Convaincre pour vaincre

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 Ils avançaient en file indienne dans le hall quand Elisabeth, qui menait la marche, leva le bras au plafond pour leur faire comprendre de s’arrêter. Leur arrivée n’avait pas été des plus discrètes et des bruits de pas rapides se faisaient de plus en plus forts. Finalement, au bout du couloir, venant d’une pièce adjacente sur la droite, deux hommes arrivèrent d’un pas pressé pour se figer en constatant l’intrusion des trois inconnus. Les deux hommes étaient tout juste vêtus de pagnes, et leurs corps étaient couverts de cicatrices. Ils exposaient aussi tous les deux un même tatouage sur le torse, une sorte de pieuvre dans un octogone, avec un tentacule au bout de chaque angle. L’un était plus âgé, grisonnant, tandis que l’autre était encore jeune, avec de longs cheveux bruns qui lui arrivaient jusqu’aux épaules. L’air effrayé, le premier fit un pas en arrière, alors que second cherchait quelque chose pouvant servir d’arme autour de lui.

 — Je vous déconseille de tenter quoi que ce soit, leur lança Elisabeth en les visant de son tromblon. Tout serait plus simple si vous collaboriez avec nous.

 — Qu’est-ce que vous voulez ? lança le plus jeune d’un ton agressif, mais qui trahissait une certaine curiosité.

 — Nous ne pouvons pas vous laisser voler nos maitres, ils nous tueraient, si vous emportiez quelque chose, ajouta l’autre, plus méfiant.

 — Dans ce cas, vous n’avez qu’à partir avec nous ! s’écria Minos, enthousiaste.

 Les deux esclaves échangèrent un regard. Si le premier paraissait particulièrement sceptique, l’autre ricanait, un peu crispé. Elisabeth elle-même, retint un juron. Si elle avait bien pensé proposer aux esclaves de la maison de partir, elle aurait souhaité le faire avec un peu plus de tact.

 — Mais oui, aidons les pauvres esclaves ! lança celui aux longs cheveux. Offrons-leur une part du butin, et la liberté, tant qu’on y est ! Vous n'auriez pas un petit verre de jus de paraguina, en plus ?

 — Parce que vous en avez ? s’étonna Minos, manifestement intéressé.

 — Écoutez, soupira Elisabeth. Je sais que vos conditions de vie ne sont en rien enviables. Je sais qu’au moindre faux pas, vos maitres peuvent décider de vous décapiter. Mais ils ne pourront pas vous atteindre si vous n’êtes plus chez eux !

 — C’est ridicule, répliqua le grisonnant d’un air triste. Un esclave en fuite est un homme mort. Plus encore depuis quelques jours. Pour rester en vie, nous sommes forcés d’accepter notre condition. C’est comme ça, on n’a pas le choix.

 Maya, juste derrière la marchande, déglutit. Elle avait fui sa condition pour être traquée par la plus grande autorité du Culte. Sa vie était en danger et sa liberté restait encore toute relative. Difficile pour elle de ne pas comprendre l’avis de ces deux-là. 

 — Mais merde, et vous n’avez pas envie de saisir votre liberté de vous-même ? s’écria Elisabeth, un peu énervée sur le coup. Si vous partez, loin des Sarto, pourquoi pas même en dehors de la Safranie, qu’est-ce qui vous dit que vous serez d’office mis à mort quelque part ? Tant que rien n’est arrivé, tout est encore possible !

 — C’est plus facile à dire qu’à faire. J’ai déjà abandonné tout espoir de vivre libre depuis des années. Vous ne me ferez pas changer d’avis, et je ne vous laisserai pas cambrioler nos maitres.

 — Ok… et les longs cheveux, il en pense quoi ?

 Ce dernier déglutit bruyamment. S’il avait d’abord semblé hostile, il paraissait aussi un peu troublé. Il se mordait les lèvres. Mais l’arrivée, en face d’eux, et donc sur la gauche des intrus, de deux autres hommes plutôt musclés, aux airs robustes et aux crânes rasés, lui permit d’esquiver temporairement la question.

 — C’est qui ces gens…, grogna l’un des nouveaux arrivants.

 — Des cambrioleurs, je suppose, répondit le grisonnant. Ils essayaient de nous convaincre de trahir nos maitres pour qu’on les aide.

 — On ne veut pas de l’argent des Sarto ! s’exclama Elisabeth. Leurs pièces d’or sont aussi sales que leurs âmes.

