Le Général Scipion de Safranie

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 Le général Scipion était le plus haut représentant de l’armée terrestre de l’Empire de Lucrèce. S’il possédait une riche demeure à la capitale, il était le plus souvent en campagne ou en voyage. Il devait son grade non pas à ses dons de combattant mais bien à ses qualités de tacticien, ainsi qu’à son charisme qui en faisait un général adulé par tous ses hommes. On disait souvent de lui que ses simples mots étaient de plus puissants coups d’épées que tous ceux qu’il aurait pu donner.

 Encore bien en forme pour son âge, en fin de cinquantaine, le général Scipion pressait le pas au travers les couloirs du Palais Impérial. Chaque esclave, chaque noble, chaque magistrat qu’il croisait sur son chemin s’écartait, les plus courageux et les plus familiers lui adressant quelques rapides mots. Tout le monde ici le respectait. Il portait en permanence un casque surmonté de longues plumes de Roch, afin de cacher son crâne dégarni. Son grade lui donnait le droit de porter la Cape Impériale, un long morceau de tissu arborant le symbole de l’Empire. Seules trois personnes étaient autorisées à porter les seuls exemplaires, tissés à la naissance de l’Empire par Ste-Marthe. La légende les disait capable d’absorber les traces de sang.

 Il arborait un regard plutôt sombre en ce début d’après-midi. Lorsqu’il arriva à le cabinet privé de l’Impératrice, Lucrèce IV semblait s’être enfermée dans une pièce voisine en compagnie de son fils, Césarion. Mais la salle n’était pas vide pour autant.

 En effet, une vieille dame, couchée dans un fauteuil, la tête appuyée contre son coude, observait une partie d’échec qui opposait deux jeunes. Antimoine, le garçon, jouait contre Catalina, sa sœur. Il s’agissait des jumeaux de Césarion, et donc des héritiers de l’Empire. Personne ne savait lequel était né en premier, la mère des enfants ayant fait le travail presque seule. Néanmoins, comme la tradition était de tuer son ainé pour accéder au pouvoir, cela ne posait aucun problème de rivalité entre frère et sœur qui s’entendaient d’ailleurs à merveille.

 Surprise, Locustine se releva et observa le nouvel arrivant avec méfiance. Les enfants, par contre, restaient concentrés dans leur lutte farouche pour faire tomber le Roi adverse. Ce dernier adressa un signe de tête à celle qu’il prenait pour la dame de compagnie de Lucrèce IV.

 — Navrée, général, mais l’Impératrice est occupée, lui lança-t-elle.

 — Savez-vous pour combien de temps encore ?

 — Ça ne saurait tarder.

 — Dans ce cas, j’attendrai, fit le général en se rapprochant des enfants pour prendre place sur un siège.

 Comme il s’asseyait près d’eux, Antimoine et Catalina remarquèrent enfin sa présence. Aussitôt, ils se levèrent et lui adressèrent leurs respects. Touché, le vieux militaire leur sourit et s’inclina brièvement à son tour pour chacun. Il observa ensuite la bataille qui opposait les Blancs et les Noirs avec attention. Locustine eut un petit rire, amusée de voir ainsi le fabuleux général Scipion se comporter comme un grand-père avec ses petits-enfants. Ce n’était pas la première fois qu’elle le voyait agir ainsi. Il n’avait jamais eu de progéniture. Il s’était toujours dit qu’il aurait le temps plus tard, mais ce n’était désormais plus possible. C’était peut-être là le seul et unique regret du général Scipion.

 Enchainant les coups, les deux héritiers jouaient avec une rapidité saisissante. Lorsque leur grand-mère et Locustine jouaient, les parties duraient souvent plusieurs heures, du fait de leur niveau quasi identique, c’est-à-dire assez piètre. Antimoine et Catalina étaient tout l’inverse. Ils étaient particulièrement doués à ce jeu de stratégie. Aussi avaient-ils un rythme de jeu acharné et rapide, qui se concluait souvent sur une égalité, l’un ne parvenant pas à prendre le pas sur l’autre. Scipion avait déjà eu l’occasion, un jour, de jouer contre eux. Il avait été extrêmement surpris lorsqu’ils lui avaient fait subir une cuisante défaite. Il les avait sous-estimés et, depuis, s’était pris d’affection pour les jumeaux.

 Soudain, la porte s’ouvrit à la volée et Césarion, prince de Safranie, en sortit. Le général se releva aussitôt, au garde-à-vous, plus pour l’Impératrice qu’il devinait suivre. Le prince lui adressa une vague salutation puis rappela ses enfants, qui abandonnèrent le plateau de jeu derrière eux. Lucrèce IV arriva, la mine sombre, presque attristée. La rancœur de Césarion envers sa mère qui refusait de mourir était bien connue au Palais Impérial. Sans demander son reste, les héritiers sortirent de la pièce.

 Tiraillé entre sa volonté de discuter d’un sujet à son sens très important et celle de ne pas brusquer la vieille dame, le militaire hésita à revenir plus tard. Mais Lucrèce IV lui adressa un faible sourire et le vieux général comprit qu’elle ne voulait pas de traitement de faveur. Il soupira donc et se dirigea vers elle avant de s’incliner à genoux.

