Le crapaud

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 La pièce de travail se trouvait tout au bout du long couloir. Celle-ci était grande, si bien que toute la bande, y compris Pan et Pluton, put entrer sans qu’ils ne se sentent serrés. Il y avait un grand bureau en bois sculpté et garni d’armoiries. Deux malles reposaient au fond de la salle, mais aussi et surtout des dizaines de pile de parchemin qui faisaient presque la taille de Minos. En les voyant, Elisabeth poussa plusieurs jurons, puis commença à inspecter la plus proche, n’hésitant pas à jeter les parchemins à côté dès qu’elle était sûre que ce n’était pas ce qu’elle recherchait.

 — Vous avez des données précises pour ce que vous cherchez ? demanda le grisonnant en s’approchant, sceptique quant à la méthode employée.

 — Pas vraiment, Maya est amnésique, mais je vois qu’il y a les descriptions physiques, ça me permet d’éliminer tout ce qui serait trop poilu.

 — Bon, je sais lire, je vais prendre ce tas, répondit-il.

 Elisabeth ne lui prêta pas plus attention, et Maya décida de les imiter. Hélas, ni Minos ni Tantale ne pouvaient les aider. Le jeune garçon avait bien essayé avant de se rendre compte qu’ils lisaient les mots marqués sur les contrats avant de les jeter négligemment et l’esclave ne semblait pas aussi instruit que son ainé.

 — Vous avez retrouvé foi en la liberté, au fait ? fit remarquer Elisabeth. C’est quoi, votre nom ?

 — Anatase, répondit l’homme en plissant les yeux pour bien lire les contrats. Hélas, mon avis n’a pas changé, au contraire. Mais ce n’est pas pour autant que je m’oppose à vos espoirs.

 — Ce qui veut dire ? demanda Elisabeth, méfiante.

 — Ce qui veut dire que je resterai ici. La vie de fugitif, ce n’est pas pour moi. Je ne pense pas que je serai plus libre sans les Sarto qu’avec. Mais je ne m’opposerai pas aux choix des autres. Ni même aux vôtres. Si tant est qu’on puisse appeler cela un choix…

 — Comment vous appelleriez ça, alors ?

 — Une opportunité, peut-être ? proposa Anatase après quelques secondes de réflexion. Le style de situation dans laquelle n’importe qui s’engouffrerait, parce que ce serait bête de rater ça. N’est-ce pas un choix encore plus difficile à faire que de refuser cela, dans ce cas ?

 — Moi je trouve ça stupide, mais soit. On est pas encore partis, vous pouvez encore ch…

 — QU’EST-CE QUE C’EST QUE CETTE MUTINERIE ?

 Maya sursauta et lâcha les documents qu’elle avait en main, renversant accidentellement la pile sur laquelle elle travaillait. Elle écoutait discrètement la discussion entre la vendeuse et Anatase, y prêtant plus d’intérêt que celle de Minos et Tantale, où le jeune berger racontait brièvement leurs mésaventures. Dans l’encadrement de la porte, une femme aux allures de crapaud, le visage déformé par la rage, maintenait la pauvre fille qu'ils avaient précédemment croisée d’une poigne vigoureuse, comme si elle voulait faire exploser son bras en exerçant le plus de pression possible. L’esclave, qui avait eu le temps de se vêtir d’une simple robe, pleurait et saignait par endroit. Dans son autre main, Barbara Sarto tenait le fouet d’épines de Rutile. Elisabeth avait fait volte-face et marmonnait des jurons, pestant en particulier sur elle-même. Elle n’avait pas pris la peine de recharger son tromblon à ses pieds. Pluton grognait, prêt à bondir sur la nouvelle menace, mais Minos dressait la main pour le calmer, à cause de l’otage. Tantale semblait partagé entre peur et haine, alors qu’Anatase soupirait, devenant légèrement plus pâle.

 — Mais qui voilà, ricana Barbara en reconnaissant Elisabeth. La PUTE qui a essayé de nous rouler ! C’est si aimable de nous apporter la gamine !

 — Pestiférée catin…

 — Saisissez-vous d’elle ! ordonna la femme en désignant Maya.

 Malgré ses ordres, ni Tantale ni Anatase ne se jetèrent sur la muette. Si le grisonnant esclave avait la tête baissée en signe de soumission relative, comme s’il acceptait en partie son sort, Tantale, lui, défiait sa maitresse en soutenant son regard, sourcils froncés. Il fit deux pas, et se plaça juste devant elle, comme par défi.

 — Tantale, lança-t-elle avec dégoût. Je vais te rappeler quelle ordure insignifiante tu es censé être !

 Soudain, telle une furie, elle fit claquer son fouet qui frappa violemment l’esclave, provoquant quelques éclats de sang. Minos, Elisabeth et la jeune fille poussèrent des cris de révolte mais Barbara Sarto poursuivit sa raclée, rouant Tantale de coups. Pluton et Pan voulurent se jeter sur elle, mais, comme prise de folie, elle commença ainsi à donner des coups de fouet dans tous les sens et dans toutes les directions. Elle blessa les deux animaux, mais fit aussi voler les piles de parchemins. Les contrats volaient dans tous les sens alors qu’elle riait aux éclats, aveuglée par la rage, et qu’elle frappait même Minos, qui s’était approché pour aider Pan et Pluton, à terre. L'enfant cria de douleur. Elisabeth et Maya tentèrent bien de s’approcher avant d’être elles-mêmes fouettées par des coups hasardeux mais violents. C’était comme si la vendeuse d’esclaves ne visait pas réellement, mais qu’elle cherchait juste à provoquer le maximum de souffrance autour d’elle, pour les punir de l’affront qui lui était fait.

