Tel est pris qui croyait s'informer

6 minutes de lecture

 — T’as pas fini de te faire remarquer, grand débile ? grogna la marchande.

 — Quoi, j’essayais de me fondre dans la foule ! protesta Kelvin. Je faisais comme tout le monde !

 — Quand tout le monde joue au con, c’est pas une raison pour le devenir.

 Ils arrivèrent devant une grande estrade de bois. Dessus, il y avait huit esclaves surveillés par un autre qui tenait fermement un fouet prêt à claquer sur leurs dos à la moindre faiblesse. Un homme, richement vêtu d’une toge blanche et parée de diverses coutures dorées les examinait. Manifestement, il devait s’agir de quelqu’un d’important. Une femme aux allures de crapaud se tenait juste à côté et souriait à l’excès tandis que l’homme lui parlait en agitant la main d’un air un peu las. En face, un autre homme, en manteau turquoise, tenait fermement la tête d’un esclave entre ses mains, attendant que l’attention de son client se reporte vers lui. Pas moins de cinq gardes, chacun armé d’une lance et d’un glaive, surveillaient la scène. Elisabeth s’arrêta, croisant les bras d’un air impatient. Kelvin, par contre, avait son regard attiré par autre chose.

 Sur une estrade non loin, il y avait trois esclaves comme Kelvin n’en avait encore jamais vus. On aurait dit des insectes de taille humaine, comparables à des mantes. Leurs bras, repliés sur eux-mêmes, étaient enveloppés dans du tissu. Ils avaient une grande tête et leurs mandibules étaient assez discrètes pour laisser croire qu’ils avaient une bouche. Leur long abdomen s’étendait à l’arrière de leur corps, supporté par quatre pattes. D’étranges parures à leurs « épaules » donnaient l’impression que les créatures étaient pourvues de toutes petites ailes, presque caricaturales. Leurs carapaces étaient de diverses couleurs selon les spécimens. Il y en avait un rouge vif, un rose et blanc et un vert pâle. Leurs yeux, enfin, semblaient presque identiques à ceux des vertébrés.

 Kelvin s’apprêtait à questionner Elisabeth sur l’identité de ces étranges créatures mais la marchande attrapa son épaule avant qu’il n’ait le temps de dire le moindre mot et le fusilla du regard.

 — Tu ne me contredis pas, et tu évites de parler au maximum, lui lança-t-elle. C’est compris ?

 Surpris, le bandit acquiesça et l'Assyrienne s’avança vers le vendeur alors que leur client rejoignait la femme crapaud pour régler des papiers.

 — Je peux vous aider ? proposa-t-il d’un ton amical.

 — Cela se pourrait bien ! répondit Elisabeth. Je me présente, je m’appelle Margareth, et je suis au service de l’Inquisiteur Amor Zalacotl, en Assyr. Vous êtes bien Salomon Sarto ?

 Ce mensonge sembla faire forte impression au vendeur d’esclaves, qui ouvrit grand les yeux avant de s’incliner légèrement. Heureusement, ce dernier ne fit pas attention à Kelvin qui paraissait tout aussi surpris que lui, sinon plus. Il avait la bouche grande ouverte dans une expression béate totalement ridicule. Elisabeth dut discrètement lui écraser le pied, pour qu'il se ressaisisse, juste à temps avant que le vendeur n’ait finit de courber l’échine.

 — C’est bien moi, et c’est un grand honneur de vous rencontrer, Mademoiselle.

 — Mon Inquisiteur est à la recherche des meilleurs esclaves possibles, voyez-vous. J’ai eu vent que l’Inquisiteur Arnoldson s’était déjà procuré des esclaves de votre stock, est-ce vrai ?

 — C’est tout à fait exact ! affirma Salomon en plaçant sa main droite à son cœur avec une pointe de fierté. Notre Inquisiteur nous a choisis pour lui fournir pas moins de cinquante esclaves il y a environ deux mois !

 — Excusez-moi, j’ai dû mal comprendre, répondit Elisabeth, confuse. Combien avez-vous dit ?

 — Cinquante ! répéta le vendeur avec un grand sourire. Oh, je sais, c’est un sacré lot, mais voyez-vous, nous avons un fournisseur particulièrement efficace ! Rassurez-vous, nous lui avons fait un prix pour le lot !

 Elisabeth ne répondit pas. Elle était devenue blême et affichait un air interdit. Kelvin se mordit les lèvres, inquiet de ce que cette réaction pouvait susciter chez leur interlocuteur. Heureusement, Salomon Sarto gardait son enthousiasme. L’Assyrienne finit par se ressaisir soudainement, comme prise d’un frisson.

 — Je vois qu’on ne nous avait pas menti au sujet d’Eluse ! lança-t-elle en essayant de se faire à la fois convaincante et convaincue. Vous êtes forcément le fournisseur idéal !

 — Cela va de soi ! plaisanta Sarto en riant de bon cœur. Dites-moi donc, quel type d’esclave recherchez-vous pour les comptes de l’Inquisiteur Zalacotl ?

