en empêcher.

 — Tu vas venir avec moi, ordonna le Géant, toujours de dos.

 Claquant des dents, la muette n’osait toujours pas bouger. Un tireur de charrette abandonna la gargouille et se précipita vers l’homme du Culte en brandissant une longue tige de métal comme s’il voulait l’assommer. Son adversaire para sans effort l’attaque en dressant son couteau puis en le saisissant à la gorge d’une main pour l’étrangler. Suffoquant sous la poigne du Titan, l’esclave se débattit tandis que ses deux derniers compagnons arrivaient pour le secourir. Maya vit Arnoldson les tuer d’une seule main. La muette ne connaissait même pas leur nom. Leur mort lui paraissait horrible et injuste. Ils venaient de retrouver un semblant de liberté ! Tout ça pour ça... 

 Lâchant enfin sa proie, morte, il pivota à 90 degrés pour observer la muette d’un seul œil et se préparer à riposter si un autre esclave avait encore l’audace de s’en prendre à lui. Le vent faisait voltiger la toge du Géant, lui donnant un aspect encore plus menaçant qu’il ne l’était déjà. Maya déglutit puis, ne pouvant soutenir son regard, baissa la tête, cachant ses larmes. Ces jours à fuir n’avaient donc servi à rien ? Tout ce qu’ils avaient fait pour se mettre en sécurité, tous ces efforts réduits à néant…

 Maya perçut la main d’Arnoldson se poser sur son épaule. C’était comme si tout le poids du navire s’était retrouvé sur elle. Il serrait sans faire d’effort pour la forcer à le suivre. Sans regarder, sans écouter, Maya s’exécuta docilement, sans le vouloir, mais incapable de faire autrement. Plus loin, elle savait que la gargouille continuait de retenir les autres et c’était peut-être mieux ainsi. Peut-être les laisseraient-ils partir sans prendre le temps de tous les exterminer, maintenant qu’ils avaient ce qu’ils désiraient ?

 À nouveau, le Catilina entra en collision avec leur navire. Le choc fut suivi d’un coup de canon. Des cris retentirent sur le Catilina. Des gargouilles avaient été surprises et étaient tombées en mer. Surtout, le tir avait enfin endommagé la coque de leurs adversaires. Là-bas, les marins ne semblaient pas rassurés. À quoi bon remporter la victoire s’ils ne pourraient pas revenir à Eluse après ? Aussi l’une des cordes des harpons avait été relâchée, brisant l’équilibre précaire qu’entretenaient les deux navires. Désormais, le Catilina commençait à piquer du nez, comme s’il poursuivait sa manœuvre de dépassement. Le capitaine gueulait ses remontrances et ses nouveaux ordres pour tenter de réparer les dégâts. Maya releva la tête, comme si elle y voyait là une petite chance de s’en sortir. Pourtant, l’Inquisiteur ne paraissait pas s’en soucier, la forçant toujours à s’avancer.

 Kelvin, Tantale et tous les autres faisaient leur possible pour gérer l’Eydolon. Chacun avait son lot de blessure alors que leur adevrsaire de pierre n’exposait que quelques légères fissures. La créature avait même mis KO le pauvre Pan, ainsi qu’Hémati et Périclas, évanouis l’un sur l’autre. Le regard du bandit ne cessait de partir vers l’Inquisiteur, le visage crispé par l’angoisse. Il avait promis à la muette de l’aider à s’en sortir, mais il ne voyait pas comment s’y prendre. Lui aussi avait vu l’Inquisiteur tuer les tireurs de charrettes comme s’il s’agissait de simples mouches. Puis il vit Minos et Pluton se dresser sur le chemin de l’Inquisiteur et il abandonna aussitôt les esclaves.

 Le jeune dompteur serrait ses petits poings. Il était trempé jusqu’aux os et tremblait, transi de froid. Criant à la mort, il se mit à courir vers le Géant, oubliant toute peur aux côtés de son animal. Arnoldson soupira et réceptionna Pluton en dressant un bras. Il le laissa mordre avant de le repousser comme il l’avait déjà fait. Étaient-ce ses vêtements qui avaient amoindri l’impact de la morsure ou bien le Géant était-il insensible à la douleur ? Il observait durement Minos le rouer de coups sur les jambes. Le garçon, enragé, ne cessait de frapper, au point d’en avoir mal aux mains. Mais rien de ce qu’il faisait ne semblait affecter l’Inquisiteur. Ce dernier l’attrapa alors par l’épaule et, d’une seule main, le jeta derrière lui comme une ordure. Le jeune berger retomba, presque évanoui, juste au pied du mât.

 Les larmes qui coulaient sur la figure de Maya ne cessaient de s’écouler. La situation était un véritable drame, une catastrophe. Kelvin s’était précipité vers Minos et le secouait pour le réveiller. Arnoldson ne faisait plus attention à eux et avait repris sa route. Pour retourner à bord du Catilina, ils allaient devoir attendre que la mer le rapproche d'eux. Ils se rendaient tout au bout de la proue, là où le navire semblait piquer.

 De leur côté, la chance semblait sourire aux esclaves. Le coup de canon avait rendu de nouvelles tentatives pour s’infiltrer à bord impossibles. Mieux, Béryl était parvenue à passer des cordages autour de l’Eydolon et chacun tirait dessus pour l’entraver et la pousser par-dessus bord. Tous les hommes encore conscients tiraient et tiraient, si bien que l’être de pierre ne put bientôt plus se mouvoir. Il ne s’agissait plus que d’une question de minutes avant qu’ils ne parviennent à la faire basculer dans la mer. Tandis qu’il faisait son possible, Tantale fut accosté par Minos et Cassité. Ce qu'ils lui dirent lui fit abandonner l'Eydolon. 

 Pontus et Maya étaient enfin parvenus au bout du navire, durant une marche qui leur avait semblé durer une éternité à tous les deux. Maya avait une boule au ventre. Elle voyait le Catilina se rapprocher pour offrir à l’Inquisiteur la porte d’entrée qu’il attendait. La muette avait déjà les pires craintes concernant son sort. Le Père Arnoldson serra légèrement l’épaule de Maya. Ses muscles se réveillèrent soudain et, paniquée, elle tenta de faire demi-tour et de s’enfuir, aveuglée par ses propres larmes. L’Inquisiteur la rattrapa aisément, en tendant simplement le bras avant de la soulever pour la rapprocher de son visage.

 — C’est trop tard, affirma-t-il. Tout est fini.

 La jeune fille ferma les yeux, comme pour nier cette réalité qu’elle ne pouvait pas supporter. C’est alors que tout cessa. Le bruit de la tempête, les cris des hommes, le froid, le vent, il n’y avait plus de son, ni plus aucune sensation. Il fallut quelques secondes pour que Maya se rende compte que quelque chose clochait. Elle rouvrit les yeux et les écarquilla de surprise.

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