Melville

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 Edwin Melville rentra plus tard que d’habitude chez lui, ce soir-là. Sa femme, Félicité, une grande matrone aux allures fortes, l’attendait sur le pas de la porte. Elle se jeta à son cou après l’avoir enfin vu malgré la pénombre. Edwin en fut un peu surpris. Ce n’était plus arrivé depuis qu’il avait cessé de prendre la mer, comme il l’avait fait pendant de nombreuses années. Il lui rendit son étreinte et lui adressa un sourire chaleureux.

 — Quel accueil ! s’exclama-t-il. On s’est vus à midi, pourtant, non ?

 — J’ai entendu beaucoup de choses, depuis, lui répondit-elle, boudeuse. On dit que toutes les gargouilles écument la ville… C’est vrai ?

 — Oui… oui, c’est vrai. Sa Sainteté recherche des hérétiques qui se sont dressés contre l’Inquisition. Les Sarto ont affirmé les avoir vus, et une aubergiste les a reconnus.

 — Par Meroclet, combien sont-ils ?

 — Minimum trois.

 — Et ça justifie vraiment tout ce remue-ménage ?

 — Sa Sainteté le pense, confirma son mari en hochant la tête. Mais même avec toutes les gargouilles, ils nous ont échappés. On continue de fouiller la ville ce soir et demain.

 — Bon sang. Je t’avoue que je me suis faite un sang d’encre quand j’ai entendu les rumeurs qui courraient.

 — Ne t’inquiète pas, et rentrons… C’est qu’avec tout ça, je n’ai pas mangé !

 Ils pénétrèrent dans la petite maisonnée du disciple et deux fillettes en robe de nuit, se précipitèrent vers leur père, abandonnant leur partie d’osselets. Edwin embrassa ses deux gamines puis ils se dirigèrent tous vers la table à manger, où Félicité apporta les restes de la Merlotte de midi qu’elle avait faits réchauffer. Les estomacs de chacun se manifestaient. La petite famille était très liée et tout le monde avait tenu à attendre le retour du patriarche. Elle servit à chacun un bol et on plaisanta sur Edwin, qui trouva dans le sien la carapace d’un Crabe Menuisier. Selon la tradition, ce serait donc à lui de faire la vaisselle. Ses deux filles racontèrent avec fierté leur journée, qu’elles avaient passée à ramasser des coquillages et pêcher des crevettes. Elles rêvaient déjà de devenir comme leur père avant elles, des pêcheurs sillonnant les mers. Il les emmenait parfois sur les digues pour troquer leurs épuisettes par de véritables cannes à pêche et il leur apprenait à s’en servir. Même s’il n’avait plus pris la mer depuis quelques temps, il restait, aux yeux de ses filles, un modèle pour leur avenir.

 Alors qu’ils mangeaient et discutaient de sujets banaux, Edwin remarqua, par la fenêtre derrière sa femme, une lumière lointaine. Il n’y avait aucune habitation à la lisière du bois et aussi loin du reste d’Eluse. Ils habitaient en périphérie de la ville et Edwin s’était même étonné que la nouvelle des gargouilles soit allée aussi loin en quelques heures. Forcément, quelqu’un campait.

 Plongé dans ses pensées, il ne remarqua pas de suite que la cadette lui parlait. Il sursauta, puis lui fit de vagues excuses. Mais au lieu de l’écouter, il se leva et prétexta avoir oublié quelque chose à l’église pour sortir de table. Félicité, n’en croyant pas un mot, essaya de le retenir, en vain. La matrone ronchonna, de mauvaise humeur, tandis que leur ainée ricanait, amusée de voir jusqu’où son père était prêt à aller pour ne pas faire la vaisselle.

*

* *

 Edwin Melville avançait prudemment en direction du feu de camp qu’il avait aperçu plus tôt. Il n’était pas bien rassuré et priait intérieurement pour qu’il s’agisse de simples saltimbanques de passage qui préféraient garder leurs économies. Mais il se doutait aussi que la coïncidence était trop grande. Il devait s’en assurer avant de déranger Sa Sainteté pour rien. De toute manière, il l’avait d’abord cherchée un moment avant de décider de se jeter à l’eau. S’il s’agissait bien des fugitifs, il ne faudrait pas tarder pour les intercepter.

 Lorsqu’il arriva tout près du feu, il aperçut trois personnes couchées et enveloppées dans des couvertures, manifestement endormies, immobiles. Une charrette était garée non loin, et les deux domrochs qui devaient la tirer dormaient, un peu plus loin. Le disciple déglutit. Ce n’était pas son genre d’être aussi indiscret mais il devait vérifier le visage des dormeurs. Aussi s’approcha-t-il à pas de loup de celui qui était le plus proche. Seulement, à peine se penchait-il sur ce dernier qu’il sentit quelque chose se plaquer contre son dos, interrompant ses mouvements.

 — Debout, grogna une voix féminine. Au moindre geste brusque, je tire.

Edwin déglutit. Une quatrième personne avait dû se cacher en l’entendant approcher. Il obéit aux ordres et leva les deux bras en l’air, en signe de soumission. Puis il pivota lentement pour voir à qui il avait à faire. C’était une Assyrienne, comme le laissait présumer sa couleur de peau, visible à la lumière du feu de camp, qui le menaçait avec un tromblon.

 — On dirait bien qu’on a là un gars du Culte…, Oh, les autres, on se réveille !

 — Mmmh ?

 S’il ne pouvait les voir, Edwin sentit que les corps emmitouflés remuaient derrière lui. Il y avait des grognements maussades et quelques plaintes, mais la femme leur répliqua de se dépêcher, car ils avaient un intrus. Ce dernier se mordit les lèvres. Le voilà qui était dans de sales draps, à défaut de dormir.

 — Hey ! s’écria la voix d’un enfant. Je le reconnais, il était avec les grogouilles !

 — Je m’en doutais bien…, grommela Elisabeth. J’aurais presque préféré un voleur, cette fois-ci.

 Le disciple ne répondit rien, mal à l’aise. Cependant, quand les autres vinrent se placer à côté de l’Assyrienne pour l’observer, il eut du mal à retenir une exclamation. Les deux visages qui ornaient les avis de recherche confiés par l’Inquisition lui faisaient face. L’homme semblait encore profondément endormi, comme dans un état second, alors que la jeune fille, la fameuse esclave, paraissait sur ses gardes. Elle n’avait pas encore réussi à s’endormir lorsqu’elle l’avait entendu se rapprocher, mais n’avait pas osé bouger. Maintenant qu’il avait la confirmation de ce qu’il cherchait, Melville poussa un grand soupir de soulagement.

 — La voilà donc. Celle qui échappe à l’Inquisition.

 — Tu ne crois pas qu’on va te laisser retourner gentiment en ville avec elle ? lança Elisabeth, ironique.

 — Et vous, vous ne pensez pas que je suis venu seul, dites-moi ?

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