 — Votre Majesté, lança-t-il. Veuillez me pardonner d’être venu sans prévenir, et à un moment qui semble bien inopportun.

 — Relève-toi, Scipion. Dis-moi, que me vaut ta visite ?

 L’Impératrice lui montra un fauteuil et il s’y assit. Lucrèce IV elle-même prit place sur le siège voisin tandis que Locustine lui adressait un signe de la main avant de se retirer. La Dame de compagnie évitait généralement de rester lorsque son amie recevait des gens importants, afin de ne pas donner l’impression qu’elle se mêlait d’affaire d’Etat qui dépassaient sa condition. Si elle était bien plus qu’une dame de compagnie, le général, lui, l’ignorait.

 — C’est à propos des dernières mesures que vous avez prises, Madame…,

 — Oui, je m’en doutais bien. Tu n’es pas le premier à venir pour ça…

 Lucrèce IV avait le regard comme perdu sur le côté, tel un enfant pris en faute. Voir ainsi la femme la plus puissante de l’Empire dans un tel embarras surprit Scipion. Quelque chose dans sa voix laissait entendre que l’Impératrice elle-même avait une mauvaise opinion de ses propres décisions.

 — Trois lettres de consuls, quelques Seigneurs parmi mes plus proches collaborateurs et maintenant mon fils, soupira-t-elle.

 Saisissant une pomme dans une corbeille, Lucrèce mordit dans le fruit, voyant dans ce dernier une manière détournée de ne plus avoir à parler. Le général Scipion, qui savait fort bien que la plupart des victuailles ici étaient plus empoisonnées qu’un bol d’arsenic pur, eut un frisson de la voir mordre dedans. Il secoua la tête et en revint à ses advouquetins.

 — Vous savez sûrement quelle opinion j’ai de l’esclavage, lança-t-il. Je le tolère et le pratique, comme tout le monde, mais je considère les hommes et les femmes à mon service comme de véritables employés, comme des êtres humains à part entière.

 — Je sais. Et rien ne vous empêche de continuer.

 — Peut-être, néanmoins, vous ne pouvez nier que la condition des esclaves vient de faire un sacré pas en arrière !

 — C’est faux, les autres pays appliquent des lois fort similaires, soupira Lucrèce IV.

 — Pas en Assyr ! Nous avions des lois identiques avant que vous ne changiez tout ça. C’était l’un des seuls points qui nous différenciait de la Cobaltique et permettait nos bons échanges avec l’Assyr ! Mais ce n’est pas tout ! Le Mouvement révolutionnaire risque de faire de sacrés émules pour protester contre pareilles mesures ! Dois-je vous rappelez à quel point ces démons sont doués pour chauffer le peuple ?

 — Je n’avais pas choix, Scipion, s’écria soudain Lucrèce avec un hoquet. Il m’a forcé la main !

 Affichant désormais une attitude dure et désemparée à la fois, Lucrèce IV s’était relevée avant que le général n’en ait le temps. Ce dernier l’observait avec des yeux ronds, la bouche à demi-fermée. L’Impératrice à qui il vouait une fidélité sans limite et un respect encore plus grand se tenait devant lui, les bras le long du corps et les mains crispées. Il pouvait presque voir des larmes perler à ses yeux. Jamais en trente ans à son service il n’avait vu Lucrèce aussi impuissante.

 — De qui parlez-vous… ?

 — Qui d’autre qu’Arnoldson est capable de me dicter mes choix, Scipion ?

 — Je comprends mieux…, commença-t-il d’une voix hésitante. Vous avez fait le bon choix, votre Majesté… Je veux dire… Arnoldson et le Culte représentent une menace bien plus forte que tous les révolutionnaires réunis… En tant qu’Impératrice, c’était votre devoir de préserver votre Empire des perturbations mortelles que lui seul pourrait soulever…

 — Il n’y avait pas de bons choix. Il n’y a jamais vraiment de choix…

 L’Impératrice croisa les doigts et y appuya sa tête d’un air triste et pensif. Le vieux général s’en voulait maintenant de l’avoir mise dans cet état. S’il avait su plus tôt que l’idée venait de l’Inquisition, il ne serait pas venu l’embêter pour si peu. Comme elle le disait très bien, il n’y avait pas de véritable choix. Refuser aurait attiré les foudres du Culte, et le peuple suivrait les Dieux plutôt que les hommes. La Guerre civile qui en serait née aurait mis un terme à la Dynastie Lucrécienne.

 — Si je puis me permettre, votre Majesté…, bredouilla-t-il, moins assuré qu’avant. Le Père Arnoldson… vous-a-t-il demandé de participer à une nouvelle Croisade … ?

 — Non, répliqua-t-elle. Je lui ai demandé, mais cela ne semble pas l'intéresser, manifestement…

 — Par Lithé, au moins il n’a pas changé d’avis…

 Le général grimaça en se remémorant les catastrophes qu’avaient causées la précédente Croisade. Il se releva et prit congé. L’Impératrice ne se leva pas pour le raccompagner, plongée dans ses pensées. Pourtant,même s’il la tenait en trop haute estime à son goût, Lucrèce considérait Scipion, à l’instar de Locustine, comme un de ses rares véritables amis. Seulement, la dirigeante de la Safranie avait d’autres soucis en tête. Tout ça pour une simple jeune fille…

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