Les Eydolons d'Eluse

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 Les vendeurs de la place Ste-Catherine commençaient à remballer leurs stands et à nettoyer, ou plutôt faire nettoyer, leurs estrades avant de quitter les lieux. Les esclaves qui n’avaient pas trouvé d’acquéreur étaient forcés de les aider. Les clients avaient déserté les lieux. Ils reviendraient aux premières heures le lendemain.

 Alors que la plupart des stands étaient en plein rangement, l’arrivée imprévue de Sa Sainteté Bernat attira l'attention des curieux. Il était rare de la voir revenir après qu’elle ait fait son tour matinal. Il y avait bien quelques cérémonies à donner de temps à autres, mais aucune n’était prévue aujourd’hui. Or, l’Évêque arborait un regard froid, sérieux, et avançait d’un pas pressé. Ordonnant à leurs esclaves de continuer sans eux, la plupart des vendeurs s’interrompirent pour la suivre du regard.

 Olivia Bernat longea son Église pour se diriger vers l’entrée. Il n’échappa à personne que l’Évêque était suivie par Melville, son disciple, ainsi que par le couple Sarto. Ceux-ci s’étaient soudainement éclipsés de la place quelques heures avant alors qu’ils étaient souvent les derniers à la quitter. Ils paraissaient très excités.

 Enfin, Sa Sainteté leva les yeux vers la haute tour qui servait de phare à la ville. Elle écarta les bras et posa son regard sur les quatre gargouilles qui lui faisaient face. On aurait presque pu croire que ces statues l’observaient quand celle-ci commença à parler d’une voix forte qui provoqua le calme au milieu du brouhaha habituel de la place.

 — Par l’autorité qui m’a été conférée en tant qu’Évêque de cette ville ! J’en appelle aux forces des Eydolons protecteurs d’Eluse ! Le Culte a besoin de vous !

 Les regards des quidams alternaient entre l’Évêque et l’Église, interdits. Les plus sceptiques commençaient déjà à ricaner quand, soudain, on vit une première Gargouille remuer légèrement. La statue de pierre, agenouillée, était comme secouée de légers spasmes. Puis les trois statues à ses côtés firent de même, ainsi que toutes celles qui ornaient l’Église. Les spectateurs poussèrent des cris surpris et d’effroi quand les gargouilles commencèrent à se redresser, lentement. Soudain, la première sauta de son pan de mur pour atterrir brutalement aux pieds de l’Évêque, provoquant la brisure de plusieurs pavés sous son corps de pierre. La créature s’étira, bras, jambes et dos. Cela faisait longtemps qu’elle restait immobile et il lui fallait bien quelques exercices avant d’être d’attaque. Puis la gargouille courba l’échine, se prosternant face à Sa Sainteté, et les autres l’imitèrent.

 Pour beaucoup, c’était la première fois qu’ils voyaient les gargouilles d’Eluse se mouvoir comme de véritables êtres vivants. Et pour cause, les Évêques de la ville ne faisaient appel à elles que dans des cas d’urgence, ou à l’écart des regards indiscrets. Il y avait bien quelques rumeurs, mais sans plus. Cette fois-ci, cependant, Olivia Bernat n’avait pas l’intention de prendre de risque. Elle comptait bien mettre les grands moyens en œuvre, et il s'agissait certainement là de son meilleur atout. Il y en avait en tout quatorze, toutes été sculptées de la même manière. Leurs corps de pierre ressemblaient à des être humains squelettiques, vêtus d’un pagne rocheux et pourvus de griffes puissantes et larges, que ce soit aux pieds ou aux mains. Leurs gueules exposaient de deux cornes pointues au-dessus des oreilles, et leurs yeux renfoncés dans de grandes paupières limitaient leur champ de vision à ce qu’il y avait juste en face d’elles. Pourtant, et si tout le reste de leur corps semblait bien fait de matière minérale, ces mêmes yeux donnaient l'impression d'être de véritables organes.

