De retour

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 — Une autre question, lança Elisabeth, soucieuse. Vous connaissez les Sarto ?

 — Oui, Salomon et Barbara Sarto. Ce sont eux qui ont vendu votre… votre amie.

 En prononçant ces derniers mots, il avait eu l’air très hésitant, fuyant le regard de Maya au possible. Celle-ci déglutit, consciente de ce qu’elle représentait pour l’homme qu’elle soignait.

 — Et ce sont eux qui ont reconnu Kelvin, c’est ça ? poursuivit Elisabeth.

 — Oui, nous leur avions montré les deux portraits et ils ont reconnu le Terrible bandit quand vous êtes venus leur parler sur la place Ste-Catherine.

 — Le Terr… Attendez, quoi ? s’étonna la marchande en plissant les yeux.

 — Le Terrible bandit ! C’est ainsi que votre ami est désigné sur son avis de recherche.

 Elisabeth et Maya échangèrent un regard avant d’observer le fameux Kelvin, qui semblait encore plus hébété qu’elles. Son regard dubitatif laissa peu à peu place à un large sourire béat. Lui qui avait été plus une victime qu’autre chose dans leur affrontement contre la gargouille était ainsi désigné aux yeux de la Safranie tel qu’il s’était toujours présenté, sous le titre de Terrible bandit. Maya réprima un rire, amusée par la situation, se demandant si Steinbeck y était pour quelque chose, tandis que la marchande paraissait exaspérée.

 — Peu importe. Si vous connaissez les Sarto, alors vous devriez pouvoir nous renseigner. Où habitent-ils ?

 — Ils occupent une villa, tout à l’ouest d’Eluse, avec accès à la mer quand c’est marée haute.

 — Avec un accès à la mer ? Ça veut dire qu’ils ont un bateau ?

 — Il me semble. Ils commercent avec le corsaire directement en mer, pour profiter de meilleures marchandises et bons prix en premier.

 Maya terminait de recouvrir la plaie du disciple. Elle s’éloigna d’un pas avant de regarder Elisabeth. Elle ne posait plus de question et réfléchissait avec un sourire satisfait. Minos revenait vers eux, soulagé, en compagnie des animaux. Pan était bien vivant, quoiqu'un peu sonné, titubant légèrement.

 — Plus de peur que de mal ! Il est solide, mon Pan !

 — Tant mieux, répondit Elisabeth. Dis, tu saurais rattacher Dom et Roch à la charrette ?

 — Heu, oui… Mais ils dormaient et... 

 — On dormira un peu plus tard ! On lève le camp.

 — Comment ? s’écria Kelvin, interloqué. Mais on est à l’abri, ici, maintenant…

 — Pas nécessairement. Mais t’as raison, on va passer discrètement par les bois pour se rapprocher de la maison des Sarto. Debout, vous !

 — Que… Moi ? s’étonna Edwin.

 — Ouais, dans la charrette, avec Kelvin, Minos et … Ho, avec Pluton, tiens. Vous connaissez déjà Pluton, je crois ?

 Le disciple fronça les sourcils, l’air de réfléchir sur l’identité de Pluton avant que celui-ci ne se manifeste d’un grognement menaçant. Il déglutit et se pressa pour se relever et suivre les autres. Tandis que Minos rattachait les domrochs, les deux filles s’installèrent devant. Elisabeth confia son tromblon à Maya avant de reprendre les rênes. Puis ils s’engouffrèrent dans la forêt, silencieusement, sur leurs gardes.

 Maya s’était presque endormie lorsqu’ils s’arrêtèrent enfin. Ils étaient de nouveau à l’orée du bois, mais à l’opposé de la ville. Elisabeth observait la plage avec satisfaction. On pouvait y distinguer une grande villa, juste à côté de la digue au bout de laquelle était rattaché un navire à voiles. La scène était à peine éclairée par les lumières de la lune, mais c’était suffisant. La marchande demanda confirmation et Melville la lui apporta. Il s’agissait bien du domicile du couple Sarto.

 — Très bien, jubila Elisabeth. On va reprendre le tour de garde et essayer de dormir un peu quand même. Une dernière question, Melville… Vous savez naviguer ?

