N'est pas acheteur qui veut

5 minutes de lecture

 Les filles déposèrent leurs effets personnels dans leur chambre avant de rejoindre les garçons. Les fenêtres donnaient sur la rue et la même désagréable odeur de poisson semblait s’être incrustée dans les murs de toute l’auberge.

 — Il faudra tout de même qu’on trouve une solution pour Pluton, fit remarquer Elisabeth. Il ne pose pas de souci lors des trajets, mais les loups n’ont pas bonne réputation auprès de la population.

 — Il est pas méchant, pourtant ! s’exclama Minos en prenant la tête de l’animal entre ses mains. Hein, Pluton ?

 — Pour revenir à nos mourfes, vous allez rester ici le temps que je trouve une embarcation vers Nemau. Je vais en profiter pour me renseigner à propos de Maya et essayer de trouver son prix de vente. Ainsi, on aura tout le nécessaire pour régler cette histoire en faisant appel à la justice.

 — Tu es sûre que tu veux y aller seule ? demanda Kelvin.

 Le bandit avait traduit les inquiétudes de Maya qui observait son amie avec appréhension. Elle leur avait souvent répété qu’elle n’appréciait guère la ville d’Eluse et l’esclavage, mais sa réaction de tout à l’heure en disait encore plus long. Pour une raison qui échappait encore à la muette, l’Assyrienne en semblait presque traumatisée. Elle la voyait mal enquêter seule dans une ville où la traite des êtres humains était plus évidente que l’élevage d’animaux. La marchande en était consciente, mais refusait de l’avouer.

 — Il faut bien qu’on essaye d’avoir des informations, non ?

 — Hé bien, cherchons les ensemble !

 — Je vous l’ai déjà dit, non ? Maya doit rester ici, en sécurité ! Si son vendeur la reconnait, elle court de graves problèmes !

 Maya baissa les yeux, mal à l’aise. Effectivement, Eluse était encore plus risquée qu’Orles et ils avaient déjà frôlé la catastrophe là-bas. Mais le Terrible bandit n’était pas en reste pour autant.

 — D’accord, Maya reste ici, mais moi, personne ne me connait !

 — Effectivement…

 — Alors je t’accompagne ! lança-t-il avec entrain.

 — Moi je vais rester avec Maya ! s’exclama Minos. Comme ça, s’il y a des vilains qui débarquent, moi et Pluton, on leur mettra une baclée !

 La marchande eut un petit rire devant l’enthousiasme de Minos. Maya se sentait rassurée de savoir que le bandit accompagnerait la marchande dans la ville, même si leurs relations n’avaient pas toujours été des plus amicales. L’Assyrienne, surtout, n’hésitait pas à chambrer le pauvre Kelvin.

 — Très bien, le gros costaud, t’as gagné, tu peux venir, soupira t’elle avec un faible sourire. Maya, Minos, interdiction de sortir, c’est compris ?

 — Même si des gens veulent attraper Maya ?

 — Sauf si des gens veulent attraper Maya. D’ailleurs, je vais vous laisser mon tromblon, juste au cas où…

 Avant de sortir, elle confia l'arme à la muette, en lui expliquant comment s’en servir. Elle lui montra comment recharger, à l’aide d’une sorte de plumeau couvert de poudres qui enfonçait les projectiles tout au fond. Maya écouta attentivement, puis elle laissa Elisabeth partir avec Kelvin. Une fois qu’ils furent sortis, elle soupira et s’assit à côté de la fenêtre de la chambre des garçons. Elle vit ses deux compagnons disparaitre dans une rue adjacente. À peine n’étaient-ils plus dans leur champ de vision que Minos attira son attention en lui montrant des osselets qu’il s’était procuré Lithé seul sait où. Elle soupira et sourit, prête à devoir à nouveau écouter la myriade de règles compliquées du jeu du petit berger.

*

* *

 À peine arrivée sur la place Ste-Catherine, Elisabeth s’arrêta de marcher. Kelvin fit quelques pas avant de s’apercevoir de son malaise, qu’il avait pourtant anticipé. Elle avait le teint pâle et elle serrait les poings. Elle prit de grandes respirations, comme pour se donner du courage, puis, brusquement, elle releva la tête avec une attitude de défis. Le bandit, décontenancé par ce changement soudain, la vit alors passer devant lui vers des estrades garnies d’esclaves avant de la suivre à nouveau, rassuré.