 — Si vous ne voulez pas du pognon, qu’est-ce qui justifie votre présence ? s’étonna le second musclé.

 — Elle.

 Elisabeth fit un pas sur le côté afin que les quatre esclaves puissent observer Maya. La muette était pour ainsi dire restée cachée et n’était encore intervenue à aucun moment, au contraire de Minos. Si les deux musclés semblaient ne pas trop comprendre, les deux premiers arrivés, eux, écarquillaient des yeux, comme s’ils savaient déjà qui était la jeune fille.

 — Maya a été vendue par vos maitres à l’Inquisiteur. Mais elle s’est enfuie, et ce dernier la pourchasse. Je veux faire appel à la Loi du Décuple pour racheter sa liberté. C’est pour ça qu’on recherche le contrat de la vente de Maya.

 — C’est vraiment elle ? déglutit l’homme aux cheveux longs. Je veux dire… merde, mais les maitres la recherchent en ville, là ! Z’êtes tarés de venir ici !

 — On ne volera que deux choses à vos maitres, continua Elisabeth en dressant deux doigts. Le contrat, et leur bateau. Vous avez raison, on veut pas rester ici trop longtemps. Mais comme on partira loin…

 — Votre équipage partira loin, lui aussi, compléta l’homme aux cheveux long dans un souffle.

 Le grisonnant se tourna vers lui d’un air triste, avant de soupirer. Les deux musclés l’observaient avec les sourcils froncés, interloqués. Il déglutit bruyamment, puis baissa les yeux, en pleine réflexion. Elisabeth baissa son arme et fit un pas en avant en fixant cet esclave qui commençait à douter.

 — Comment tu t’appelles ?

 — Tantale, répondit-il d’une voix mal assurée.

 — Enchantée, Tantale. Dis-moi, tu n’as jamais rêvé de quitter cette villa pour vivre en toute liberté, loin des Sarto ?

 — Si…, murmura-t-il après quelques secondes d’hésitation.

 — Tale ! ! s’écria un des gars musclé. T’es fou ou quoi ?

 — Tu sais ce que subissent les esclaves en fuite ? ajouta l’autre, soudain un peu paniqué. C’est la mort assurée !

 — Et en quoi est-ce si différent de votre vie ici ? répliqua vivement Elisabeth d’un ton sec.

 Les deux baraqués s’étaient préparés à répliquer, mais aucun son ne sortit de leur bouche alors que leurs yeux s’écarquillaient et qu’ils baissaient la tête, comme pris en faute.

 — Vos maitres ont droit de vie et de mort sur vous, lança la marchande d’une voix forte. Ils peuvent décider du jour au lendemain de vous tuer à la tâche ou pour leur simple plaisir, et vous êtes forcés d’obéir. Ils manipulent les moindres de vos mouvements et vous y obéissez docilement. Mais tout peut prendre fin dès maintenant ! C’est juste une question de choix.

 Le dénommé Tantale releva la tête, observant Elisabeth, puis Maya et Minos dans une moindre mesure. L’homme grisonnant, qui s’était tu depuis un moment, croisait les bras, adossé contre le mur. Les deux costauds le regardaient d’un air hébété, bouche grande ouverte, ne sachant que dire.

 — Dans ce cas, si pour une fois, je peux faire un choix, j’ai fait le mien, lança Tantale en fixant Elisabeth dans les yeux. Je vais vous suivre.

 — Espèce de vaurien !

 Le teint de Tantale, ainsi que celui des autres esclaves, devint soudain blême. La voix rauque qui venait de rugir comme un félin énervé venait de derrière les intrus. L’esclave qui avait répondu à la porte d’entrée et qui s’était fait écrasé par cette dernière venait de s’en dépêtrer et se tenait maladroitement debout, un fouet garni d’épines à la main. Il faisait face à Minos et ses animaux d’un air menaçant. Elisabeth reconnut immédiatement l’homme qui maltraitait les esclaves sur la place pour le compte des Sarto. Celui-ci, contrairement aux autres, portait une tunique propre, sans aucun trou, et sa bedaine plus imposante montrait bien qu’il disposait d’un traitement de faveur tout particulier au sein du personnel des Sarto.

 — Tu vas payer cher pour cette rébellion ! cria-t-il. Corindon, Gibbs, saisissez-vous de ces cons, et plus vite que ça, ou bien je raconterai aux maitres à quel point ce plan de nous trahir vous semblait bon !