 — Oui, bien sûr. Pourquoi cette question ?

 — Oh, pour rien…, répondit-elle d’un air évasif. Feriez mieux de dormir aussi. La journée de demain s’annonce… mouvementée.

*

* *

 Sa Sainteté Olivia Bernat avait l’impression de n’avoir dormi que quelques minutes lorsqu’elle entendit qu’on frappait à la porte de sa chambre. Bien soit en charge de la Ville d’Eluse, l’Évêque n’avait aucun esclave sous ses ordres. C’était généralement à ses disciples de veiller à l’entretien du Palais, mais ils n’étaient pas nombreux et, contrairement à ce qui se faisait dans la plupart des villes, ceux-ci avaient leur propre maison ou commerce. Melville était vraiment le seul à la suivre partout et à mériter son titre, le seul en qui elle accordait une confiance véritable. Elle savait cependant que l’ancien pêcheur était retourné chez lui. Par élimination, il ne restait plus qu’un seul responsable au tapage nocturne. Une gargouille.

 Sans prendre la peine de se changer, l’Évêque en robe de nuit se dépêcha d’ouvrir. Elle avait vu juste, ou presque. Deux statues de pierre, agenouillées en signe de soumission, l’attendaient. Elle se renfrogna en ne constatant rien d’autre et les observa sévèrement, attendant des explications.

 — Eh bien ? demanda-t-elle d’une voix sèche.

 Les gargouilles ne répondirent rien. Elles en étaient incapables, de toute manière. Cependant, d’un même geste, elles se relevèrent pour tourner le dos à l’Évêque et marcher dans le long couloir du Palais. Olivia les dépassa pour mener la marche. Arrivée à un grand escalier de marbre qui donnait sur le hall d’entrée, Sa Sainteté s’arrêta, observant les alentours avec curiosité. Elle avait espéré y voir ce pourquoi les gargouilles l’avaient réveillée à une heure si tardive. Mais rien, tout était toujours vide. Elle poussa un soupir tandis que les Eydolons repassaient devant pour s’engager dans les escaliers. Elle les suivit, n’essayant pas de cacher son ennui.

 Finalement, les gargouilles se dirigèrent sans s’arrêter vers la grande porte d’entrée, en bois sculpté et gravée de nombreuses scènes cultiques. Comme elles se saisissait d’une poignée de la porte, l’Évêque recula, sur ses gardes.

 Elle avait espéré que cette traque se terminerait là. Que les Eydolons auraient terminé le travail et qu’ils n’auraient qu’à jeter les fugitifs dans une geôle avant d’aller se coucher en toute tranquillité. Le spectacle qu’elle vit lorsque les portes furent grandes ouvertes était tout autre.

 Toutes les gargouilles étaient rassemblées, à genoux. Mais pas dans sa direction, cette fois-ci. Au centre des statues de pierre, assis sur un majestueux et imposant impetalon au pelage sombre comme la nuit, un homme particulièrement grand attendait. Il ne fallut pas longtemps à Olivia Bernat pour le reconnaitre. Il était vêtu de sa longue toge noire richement brodée et réservée à son titre. Son visage était à peine éclairé par les quelques torches mourantes aux alentours, mais Olivia pouvait clairement voir la sombre expression de son Supérieur. Il était si imposant, par sa taille et celle de son cheval, mais aussi par son accoutrement et son attitude, qu’Olivia crut un instant que son cœur avait cessé de battre. Son visage s’était décomposé, elle se sentait perdre tous ses moyens, incapable de parler. Arnoldson la regarda ainsi figée quelques longues secondes avant de prendre la parole.

 — Bonsoir, Bernat, lança-t-il d’un ton dur à en glacer le sang. Je suppose que si toutes ces gargouilles sont éveillées à cette heure, ce n’est pas pour assurer la sécurité de votre ville…

 — P…Pèr… Père Arnoldson…, balbutia Sa Sainteté en se sentant toute petite.

 — Elle est ici, c’est ça ?

 — Nous avons des témoins… Nous la recherchons depuis…

 — Vous allez me raconter tout cela. Dans les moindres détails.

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