Le couple de tous les vices

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(Vous avez vu ce titre ? vous savez à quoi vous attendre) 

 Enfin, elle arriva devant une grande estrade sur laquelle étaient exposés huit esclaves. Ils portaient des chaines aux mains et aux jambes et se forçaient à se tenir droit. Derrière eux, un homme portant un simple pantalon en toile les surveillait, son fouet en main, prêt à les rappeler à l’ordre au moindre mouvement. Un stand sans grandes particularité, donc.

 Salomon Sarto était considéré comme l’un des marchands d’esclaves les plus importants de la ville, et donc du pays. Il était vêtu d’un riche manteau turquoise et d’un pantalon de cuir blanc. Son visage, guilleret, était surmonté d’un turban châtoyant. Il était occupé à appâter les clients, avec le sourire et un brin d’humour. Un aveugle aurait cru entendre un marchand de fruits et légumes passionné.

 Sa femme, par contre, assise derrière un comptoir, avait la tête appuyée contre son poing garni de bagues. Elle paraissait s’ennuyer à mourir, roulant des yeux en entendant son mari vanter leurs marchandises. Barbara Sarto ne semblait heureuse qu’au bruit des pièces qui s’entrechoquaient, un son mélodieux qui faisait chavirer son cœur. Elle portait aujourd’hui une robe vert foncé qui lui donnait des airs de crapaud et les deux points de beauté qui ornaient son front ne faisaient qu’accentuer cette vision. Elle avait un nez crochu et des lèvres quasi inexistantes. Enfin, sa corpulence, autrefois fine et maigrichonne, s’était vue compromise par un train de vie rythmé par la philosophie du moindre effort. Si elle n’était pas grosse, elle n’en restait pas moins de forte carrure.

 C’était ce couple à qui l’Évêque désirait parler. Elle adressa un signe de tête poli à Barbara, qui releva la tête en soupirant. Son mari, par contre, vint immédiatement à sa rencontre.

 — Votre Sainteté ! s’exclama-t-il comme s’il s’agissait d’une amie d’enfance qu’il n’avait plus vue depuis des lustres. Comment allez-vous en cette matinée ? Pensez-vous que la chance sera du côté d’un de nos produits, aujourd’hui ?

 — Je vais fort bien, Salomon, acquiesça Olivia. Mais dépêchons ce rituel, voulez-vous, j’ai à vous parler, mon ami.

 — Vraiment ? s’étonna le marchand, perplexe. Vous avez peut-être une… commande à faire ?

 Il avait prononcé ces derniers mots tout bas, avec un brin d’excitation. Mais Olivia le calma de suite en agitant la tête de droite à gauche. Salomon haussa les épaules puis éclata de rire alors que l’Évêque se plaçait devant un homme, bien bâti et bronzé. Sans se poser plus de question, elle lança la pièce truquée et la lui montra en lui posant sa question habituelle. L’homme grommela un « Pile » qu’elle écouta à peine avant de se tourner vers Sarto. Elle lui fit signe de les suivre, elle et son disciple.

 En les voyant se diriger vers elle, Barbara écarquilla des yeux surpris et se releva d’un bond, saisissant une liasse de parchemin et une longue plume de resoar. Elle fixa l’Évêque avec une excitation non dissimulée.

 — Désolé Barbara, mais je ne viens pas pour acheter quoi que ce soit, lança-t-elle d’un ton aussi rude qu’une bourse vide.

 — Ne t’inquiète pas, ma tendre, ce n’est pas une si mauvaise journée, intervint son mari en constatant le regard de sa femme s’assombrir à la seconde. Nous en avons vendu un, tout à l’heure, tu sais, et il reste toute l’après-midi ! J’ai ouïe dire qu’un homme riche venu de Lucrèce avait demandé une chambre hier soir au « Brave le Vent », et tu sais que ces gens n’aiment que la qualité !

 — Mouais, j’espère que ce gros lard passera, maugréa-t-elle.