 Maya avait déjà reçu trois coups de fouet, aveuglée par la vive douleur des épines contre sa chair, quand elle sentit soudain le filet s’enrouler contre une de ses jambes et la tracter vers la folle, éraflant sans pitié sa cuisse. Dans des moments pareils, n’importe qui d’autre aurait hurlé de peur et de douleur, mais Maya, elle, ne pouvait que tendre le bras vers Elisabeth et Minos, priant pour que ses amis la rattrapent avant qu’il ne soit trop tard.

 Puis, sans prévenir, les rires de Barbara Sarto s’interrompirent dans un bruit sourd, et Maya entendit quelque chose, ou plutôt quelqu’un, tomber lourdement. La force exercée sur la muette pour la tirer s’était interrompue. Elle se retourna et constata, non sans soulagement, que la furie avait été assommée. Une vilaine bosse apparaissait déjà sur son crâne, comme une pustule supplémentaire sur sa bouille de crapaud. Elle releva la tête, pour voir Kelvin, sa massue à la main. Minos cria le nom du bandit et se jeta à ses jambes pour le serrer contre lui, ne pouvant contenir quelques larmes. Pour une fois, même Elisabeth semblait réssurée de voir le bandit. Anatase aidait Tantale à se relever. Il avait été terriblement amoché par les coups de fouets répétés. La jeune fille, enfin, s’était réfugiée dans le coin de la pièce, les genoux contre son torse, pour reprendre sa respiration, toujours en larmes.

 — Alors, c’est bon, vous avez le bateau ? demanda le bandit en ébouriffant les cheveux de Minos.

 — À peu près…, souffla Elisabeth. Mais… Pestiférée catin, qu’est-ce que tu fous ici ?

 — Bah, j’ai entendu le signal. C’est toi qui as dit que…

 — Attends, attends… Le signal ? C’était quoi, pour toi, le signal ?

 — Le coup de feu.

 — Vous l’avez entendu de si loin ?

 — Ah, éh bien, euh, en vérité, on s’était un peu rapproché, avoua le bandit d’un air coupable. Puis on a revu cette dame avec sa charrette, et elle en est descendue en entendant le coup de feu. Du coup, je l’ai suivie.

 — Et notre otage ?

 — Il est toujours dans la charrette !

 — Qui est… ?

 — Garée devant, pourquoi ?

 — Ah, évidemment, tu ne devais quand même pas tout faire parfaitement, je me disais aussi que c’était trop beau, soupira la marchande, partagée entre l’exaspération et le soulagement.

 — Sa charrette, elle était tirée par des esclaves ? demanda soudain Tantale après s’être péniblement relevé, fatigué.

 — Oui ! répondit Kelvin. Tout à fait, exactement, précisément ! J’ai vu six personnes qui tiraient la charrette de la dame!

 — On ne les connait pas bien, ils ne vivent pas sous ce toit, expliqua Tantale. Ils sont traités comme du vulgaire bétail, c’est encore un cran en dessous de nous. Ils devraient vouloir nous suivre…

 — On traite mal le bétail ? s’étonna Minos.

 — Et ce sera possible ? demanda Elisabeth, sceptique. Le bateau des Sarto, il peut prendre combien de personnes ?

 — L’embarcation est prévue pour un équipage d’une dizaine de personne, répondit Anatase. Il devrait y avoir de la place pour d’autres passagers.

 — Dans ce cas, c’est parfait. Mais maintenant que cette face de blobouille est revenue ici, son mari risque de s’inquiéter qu’elle ne revienne pas… On n'a plus de temps à perdre !

 — Et le contrat ?

 La marchande serra des dents. La folie de Barbara Sarto avait mis le bazar dans les documents de son mari. Ils marchaient littéralement sur plusieurs centimètres de parchemin dont une partie avait été déchirée par les coups de fouets répétés. Ils en auraient pour des heures à vérifier chaque document.

 — On va tout prendre. Aidez-moi, qu’on se dépêche. On regardera tout ça plus précisément durant le trajet.

 Maya improvisa rapidement quelques pansements à base de tissus puis aida les autres à ramasser les documents. Barbara Sarto, inconsciente, poussait parfois quelques petits gémissements grognons, pour montrer qu’elle était encore bien en vie. Un hoquet vint rappeler à Maya la présence de l'esclave qui avait servi d'otage. Elle s'approcha d'elle et lui adressa un sourire qui se voulait rassurant. La jeune fille renifla bruyamment et se laissa faire quand la muette commença à bander ses blessures avec ses pansements de fortune. Elle la remercia faiblement, sècha ses larmes, puis accepta son aide pour se relever. Un peu timide, elle s'empressa de les aider à récupérer les documents, en veillant à rester au plus loin de sa maitresse. Comme quelque chose l'intriguait à son sujet, Maya la pointa du doigt à Minos avec quelques gestes pour lui faire comprendre ce qu'elle voulait. 

 — C'est vrai ça, comment tu t'appelles ? demanda le garçon. 

 La jeune fille se retourna vers eux, un peu gênée, presque intimidée, comme si parler était synonyme de punition. Puis, comme Maya l'encourageait du regard, elle parla. 

 — Cassité. Je m'appelle Cassité...




(Pardonnez moi, Amset et Orbia... ) 

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