 Toutes les gargouilles se rapprochaient de l’Évêque afin de se prosterner. Elle les toisait d’un regard dur, implacable, attendant que toutes soient rassemblées et prêtes à écouter ses ordres. Melville, derrière elle, déglutit. Si ce n’était pas la première fois qu’il les voyait leur obéir, jamais l’Évêque n’avait réclamé la présence de plus de trois Gargouilles jusqu’ici. Salomon était bouche-bée  tandis que sa femme sautillaient d’excitation en ricanant.

 — Vous allez nous suivre et nous escorter ! leur ordonna l’Évêque. Par ordre de l’Inquisiteur Pontus Arnoldson, notre mission est de capturer une hérétique et de tuer ses compagnons de voyage qui ont été repérés en ville ! Suivez-moi !

 L’Évêque fit volte-face. Salomon s’inclina et sa femme tira sur la manche de son manteau turquoise pour qu’il se relève et qu’il conduise la marche. Après tout, c’était à eux que devait revenir l’honneur de mener le cortège des Eydolons d’Eluse. Aussi ouvraient-ils la marche, suivis de près par l’Évêque, son disciple et toutes les statues qui marchaient d’un même pas, laissant derrière elles un public stupéfait. Barbara et son mari jubilaient d’attirer tous les regards. Ils étaient déjà connus pour leur richesse et leur influence et leur réputation allait sûrement encore faire un bond prodigieux en dirigeant la marche des Gargouilles.

 Enfin, après quelques minutes, ils arrivèrent face à une simple auberge de quartier, sans grande particularité, le Bernard l’Hermite. Comme Barbara et Salomon s’étaient arrêtés avec un sourire narquois, l’Évêque leur passa devant. Elle n’était pas encore arrivée à la porte qu’une femme, la gérante, en surgit pour se prosterner face à Sa Sainteté, tremblant de peur, en embrassant sa toge.

 — Relève-toi, cracha Olivia d’un ton sec avec un air dégouté. Est-il vrai que tu loges des hérétiques dans ton établissement ?

 — Je… Je vous as… assure que je… je ne savais p-pas ! s’écria la femme sans oser relever la tête, secouée d’hoquets incontrôlables.

 — Melville ! ordonna l’Évêque en claquant des doigts. Regarde ces peintures et dis-nous s’ils sont bien ici.

 La dame releva péniblement la tête. Le disciple s’était accroupi, rassurant, pour qu’elle puisse mieux voir deux parchemins sur lesquels avaient été peints les visages d’une jeune fille et d’un homme, d’une manière incroyablement réaliste. En dessous de ces visages, on pouvait voir les noms de « Maya, esclave en fuite et hérétique » et de « Kelvin le Terrible bandit et hérétique ». Si le portrait de la jeune fille était marqué de la mention « Uniquement en vie », ce n’était pas le cas pour l’homme. Il ne fallut pas longtemps avant que la gérante du Bernard l’Hermite ne reconnaisse ce dernier. Elle déglutit et hocha la tête d’un air choqué.

 — Fouillez cette auberge ! Faites-en sortir toutes les âmes vivantes et rassemblez les dehors !

 Aussitôt, les Gargouilles se précipitèrent vers l’établissement. Si quelques-unes passèrent par la porte d’entrée, d’autres sautèrent aux murs en y enfonçant leurs puissantes griffes pour les escalader et pénétrer par les fenêtres. La gérante avait les larmes aux yeux et les deux mains posées sur sa bouche, assistant à la prise d’assaut de son établissement. Elle pouvait entendre les bruits de résistance qu’opposaient des clients, ainsi que les bruits de casse que les créatures provoquaient en fouillant dans ses moindres recoins. Barbara et Salomon attendaient avec impatience de voir sortir ceux qu’ils avaient dénoncés. Melville, lui, observait sa maitresse avec appréhension. Celle-ci ne paraissait pas du tout excitée. Il savait qu’elle cachait son inquiétude sous de faux airs rudes. Les enjeux étaient de taille, avec l’ombre de l’Inquisiteur qui planait sur eux.

 Mais, observant la scène au milieu d’innombrables curieux ébahis, un jeune garçon aux cheveux ébouriffés commençait à reculer. Il en avait assez vu et il devait rejoindre ses amis. Les soupçons d’Elisabeth s’étaient révélés exacts. Les Sarto avaient reconnu Kelvin. Ils n’étaient déjà plus en sécurité à Eluse.

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