Le Catilina

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 Assistant de loin à la scène grâce à une longue-vue, Elisabeth était figée depuis quelques secondes. Maya, Kelvin et Minos la regardaient avec appréhension. Tout ce qu’ils pouvaient voir de là où ils étaient, c’était que la villa semblait soudain en proie à un incendie, ce qui ne laissait pas les esclaves de marbre. Si c’était la maison dans laquelle ils avaient été maltraités, c’était aussi celle dans laquelle ils avaient passé plusieurs années de leur vie. Ils observaient la fumée s’en élever bouche bée. Que diable s’était-il passé ?

 Lorsqu’enfin Elisabeth baissa la lunette, Maya fut frappée par ce qu’elle put voir sur son visage. Elle n’avait encore jamais vue cette expression de peur chez son amie. La marchande avait jusqu'à présent réussi à garder son calme sans céder à la panique, quelle que soit la situation. Cette fois-ci, quelque chose de terrible avait dû se produire pour la mettre dans un état pareil.

 — ON DÉGAGE D’ICI ! cria-t-elle en se tournant vivement vers l’équipage.

 — On doit s’éloigner au plus vite ! confirma Tantale depuis la vigie. On se presse, allez !

 — Mais ‘Tale…

 — On expliquera plus tard, dépêchez-vous !

 Tandis que les esclaves se pressaient dans tous les sens, sous les ordres de Périclas et Hémati, Maya interrogea l’Assyrienne du regard. Celle-ci se mordait les lèvres, le visage fuyant vers Eluse. Elle était peut-être la seule personne à qui Anatase avait fait part de son plan. Si la villa était bien en proie aux flammes, son sacrifice avait été vain. Le sort s’était joué de lui, comme il se jouait de tant d’autres, et les mots qu'il lui avait adressés avant de les quitter résonnaient dans sa tête comme une terrible vérité. Mais l’heure n’était plus aux réflexions.

 — Il est là, lança-t-elle dans un souffle. L’Inquisiteur de Safranie…

 — Adolsonne ? s’inquiéta Minos avec de grands yeux. Mais… comment il a fait pour nous r’trouver…

 — Il ne nous a pas retrouvés ! répondit Kelvin, comme pour le rassurer. Il est arrivé un poil trop tard pour nous avoir, maintenant !

 — Parce que tu crois qu’il va abandonner si facilement ?! répliqua Elisabeth. Il peut très bien prendre un bateau, lui aussi, et tenter de nous aborder !

 — Mais… on a de l’avance, non ? demanda Kelvin.

 — Peut-être, mais rien ne dit que son embarcation ne sera pas plus rapide ! Puis si on doit affronter une tempête, il est possible qu’il nous rattrape et… AHHHHH

 On aurait presque cru que la marchande piquait une crise. L’accumulation de détails venait d’éclater une petite lueur de folie en elle. Seul crier un bon coup pouvait la soulager, momentanément. Elle avait les mains crispées comme si elle s’imaginait en train d’étrangler quelqu’un pour se soulager.

 Si Kelvin et Minos l’observaient se passer les nerfs sur une victime imaginaire avec inquiétude, Maya, elle, avait la tête baissée. Alors qu’elle pensait que tout allait désormais pour le mieux, voilà que leur plus grande menace à ce jour faisait surface, plus proche que jamais. Tremblant de peur, elle regarda ses mains avant de fermer les poings. Elle se sentait fautive. C’était elle la cause de cette traque incessante et elle mettait tous ceux qu’elle aimait en danger. Elle avait déjà causé la mort des Bernardonne, et sûrement celle de l’Évêque d’Orles. Ses compagnons de voyage risquaient leur vie depuis trop longtemps pour elle. De même, tous ces esclaves qui goutaient enfin à la liberté allaient sombrer avec eux si l’Inquisiteur parvenait à les rattraper. Mais elle, Maya, simple fille muette, ne pouvait rien faire. Elle était impuissante, une victime des évènements sans don particulier, incapable de sauver ses amis comme eux risquaient leur vie pour elle.

 — Alors l’Inquisiteur est derrière nous ? demanda Edwin Melville sans quitter son cap de vue, les mains sur le gouvernail.

 — Tu n’as pas intérêt à essayer de nous trahir ! s’écria Elisabeth, méfiante.

 — Je n’essayerai pas. Mais si vraiment une tempête se profile, alors notre destin est entre les mains de Jura, le Colosse.

 — Mais oui, mais oui…, répondit Elisabeth en roulant les yeux.

 — Jura est au service de Lithé et Meroclet, poursuivit le disciple. Nous ne pouvons plus que prier pour leur miséricorde.

 — Ouais, eh bien on va plutôt aller charger les canons ! Dépêchons !

 La caravelle était en effervescence. Tout le monde s’activait dans tous les sens, au point que certains ne savaient même plus où donner de la tête. Maya aida Kelvin et Minos à préparer les lourds boulets de canon ainsi que la poudre nécessaire. Puis, une fois que leurs deux uniques canons furent prêts, l’un visant à bâbord et l’autre à tribord, ils remontèrent aider aux manœuvres des voiles et des vergues qui devaient changer de cap presque toutes les minutes pour lutter contre les vents. De grands nuages sombres obscurcissaient le ciel alors que la nuit était encore loin. Le tonnerre commençait à rugir dans un spectacle de son et lumière qui était aussi magnifique que terrible, annonciateur des intempéries à venir.

 Malgré tout leur remue-ménage, cela n’empêcha pas Spineli de les prévenir depuis la vigie de l’arrivée d’un navire à leurs trousses.

 — C’est un bateau de la ville d’Eluse ! Je… je crois qu’il y des sortes de statues dessus et… ah, des gardes, aussi !

 — C’est pas bon, s’inquiéta Béryl tandis qu’elle, Cassité et Maya arrangeaient une voile. Ces bateaux sont équipés pour chasser les pirates illégaux…

 — Et c’est quoi, les statues ? questionna Cassité, intriguée.

 — Aucune idée…

 Maya déglutit, mais ne prit pas la peine d’essayer d’expliquer ce dont elle se doutait. La muette, affairée à répondre aux demandes des deux navigateurs ne pouvait pas s’empêcher de jeter des coups d’œil furtifs vers la mer. Elle avait la désagréable impression que le bateau se rapprochait chaque fois plus d’eux.

 Hélas pour la muette, il ne s’agissait pas que d’une impression. Le Catilina était effectivement en train de gagner du terrain. Profitant d’un aérodynamisme plus important que la caravelle des Sarto et dirigé par des matelots prenant la mer presque chaque jour, il ne pouvait en être autrement.

 À son bord, les Gargouilles d’Eluse attendaient, presqu’immobiles, que l’assaut démarre. Quelques gardes de la ville avaient été réquisitionnés, comme ils l’avaient été le matin même pour fouiller la ville. Sa Sainteté Olivia Bernat était elle aussi de la partie, inquiète de la tournure des évènements. Enfin, le Père Pontus Arnoldson fixait la caravelle du regard et ignorait les protestations des marins expérimentés qui le mettaient en garde contre la tempête qui se profilait.

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