 — Heum, des heu… jeunes filles. Pour un usage d’entretien de maison, simplement, rien d’aut…

 — Allons, allons, il peut bien faire ce qu’il veut avec, l’interrompit Salomon avec un sourire. Ça ne regarde personne, même les Inquisiteurs ont le droit de s’amuser !

 — Oui bien sûr, répondit Elisabeth, incapable de cacher son mépris, cette fois-ci.

 — Donc, des jeunes filles, je n’en ai hélas pas en vitrine aujourd’hui, répondit l’homme en se tournant. Mais vous pouvez sans doute revenir demain, je sélectionnerai les plus belles pour vous les montrer !

 La moutarde commençait désormais monter au nez de l'Assyrienne. Elle serrait les poings, secouée de tics nerveux, notamment dans ses clignements d’yeux. Salomon Sarto commençait tout juste à les remarquer, inquiet pour sa santé. Kelvin hésitait de plus en plus à intervenir mais, heureusement, quelqu’un d’autre vint les interrompre.

 — Il y a un problème ? demanda la femme crapaud.

 — Mais non, ma choupette en sucre, ronronna Salomon. Figure-toi que cette dame est envoyée par l’Inquisiteur d’Assyr et désire nous acheter de jolies jeunes filles pour ce dernier.

 — Oooh, vraiment ? s’enquit la dame en prenant soudain de faux airs de gentillesse.

 — Je heum, c’est exact. J’ai eu vent que l’Inquisiteur de Safranie s’était procuré les siens chez vous, mais j’ignorais que vous étiez capable d’en avoir autant…

 — Bien sûr, nous sommes les meilleurs dans ce domaine ! C’est grâce à mon frère, le corsaire Tent le Cruel.

 — Votre frère…

 — C’est ça ! Mon nom de jeune fille est Barbara Tent, et mon frère commerce avec mon mari pour lui fournir de belles cargaisons d’esclaves à prix imbattables.

 — Génial…, grommela Elisabeth, sans parvenir à cacher son dégout.

 — Hé bien ? lança-t-elle. Vous ne semblez pas bien réjouie… Vous ne voulez plus acheter ?

 — Si si ! s’écria Kelvin, intervenant pour empêcher l’Assyrienne de répliquer de manière cinglante. Mais nous, heu, passerons plutôt demain, s’il n’y a pas ce que nous cherchons aujourd’hui…

 L’intervention de Kelvin eut cependant un effet inattendu. Si Salomon récupérait son sourire et hochait la tête, sa femme fut comme saisie d’effroi. Elle recula d’un pas en attrapant le bras de son mari tout en fixant Kelvin. Ils s’étonnèrent de la voir perdre toute assurance, et ce fut à l’Assyrienne d’essayer de reprendre le contrôle de la situation.

 — Mon… guide a raison, lança-t-elle. Nous reviendrons vous voir demain pour procurer à notre Inquisiteur la marchandise souhaitée.

 — Tout-à-fait, exactement, précisément! s’exclama Kelvin avant de devoir retenir une plainte de douleur quand son amie lui écrasa une nouvelle fois le pied.

 — Bien, vous logez certainement dans une chambre luxueuse de la place Ste-Violette ? s’enquit alors Barbara, dont l'expression avait encore changé, intriguée cette fois.

 — Non, nous sommes au Bernard l’Hermite, répondit Kelvin avant de se faire à nouveau piétiner.

 — Nous n’avons pas besoin de confort particulier. Nous heu… ne pensions pas rester très longtemps, de toute manière.

 — Le Bernard l’Hermite…

 — Quel dommage, si vous saviez quel luxe c’est que de passer quelques nuits au Crabe Royal ! s’exclama Salomon. On y fait des massages et on peut profiter de thermes privées qui sont…

 — Oui, c’est ça, c’est ça, l’interrompit sa tendre femme. Nous préparons tout pour votre visite de demain, mademoiselle ! Au plaisir de vous revoir très vite, vous et... votre charmant guide !

 — C’est cela, oui ! répondit Elisabeth en attrapant Kelvin par les épaules pour le forcer à la suivre. À demain, dans ce cas !

 — Oui, au plaisir, mademoiselle Margareth !

 Elisabeth marchait d’un pas très rapide, si bien que Kelvin avait du mal à la suivre. Elle semblait à la fois inquiète et soucieuse. Il attendit néanmoins qu’ils aient quitté la place Ste-Catherine pour lui parler, croyant à tort qu’elle ralentirait son rythme.

 — Ça ne s’est pas trop mal passé, non ?

— La ferme, et marche ! Je t’avais dit de pas ouvrir ta grande gueule, espèce de sombre bouse de domroch !

 Au même moment, Barbara Sarto sautillait sur place tant elle était remplie d’excitation, sous le regard à la fois inquiet et médusé de son mari. Il ne l’avait vue dans cet état que lorsqu’ils avaient empoché le contrat avec le Père Arnoldson. C’est quand elle lui expliqua tout à l’abri des oreilles indiscrètes, non sans lui épargner des noms d’oiseaux, qu’il comprit mieux et partagea son enthousiasme.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Unpuis ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0