Faire le point

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 À peine une heure plus tôt, Elisabeth et Kelvin étaient revenus au Bernard l’Hermite. La marchande avait pressé tout le monde pour qu’ils rassemblent leurs affaires, sans expliquer pourquoi. Elle avait aussi demandé à Maya et à Kelvin de remettre leurs costume de pèlerins et de cacher leurs visages. La muette s’en était étonnée, puisqu’on lui avait recommandé de ne plus le faire. Manifestement, quelque chose clochait.

 Ils avaient attendu que la gérante soit occupée pour sortir, sans même prendre le temps de demander une ristourne ou la prévenir. Ils s’étaient ensuite réfugiés dans une taverne et Elisabeth avait demandé à Minos et à Pluton de repartir près du Bernard l’Hermite afin d’y faire le guet. Il devait revenir ici si quelque chose d’anormal arrivait ou si le Culte se manifestait. A la mention de ce dernier, Maya avait senti son estomac se nouer. Enfin, Elisabeth était partie à son tour pour récupérer la charrette, leur laissant juste quelques Arsènes pour payer des verres d’eau si le serveur de la Taverne s’intéressait trop à eux.

 Finalement, au bout d’un long, Elisabeth et Minos revinrent en même temps. Le loup était resté dehors. Cette fois-ci, le petit berger, lui aussi, paraissait inquiet. L'Assyrienne prit place et vérifia derrière elle que personne ne les écoutait avant d’entamer la discussion à voix basse.

 — Rien de spécial pendant notre absence ?

 Comme la muette et le bandit pivotaient leur tête de droite à gauche, elle souffla un coup avant de se mordre les lèvres.

 — Je suis allée rechercher la charrette, elle est garée devant. Pan et Pluton montent la garde, au moindre cri, on sort d’ici, c’est compris ?

 — Pourquoi est-ce qu’ils crieraient ? s’étonna Kelvin. Elisabeth, c’est quoi le problème ?

 La marchande leva les yeux au ciel, exaspérée par l’incompréhension du Terrible bandit. Elle regarda ensuite Minos afin de lui laisser la parole.

 — Notre auberge a été attaquée par des statues ! s’écria-t-il, un peu fort, au point que Maya et Elisabeth lui fassent des signes de main pour qu’il baisse d’un ton. C’est une grande dame du Culte qui les didige.

 — Des statues ? Mais heu… ça bouge pas, les stat…

 — Mais je te jure, c’était des statues, comme sur les Glises ! assura Minos, très sérieux. Ça ressemblait un peu à des Gorb… Garc… à des Gratouilles !

 — Des gargouilles, corrigea Elisabeth. J’avais entendu des rumeurs comme quoi les gargouilles des Églises sont parfois possédées par des Eydolons…

 — Et elles étaient beaucoup ! J’en ai vues au moins vingt !

 Maya déglutit. Elle ignorait que les Eydolons pouvaient posséder des objets pour les faire bouger. En vérité, elle avait presque oublié leur existence, puisqu’elle n’en avait jamais vu qu’un, chez Madame Cardamome. Ce rappel venait raviver quelques intrigantes questions dans son esprit, mais elle n’avait pas vraiment le temps pour y réfléchir. L’heure était aux urgences.

 — Bon, d’accord…, continua Kelvin, sceptique. Mais du coup, pourquoi des Gargouilles attaqueraient notre auberge ? Et comment tu as deviné que…

 — T’es vraiment une tête de blobouille, tu sais, ça ? l’interrompit l’Assyrienne, exaspérée. T’as pas vu comme la femme Sarto te regardait bizarrement, et comme elle a cherché à savoir où on logeait ?

 — Heu… Oui ! Tout-à-fait, exact…

 — Ta grosse bouche.

 — Ils ont des dessins, expliqua Minos. J'ai vu la dame les montrer à celle de l'auberge... Des dessins de Maya et Kelvin! 

 — Des dessins ? répéta le bandit. Mais... mais comment c'est possible ? 

 — Ça, j’en sais foutre rien, avoua la marchande. Mais moi, on ne m’a pas reconnue, et Kelvin était le seul dans cette Église à Orles avec Maya. Il ne s’est pas passé quelque chose là-bas, par hasard ?

 Kelvin prit son expression d’intense réflexion, au point qu’on aurait cru que son crâne n’allait pas tarder à exploser. Maya, elle, gardait plutôt la tête baissée. Puis elle se frappa le visage, ayant enfin la réponse au problème. Si elle avait pu parler, sûrement aurait-elle lancé un juron d’Elisabeth. Elle se pencha pour attraper dans son sac un morceau de parchemin et de quoi y écrire le nom d’Edouardo Numch, le peintre d’Orles. Lorsqu’Elisabeth le lut à haute voix, Minos fut le premier à percuter.

 — Mais oui, c’est le type d’Orles qui fait des portraits ! s’écria-t-il. Les guides, ils disaient qu’il était trop rapide et trop doué !

 — Pestiférée catin ! s’exclama Elisabeth. Comment est-ce que ce connard a fait pour vous tirer le portrait ? Ces enflures du Culte ont dû le forcer à entrer pour avoir de quoi vous repérer si vous filiez…

 — Mais alors, ils ont le portrait de Maya ?

 — Et même le tient, face de blobouille.

 — Oh… Sympa. 

 — Ce n’est pas drôle ! D’une manière ou d’une autre, ils ont partagé vos visages pour que ça arrive jusqu’Eluse avant nous. Il y a des risques pour que ce soit pareil à d’autres villes !