 Les deux musclés prirent un air mêlant outrage et panique. Ils déglutirent bruyamment puis firent un pas en avant, observant tous les deux Tantale, qui avait précipitamment fait volte-face et qui dressait les mains vers eux pour les calmer.

 — Les gars, merde, c’est votre chance vous aussi !

 — Not'chance…? répéta l’un en se figeant, comme s’il n’était pas certain du sens du mot.

 — Soit vous obéissez à ce connard de Rut’, et vous abandonnez, soit vous venez avec nous et on lui rabat son caquet ! s’écria Tantale, avec un brin d’enthousiasme.

 — La ferme ! cria l’autre en faisant claquer son fouet. Je suis le second de maitre Salomon, j’ai presque autant de droit de mort sur vous que lui, alors t’as pas intérêt à …

 — Mais ta grande gueule ! intervint Elisabeth en s’avançant soudainement pour passer à côté de Maya tout en visant l’esclave de son arme.

 — Ne m’approchez pas !

 — D’accord. Mais là, je suis largement assez proche.

 Soudain, elle actionna son tromblon, provoquant une terrible détonation. « Rut’ » fut projeté en arrière, tombant lourdement sur la porte en bois. Il toussa et poussa un râle plaintif, montrant qu’il n’était pas mort sur le coup. Cependant, du sang s’échappait de ses blessures et tâchait sa tunique. Minos et Maya avaient les yeux ronds. C’était, à vrai dire, la première fois qu’Elisabeth se servait de son arme sur quelqu’un. Il y avait des restes de projectiles qui s’étaient incrustés en partie dans les murs alentours. Elisabeth observa la scène avec satisfaction puis se retourna vers les quatre esclaves. S’ils avaient été effrayés par le coup de feu, aucun ne semblait inquiet pour la santé de leur supérieur.

 — Est-ce qu’il…, commença l’un des musclé, plus inquiet d’une réponse négative que positive.

 — Avec son ventre, il est simplement blessé, sinon, il ne geindrait pas comme un goret, commenta le grisonnant sans cacher une pointe de déception.

 — On ferait mieux de … de le ligoter, non ? proposa l’autre costaud.

 — Alors votre choix est fait ? s’exclama Tantale, aux anges.

 — Ça se pourrait, ‘Tale…

 — Vous êtes beaucoup de zesclaves ici ? demanda Minos.

 — Nous sommes douze présents en ce moment, répondit le grisonnant. Nous ferions bien de prévenir les autres rapidement. Tantale, viens, on va leur montrer le bureau de maitre Salomon. Et si vous comptez prendre le bateau, il faudra préparer le départ, Gibbs, Corindon… Demandez de l’aide aux autres, on vous envoie ceux qu’on croisera. Faut juste ligoter Rutile rapidement…

 Il fallut quelques secondes pour que Gibbs et Corindon se mettent en mouvement. Ils avaient l’air de réfléchir, comme s’ils n’en revenaient pas de ce qu’il leur arrivait. Puis, avec un faible sourire, ils passèrent devant Tantale et le grisonnant pour disparaitre plus loin dans la villa, en quête d’une corde. Tantale adressa un sourire à son ainé, qui lui en rendit un faible. Puis, sans trainer, ils firent signe à la bande de les suivre.

 En chemin, ils croisèrent deux autres esclaves. Le premier répondait au nom de Périclas. Il prit rapidement la décision de se joindre à eux, très excité par Tantale, qui se faisait porte-parole des libertés. Il partit immédiatement prévenir les autres membres du personnel et rejoindre lla préparation du navire. Le second était une jeune femme, qui devait avoir l'âge de Maya. la muette déglutit en l'observant. Sa peau trahissait métissée trahissait des origines en partie assyriennes et elle avait de très longs cheveux noirs. Mais c'est son état qui inquiétait la jeune fille. Elle était complètement nue, et portait les marques de nombreuses plaies récentes, comme autant d'indices sur ce qu'elle avait subi. Elle avait timidement ouvert une porte en les entendant arriver, et Tantale lui avait demandé de sortir. Son visage s'illumina quand on lui proposa de fuir la villa, et encore plus quand on lui expliqua que le coup de feu avait pris Rutile pour cible. Elle était aux bords des larmes et rentra rapidement dans la pièce d’où elle venait afin d’y voler des vêtements aux Sarto, pour elle et les autres.   

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