 Tout autour d’eux, on observait les marchandises humaines avec intérêt. Au premier stand qui attira leur attention, un homme petit et gras vantait les charmes de jeunes demoiselles qu’il vendait sans aucune pitié. Vu la manière dont il parlait d’elles, ces dernières étaient destinées à subir une vie peu enviable. Elles ne seraient que de simples objets de plaisir. Cependant, même les épouses de leur maitre à venir n’y verraient pas d’objections quant à leur sort, car tels étaient les mœurs de l’époque. Et en particulier chez ceux qui en avaient les moyens.

 Elisabeth déglutit en observant la scène, écœurée. Kelvin non plus n’était pas bien à l’aise. Il trouvait, peut-être un peu innocemment, que les jeunes femmes étaient trop dénudées. Il faisait beau, certes, mais devait-on à ce point exposer leur corps comme un morceau de viande ? Le vendeur était occupé avec un client. L’Assyrienne attendit quelques instants qu’il ait terminé puis, quand l'interlocuteur commença à palper la marchandise pour faire son choix, elle s’avança à l’adresse du vendeur. Elle eut bien du mal à faire taire les insultes qui lui brûlaient les lèvres.

 Pendant ce temps, Kelvin observa les autres stocks d’esclaves. Pas loin d’eux, des hommes en haillons étaient forcés de porter de lourdes charges tandis qu’une vieille femme emmitouflée dans de riches vêtements vantaient le physique de ces derniers. Elle affirmait qu’ils seraient idéals pour les travaux agricols, miniers ou même comme garde du corps.

 De l'autre côté, deux hommes qui se ressemblaient comme deux gouttes d’eau misaient sur de tout autres arguments pour attirer leurs clients. Leurs esclaves n’étaient que quatre quand la vieille avait plus de dix hommes. Ils n’étaient pas aussi dévêtus que les autres. Au contraire, ils étaient plutôt bien habillés. Au lieu de se tenir debout, ils étaient assis devant des pupitres et ils écrivaient sur des parchemins. Manifestement, il était aussi utile d’acheter des esclaves pour les tâches plus intellectuelles, et c’était peut-être l’un des sorts les plus enviables de tous. Si tant est qu’être privé de liberté pouvait donner envie à qui que ce soit.

 Si ces quelques vendeurs semblaient spécialisés dans un certain type d’esclaves, il ne s’agissait là qu’un échantillon. La plupart avaient de tout parmi leurs stocks et proposaient aussi bien de jolies filles et garçons que de solides gaillards et quelques intellectuels. Kelvin remarqua néanmoins que certaines estrades étaient entièrement occupées d’hommes et de femmes de la même couleur de peau qu’Elisabeth, des Assyriens.

  Finalement, dans le but de se fondre dans le paysage, Il se plaça devant une personne d’âge mur et couverte de rides. Le vieillard se tenait debout grâce à une canne en bois. C’était la première fois que Kelvin se retrouvait face à un esclave en vente. Il ne savait pas comment procéder en tant que client, même s’il n’avait aucune intention d’acheter. À force d'observation, il trouva un homme qui examinait une jeune femme et il décida d’imiter ce qu’il faisait. Il fit ainsi semblant d’examiner la mâchoire, ou plutôt les quatre dents qu’il lui restait, avant de plonger sa main dans son dos, descendant de plus en plus bas. Kelvin continua ainsi en jetant sans cesse des regards près de lui pour voir s’il s’y prenait bien, car il ne comprenait pas bien la manœuvre. Manifestement, l'esclave était tout aussi étonné d’être palpé dans tous les sens, et à des endroits qu’il n’aurait pas cru à son âge. Finalement, ce fut Elisabeth qui vint à la rescousse, de qui, c’est à vous de juger. Elle attrapa le bandit par l’épaule et le tira de force avec elle, loin du vieill homme encore déboussolé.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Unpuis ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0