Le choix et la question d'Anatase

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 Effectivement, Salomon Sarto venait d’arriver au-devant de sa propre villa, guidant les autorités du Culte ainsi que les gargouilles. Le commerçant était déjà dans un état de panique totale et ce qu’il venait de découvrir n’allait rien arranger.

 — Qu-Qu’est-ce que… Rutile, qu’est-ce qu’il se passe ici !?

 Son plus fidèle esclave, qui avait été placé juste devant la porte d’entrée, ne répondit pas. Non seulement parce qu’il était à la fois ligoté et bâillonné, mais surtout parce qu’il était extrêmement faible. Salomon n'avait même pas remarqué à quel point les vêtements de son bras droit étaient assombris par le sang qui continuait de couler lentement. Enervé de n’avoir aucune réponse, Sarto s’avança, prêt à le frapper, quand une autre voix répondit à sa place.

 — Désolé, maitre, mais Rutile n’est pas en état de vous répondre, lança Anatase, qui ouvrit la porte en maintenant une poterie contre son torse d’une main.

 — Anatase, qu’est-ce que signifie tout ce bazar ?! explosa Salomon. Où est Barbara ?

 — La maitresse est dans votre bureau, maitre. Nous l’avons ligotée et bâillonnée, comme Rutile.

 — Vous avez QUOI ? Co… Comment avez-vous osé !?

 — Vous, là-bas, vous êtes bien l’Inquisiteur ? demanda le grisonnant en ignorant son maitre. Je reconnais Sa Sainteté et, vu votre taille...

 — C’est bien moi, répondit Pontus Arnoldson en descendant de son impetalon. Je crois comprendre que notre piste était la bonne. Où est-elle ?

 — Loin d’ici, sourit Anatase. Vous ne les capturerez pas.

 — Manifestement, ils sont partis avec les autres esclaves, je me trompe ? demanda l’Inquisiteur d’un ton glacial. Le navire qui s’éloigne, ce sont eux, pas vrai ?

 — C’est exact.

 — Quoi !?

 — Comment osent-ils…, s’indigna Olivia Bernat avec dégoût.

 — Et si vous êtes resté, seul, ici, c’est pour tenter de nous tuer, pas vrai ? continua l’Inquisiteur, imperturbable.

 De l’indignation, l’expression d’Olivia et de Salomon passa soudain à l’effroi. Leurs yeux s’écarquillèrent et ils déglutirent en voyant qu’Anatase souriait de plus belle. L’esclave grisonnant montra des pierres à feu. Il suffisait de les frotter pour provoquer des étincelles. Il ne lui en faudrait pas beaucoup pour mettre feu au tissu qui dépassait de la poterie, qui ne tarderait pas à exploser. Celle-ci était remplie de poudre à canon. Il l’avait demandée à Elisabeth tandis qu'ils préparaient la caravelle pour le départ.

 Dès que Tantale avait manifesté son désir de rejoindre les fugitifs avec les autres esclaves, Anatase avait fait son propre choix. Il savait à quel point la vie d’esclave en fuite était semée d’embûche, mais il savait aussi qu’il existait un moyen simple pour éviter qu’ils soient recherchés. Il suffisait, que personne ne se lance à leur poursuite et n’offre de prime pour leur capture. Pour cela, il allait falloir se débarrasser des Sarto, mais aussi de l’Inquisiteur, à la base de cette traque.

 Certes, il aurait pu se joindre à eux, écumer les mers et fuir leurs détracteurs. Peut-être cela se serait-il bien terminé pour chacun, même sans cette intervention. Mais pour Anatase, la notion de liberté avait été souillée bien trop longtemps. Pour la première fois de son existence, il avait fait ce qu’il considérait comme un choix véritable, loin de ce que l’opportunisme laissait croire. Quitte à ce que cela lui coûte la vie, si c’était pour aider Tantale et les autres à réaliser leurs rêves de liberté, alors l’esclave grisonnant pourrait mourir heureux.

 Sans plus tarder maintenant que ses intentions étaient démasquées, Anatase se mit à frapper ses pierres à feu avec force, ayant vite tiré sur le tissu pour qu’il soit au plus près possible des étincelles. Il ne fallut que deux coups pour qu’il prenne feu. Anatase n’avait aucune compétence en explosifs, mais il espérait qu’il avait assez de poudre pour que son attentat blesse mortellement Salomon et l’Inquisiteur, quitte à leur courir après s’ils tentaient de fuir.

