La vergue rotative

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 Maya et Minos étaient regardaient la terre s’éloigner petit à petit. La caravelle venait de démarrer, poussée par des vents favorables. Si bon nombre d’entre eux s‘afférait de son côté pour aider à manœuvrer ou pour ranger le matériel, personne ne pouvait se retenir de jeter un coup d’œil furtif vers Eluse, symbole de la liberté perdue qu’ils étaient sur le point de retrouver. Edwin Melville tenait le gouvernail en main, sous la surveillance relative de Kelvin, Maya et Tantale. Le disciple n’avait opposé aucune objection à les conduire en direction de Nemau. La marchande lui avait promis qu’ils le libéreraient une fois à bon port, et cela avait paru suffisant pour le convaincre.

 L’excitation était à son comble. Si beaucoup d’esclaves rêvaient de se rebeller et de fuir, ils étaient peu nombreux à franchir le pas. Les maitres ne laissaient jamais passés de tels affronts, et encore moins ceux comme les Sarto qui avaient fait de la vente des marchandises humaines leur fond de commerce. Les nouvelles Lois n’avaient fait que rendre encore plus écrasante la terrible fatalité de la condition d’esclave.

 Même si leur avenir paraissait incertain, car rien ne disait qu’ils ne se feraient pas capturés sous peu, les esclaves libérés étaient en liesse. Cassité avait encore les larmes aux yeux, de joie cette fois-ci. Elle semblait presque prier, les mains jointes contre son corps, le sourire aux lèvres. Béryl, une autre esclave aux traits durs, la trentaine, était adossée contre un mur, à l’observer avec bienveillance. Un homme et une femme étaient en train de se disputer pour savoir ce qu’ils allaient préparer comme repas ce soir pour tout l’équipage. Manifestement, c’était un spectacle courant que de voir Niobi s’opposer à Ilméni sur le sujet. Les autres riaient à les écouter se chamailler comme des enfants. Périclas et un certain Hémati se concertaient en observant l’horizon devant eux avec divers instruments de navigation. Enfin, Gibbs, Corindon et les tireurs de charrette déplaçaient des sacs de provision et de matériel dans toute la caravelle. Les documents récupérés dans le bureau de Salomon Sarto avaient été stockés dans la cabine du maitre, qui avait ainsi été transformée en bureau. Elisabeth comptait l'utiliser pour dénicher le contrat de la vente de Maya, s’ils l’avaient bel et bien récupéré.

 — Tu crois que ça va durer longtemps, le voyage ? demanda Minos.

Il avait l’air soucieux, frottant sa main sur le morceau de tissus qui lui servait de bandage sur la joue après l'agression de Barbara Sarto. Maya haussa les épaules. Ce n’était peut-être pas son premier voyage en bateau, mais elle n’avait aucun souvenir des précédents, ni aucune idée de la distance qui les séparait de Nemau. Elle avait ressorti la lettre d’Hypatie, qu’elle tenait contre son cœur après l’avoir relue. Bientôt, ils seraient tous en sécurité. L’Inquisition ne pourrait plus leur faire de mal. Ils étaient parvenus à fuir les gargouilles et les menace du Culte lui semblaient déjà fort lointaines.

 — ‘Tale ! cria soudain la voix de Spineli, un homme qui s’était réfugié sur le nid-de-pie, en haut du mât principal, pour observer l‘horizon. Tu sais venir ?

 — J’arrive !

 — Attention, Tantale, monte vite, on va déplacer un peu la vergue pour changer de cap, le prévint Hémati.

 — Je fais au plus vite. Il y a un problème ?

 — On pense que la mer devrait s’agiter d’ici peu, confirma Périclas. On va tenter de ne pas se prendre la tempête de plein fouet.

 Tantale se mordit les lèvres. Il jeta rapidement un œil vers Melville, le disciple. Celui-ci leur avait fait part de ses craintes quant à la colère du Culte et celle de Jura, le Colosse du Silence. On disait de lui que son humeur décidait du temps en mer. Il avait bien sûr rit à la figure de l’ancien pêcheur, mais s’ils subissaient un ouragan, il n’était pas dit que Melville reste aussi coopératif qu’il ne l’était pour le moment. Il escalada le mât avec une agilité qui impressionna fort Maya et Minos. Ces deux-là avaient la tête levée au ciel pour mieux voir les deux hommes discuter dans la vigie quand la voix de Corindon beugla soudain :

 — Rebmit !

 Surpris, ils se retournèrent et, comme tout le monde se baissait, ils les imitèrent immédiatement. Au niveau du mât, Gibbs venait de déverrouiller une sécurité qui empêchait la vergue avant de bouger. Soudain libre, et surtout poussée par le vent, la grande poutre rotative se mit à pivoter rapidement en direction de Maya et Minos. Son brusque mouvement fut arrêté par Corindon et quatre tireurs de charrette, qui en eurent le souffle coupé. Ils firent quelques pas, pour faire bouger la vergue et changer sa position jusqu’à ce qu’Hémati ne leur fasse signe de s’arrêter. Ils restèrent sur place quelques moments, le temps qu'ils réinstallent la sécurité. Les vergues rotatives étaient un danger pour les marins imprudents, mais cela permettait de changer l’angle de certaines voiles. Il fallait toujours plusieurs marins pour effectuer ce type de manœuvre délicate, et on ne comptait plus les imprudents qui s’étaient retrouvés expulsés d’un navire, voire pire, après avoir été poussés par une vergue en liberté. « Rebmit » était le cri d’avertissement pour éviter tout accident.

 — Madame Elisabeth ! cria Tantale depuis la vigie. Si vous avez une longue-vue, vous devriez regarder vers notre point de départ.

 — Qu’est-ce qu’il se passe ? questionna l’Assyrienne, méfiante.

 — Je crois que maitre Salomon est de retour chez lui. Mais il n’est pas seul.

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