 — Ça veut dire que Maya et Kelvin, tout le monde peut les reconnaitre ?

 — Ouaip… Tout-à-fait, exactement et blablabla.

 Maya restait interdite. Ainsi donc, l’étau semblait se refermer lentement sur eux, sans qu’ils ne puissent rien faire. Si un couple de marchand était en mesure de les reconnaitre, ce serait bientôt le cas pour toute la Safranie. Elle qui ne devait s’inquiéter que du Culte, allait être confrontée à bien plus de monde.

 — Il y a tout de même une petite nouvelle qui vient éclaircir ce sombre tableau, murmura finalement Elisabeth.

 — Ah bon ? s’enquit Minos.

 Maya releva une tête tristounette. Elle avait les larmes aux yeux de se savoir traquée à ce point. Encore une fois, elle se sentait faible et même un poids pour ses amis. C’était elle qui les mettait en danger, et personne d’autre. Pourtant, la marchande la regardait avec un sourire, comme pour lui redonner un peu de courage.

 — Les Sarto ont reconnu Kelvin, et après leur avoir parlé, je peux t’assurer avec certitude, ou presque, que ce sont eux qui t’ont vendue à Arnoldson.

 — Quoi ?

 — Ouais, et les marchands d’esclaves conservent toujours les contrats des achats. En clair, si on veut faire marcher la Loi du Décuple, il faut récupérer la paperasse. 

 — Ça m’étonnerait qu’ils nous le donnent gentiment…, fit remarquer Minos, sceptique, en croisant les bras.

 — Moi aussi, et c’est pour ça qu’on va les leur voler.

 Maya cligna des yeux, pas sûre d’avoir bien entendu. Elisabeth avait les sourcils froncés et les observait tous avec dureté. Minos, par contre, paraissait plutôt malicieux, enjoué même par cette idée. Maya se souvint à quel point le petit berger était doué quand il s’agissait de crocheter des serrures, mais elle se demandait si l’enfant était bien conscient de ce que la marchande proposait là. Kelvin, quant à lui, avait ouvert des yeux ronds et avait la mâchoire qui pendait dans une expression hilarante qui mêlait surprise et indignation.

 — Mais… Mais on ne peut pas cambrioler des gens comme ça !

 — Tu veux pas appeler la garde, tant que t’y es ?

 — On va juste leur voler des papiers ! enchaina Minos sur la défensive. C’est pas si grave, et puis, c’est pour aider Maya !

 — Et d’ailleurs, on compte sur toi, tête de blobouille.

 — Sur moi ?

 — Après toutes les histoires que tu nous racontes sans cesse en chemin, tu ne vas pas me faire croire que tu n’as jamais rien volé ?

 — Heu… Oui ! Tu as raison, où avais-je la tête… Je suis Kelvin, le terrible bandit et…

 — T’as jamais cambriolé de maison, c’est ça ? devina Elisabeth d’un ton exaspéré.

 — … Non, jamais… Notre truc, c’était les embuscades.

 — Dans ce cas, il faudra réfléchir à un plan. Mais nous devrions aussi quitter la ville, au plus vite.

 — Où est-ce qu’on va aller ?

 — On va s’installer en lisière du bois, à la frontière avec la plage. On devrait pas y être gênés par les Gargouilles et une fois qu’on aura ce qu’on veut, on ira dans un village plus loin pour y prendre un bateau. C’est sûrement trop risqué de le chercher ici, maintenant…

 Ils sortirent discrètement de l’établissement, en prenant soin d’observer les alentours. Kelvin et Maya, encapuchonnés, se mirent à l’arrière du véhicule, en compagnie des animaux. La Marchande en avait profité pour passer son écharpe autour du visage, afin de ne pas être trop reconnaissable. En traversant la ville, ils virent plusieurs de ces fameuses gargouilles animées rôder en ville et escalader l’un ou l’autre bâtiment. Les passants les observaient avec frayeur. Elisabeth faisait de son mieux pour ne pas y faire attention, mais dût rappeler Minos à l’ordre, car ce dernier ne cachait pas son intérêt. Heureusement pour eux, les gargouilles ne leur prêtaient aucune attention.

 Ils quittèrent ainsi la ville sans encombre. Le soleil commençait alors à disparaitre à l’horizon et ils pouvaient admirer le merveilleux spectacle d’un coucher de soleil au bord de mer. Cependant, ils avaient d’autres soucis en tête. Comme prévu, ils s’installèrent à la lisière du bois. Pluton s’éloigna un moment tandis que Kelvin et Minos préparaient un feu de camp. Il leur restait encore un peu de jambon fumé, mais Elisabeth pesta de ne pas avoir eu le temps de faire des courses. Maya et elle partirent chercher du bois puis installèrent des couvertures pour se reposer confortablement. Ils n’eurent aucun mal à capturer de jeunes Crabes Menuisiers, des crustacés disposant d’une pince coupante et d’une sorte de masse à la patte opposée, qu’ils agrémentèrent avec des Sablonneuses, les fleurs des sables. Minos refusa d’y gouter et se contenta de pommes et de baies. Une fois qu’ils eurent l’estomac plein, ils discutèrent sur de potentiels plans afin de voler les contrats aux Sarto. Maya prit note des meilleures idées, ainsi que des points à éclaircir afin de réaliser cette mission. Puis ils organisèrent un tour de garde pour la nuit.

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