 — Je t’en prie, ma choupette, répondit Salomon d’un ton mielleux. Sa Sainteté désire nous parler d’autre chose que de nos affaires, c’est tout.

 Si Olivia réprima un soupir, Edwin Melville eut plus de mal à ne pas rire. Comme il s’attira le regard indigné de Barbara, le disciple se resaisit. La marchande grommela des mots d’incompréhensible puis sortit de derrière son comptoir pour s’y adosser en croisant les bras, grincheuse. Olivia claqua alors des doigts et Edwin commença à fouiller dans ses poches.

 — Vous n’êtes sûrement pas sans savoir que quelques nouvelles lois sont entrées en vigueur concernant le statut d’esclave, il y a peu, commença l’Évêque.

 — Oui, bien sûr, ce genre de nouvelle a vite traversé Eluse.

 — Mais rien ne change pour nous, cracha Barbara, méfiante. C’est aux acheteurs de faire les démarches de marquage, non ?

 — Oui, évidemment, ça ne change rien à votre commerce, confirma Sa Sainteté. Cependant, savez-vous qui est à l’origine de ces nouvelles Lois ?

 — C’est aux consuls et à notre Impératrice que rev…, commença Salomon.

 — Je sais, je sais, mais savez-vous qui a soumis ces propositions ? l’interrompit l’Évêque.

 — Aucune idée, lança Barbara alors que son mari réfléchissait à la question. En quoi ça nous concernerait ?

 — C’est sur la demande de notre Inquisiteur, Pontus Arnoldson, répondit l’Évêque. Vous comprenez peut-être mieux pour quelle raison je viens à vous ?

 Le couple, cette fois, était resté muet. Salomon avait perdu son expression joyeuse et se mordait les lèvres, alors que sa tendre femme fixait le sol.

 — Il n’a toujours pas réussi à rattraper cette esclave que vous lui aviez vendue. Il est en route en ce moment même vers Eluse. Manifestement, elle a échappé à ses disciples à Orles. Steinbeck, l’Évêque, est mort. Je voulais vous prévenir qu’il risquait de débarquer.

 — M’enfin, qu’est-ce qu’on y peut, nous, si la gamine s’est échappée ? ronchonna Barbara. Il n’avait qu’à la marquer, merde !

 — Ma choupette ! protesta naïvement Salomon. Il voudra peut-être en savoir plus sur les conditions de sa capture…

 — Mais merde, on lui a déjà tout envoyé à la minute où il nous l’a demandé ! s’écria-t-elle.

 — Par ailleurs, les interrompit l’Évêque en dressant une main. Comme l’esclave a été vue pour la dernière fois à Orles il y a moins d’une semaine, il est possible qu’elle arrive à Eluse dans les jours à venir. Elle est accompagnée d’au moins un complice. Et voici ce que l’Inquisiteur nous a envoyé.

 Elle tendit la main derrière elle et son disciple lui confia les deux feuilles de parchemins qu’il avait retrouvées. Sa Sainteté Bernat les exposa au couple, qui parut à la fois impressionné et intéressé.

 — Ah oui, quand même.

 — Je vois que l’Inquisition ne manque pas de moyen…, plaisanta Salomon. C’est la première fois que…

 — Il en va de même pour moi, fit Olivia en repliant les parchemins pour les rendre à Edwin. Je vous ai passé le message que je voulais transmettre. Je vous souhaite une bonne journée.

 Elle fit volte-face et s’éloigna. Derrière elle, Barbara avait l’air bien soucieuse et marmonnait tandis que son mari essayait de lui parler de ce qu’ils venaient de voir, emballé. La matinée avait été bien remplie et l’Évêque n’avait plus qu’à se rendre chez son disciple, qui l’avait invitée à manger de la soupe de poisson faite par sa femme et ses deux filles. Enfin une chose agréable en cette journée. Elle ne l’avait pas volée, pensait-elle.

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