 Cependant, quand il releva la tête, il constata que son maitre était tombé par terre. L’Inquisiteur, par contre, se dressait juste devant l’esclave, le toisant de sa taille immense et le cachant de la lumière du soleil. Anatase faillit rester figé, mais il n’avait plus le temps d’attendre. Il saisit la mèche de sa bombe au risque de se brûler et tenta de l’y plonger pour accélérer le processus.

 Il s’était attendu à ressentir une violente douleur, et ce fut le cas. Pourtant, une seconde vint vite lui faire oublier la brûlure. L’Inquisiteur venait de lui trancher la main avec un long couteau serti de pierres précieuses noires commes les tènébres. Anatase était partagé entre douleur et effroi. Le coup de lame de l’Inquisiteur n’avait pas fait que lui couper un membre comme si c’était du beurre. Il avait aussi brisé la poterie, dont la poudre se déversait sur le sable. Même le morceau de tissus vait été tranché et la flamme salvatrice venait de s’éteindre.

 Anatase sentit une larme perler à ses yeux. C’était donc ainsi, son sacrifice avait été inutile. Il avait raté son coup sur toute la ligne. Son choix n’avait absolument rien changé. En avait-il vraiment eu un, au final ? Alors que Pontus Arnoldson l’attrapait soudain par le crâne avec sa main vacante pour le soulever à quelques centimètres du sol, l’esclave ne réagit pas. Tout était futile, désormais.

 — Dans quel monde… vivons-nous… ? demanda-t-il tristement en regardant l’Inquisiteur dans les yeux.

 — Quelle question. En Enfer, évidemment.

 D'un mouvement, Arnoldson décapita l'âme en peine comme si ç'avait été une brindille. Face à cette scène, Olivia Bernat tremblait de tout son corps. Elle ne savait pas si elle devait être plus effrayée par le fait d’être passée tout proche de la mort ou par la façon dont l’Inquisiteur s’était débarrassé de la menace. Il en était de même pour Salomon, qui claquait des dents en observant le cadavre de son ancien et vieil esclave par terre. Quand le Père Arnoldson fit volte-face, le regard dur et sombre, il lâcha la tête et rangea son long couteau. Il attrapa ensuite de ses poches une longue feuille de parchemin, que l’Évêque reconnut immédiatement, comme si la situation ne pouvait pas être plus effrayante.

 — Sarto, murmura-t-il. Votre femme est à l’intérieur. Votre punition pour avoir laissé la fugitive s’enfuir sera l’incendie de votre demeure.

 — L’in-L’incendie…, répéta Salomon, toujours sous le choc.

 — Je vais être magnanime. Vous avez environ une minute pour sauver votre femme.

 Ces derniers mots firent l’effet d’une bombe chez Salomon, à défaut de l'échec d'Anatase. Il se releva d’un bond et se précipita à l’intérieur de sa villa en criant le nom de Barbara, alors qu’Arnoldson commençait à lire, lentement, les runes de son parchemin. Olivia Bernat recula pour s’éloigner de la colère du Géant. À l’intérieur, Salomon dévalait dans les couloirs et arriva bien vite à son bureau, où il retrouva sa tendre crapaude bâillonnée. Le marchand fit de son mieux pour la soulever. Puis, pris de panique, ne sachant s’il aurait assez de temps, décida plutôt de briser la fenêtre et de passer par-dessus, malgré les protestations muettes de sa femme. Ils retombèrent tous les deux dans le sable et le choc permis à Barbara de se libérer la bouche. Elle en profita pour lancer des insultes à son bon à rien de mari, puis une soudaine vague de chaleur vint l’interrompre. L’Inquisiteur venait de finir son incantation.

 Une véritable boule de feu embrasa la Villa, faisant au passage exploser la poudre répandue par Anatase. Rutile fut carbonisé en un instant. En sautant par la fenêtre, Salomon Sarto avait eu le bon réflexe. Le couple assistait, horrifié, à la destruction de tous leurs biens par le feu, incapables de prononcer le moindre mot.

 Face aux flammes, le Père Pontus Arnoldson, les observait danser, toujours aussi fasciné. Il pouvait presque y voir la chevelure de feu voltiger pour lui, comme une provocation. Le parchemin qu’il venait de lire finissait de se consumer. Tel était le destin de tous les parchemins cultiques, à usage unique.

 Quand il tourna finalement la tête du spectacle des flammes incandescentes qui carbonisaient la villa, Olivia Bernat déglutit. Il la fixait toujours durement, comme si tout cela n’avait été qu’un avertissement la concernant.

 — Trouvez-moi un bateau. Tout de suite.

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