L'Evêque qui jouait à pile ou face

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 La place Ste-Catherine était particulièrement empruntée par les habitants d’Eluse ainsi que par ses visiteurs. On y retrouvait notamment la somptueuse l’église de la ville, qui trônait au centre, comme c’était de coutume. Le regard des gargouilles semblait surveiller les foules qui s’empressaient chaque jour tout autour de l’édifice. Elle avait de particulier que sa plus haute tour abritait un brasier ardent et visible au loin afin de servir de phare pour les navires. Il suffisait d’emprunter une courte rue pour arriver jusqu’au port. C’était les aménagements particuliers de ce dernier qui avaient permis à la ville d’Eluse de s’élever en importance et d’éclipser peu à peu ses voisines côtières.

 L’église n’était pas la seule merveille architecturale. On y retrouvait aussi un somptueux Consulat, qui, s’il était moins récent que celui d’Orles, disposait tout de même d’un charme antique. Il avait été construit près de trois siècles auparavant, afin d’accueillir l’un des premiers consuls de la Safranie, Eluse ayant toujours une ville marchande sans véritable seigneur. La ville avait continué à prospérer jusqu’aujourd’hui. Depuis, le Consulat avait reçu de somptueux cadeaux de la part de marchands à qui on avait accordé quelques faveurs. C’est pourquoi on retrouvait de nombreuses statues tout autour, témoins des visages de précédents consuls conciliants.

 Mais si la place Ste-Catherine grouillait tant de monde, telle une colonie de fourmis ogres, ce n’était pas tant pour s’adonner à la prière ou pour remplir des tâches administratives que pour assister au spectacle qui s’y déroulait en permanence : la vente aux esclaves.

 Chaque jour, les marchands s’installaient et exposaient leur marchandise vivante à qui le souhaitait. Ils étaient nombreux à crier les qualités exceptionnelles de leurs hommes, femmes et enfants. Le Consulat louait les espaces de vente à des prix exorbitants, bien loin de ceux qu’on réclamait pour les échoppes de Leonne. Pourtant, on se les arrachait, et les meilleures places étaient l’objet de ventes aux enchères tous les ans. Pour ceux qui n’avaient pas su débourser assez, il restait des zones dans les rues avoisinantes. Si on pouvait théoriquement vendre des esclaves dans tout l’Empire de Lucrèce, aucun autre point de vente n’arrivait à la cheville d’Eluse.

 Le prix d’un esclave en Safranie environnait les 800 Arsènes, une somme élevée qui ne laissait pas n’importe qui en profiter. Pourtant, même les plus petites gens fréquentaient la place Ste-Catherine, par simple curiosité et gout du spectacle. Les vendeurs n’hésitaient pas à obliger leurs marchandises à s’adonner à des tâches ingrates ou spectaculaires afin d’attirer les clients. Même les plus pauvres s’approchaient parfois de plus près pour palper les marchandises, observer leurs dents en se donnant un air expert puis commenter très sérieusement l’aspect des « outils » exposés.

 De riches personnages venaient de loin pour acquérir un ou plusieurs esclaves. Ils avaient fait plusieurs jours, voire semaines, de trajet dans le seul but d’acheter de la main d’œuvre domestique, agricole, minière, et j’en passe de moins nobles. Comme il y avait aussi des marins de passage, un grand nombre d’auberges et tavernes offrait des chambres et faisait autant fortune de la vente d’esclave que les marchands qui provoquaient cette affluence. L’industrie des loisirs n’était pas en reste non plus, et on trouvait de magnifiques thermes, alimentées par les eaux de la mer, ainsi qu’un grand théâtre qui offrait diverses représentations durant l’année. Enfin, il y avait un second marché, moins connu, qui proposait les produits issus de la pêche. Mais il était bien ridicule en comparaison avec ce qu’il se passait sur la place Ste-Catherine.

 Ce matin-là, Sa Sainteté Olivia Bernat, Évêque en la ville d’Eluse, venait, accompagnée de son disciple le plus fervent, Edwin Melville, faire sa promenade quotidienne. Elle portait la toge pourpre qui rappelait son titre, communiquant aux touristes à qui ils avaient à faire. Sa Sainteté Bernat était à peine âgée d’une quarantaine d’année. Elle avait été jolie, même attirante, autrefois. Mais depuis qu’elle était à Eluse, elle se donnait une allure stricte. Elle avait un nez en bec d’aigle et elle semblait toujours tout examiner avec précaution. Ses cheveux, autrefois noirs, étaient devenus prématurément gris. Elle les coiffait en chignon. Son disciple, un homme un peu plus âgé, portait une longue barbe tressée en trois nattes distinctes, ainsi qu’une moustache qu’il passait de longs moments à entretenir. L’homme était marié, depuis bien avant son entrée dans le Culte. Il avait les épaules massives qui lui donnaient l’air d’un garde du corps, alors que quiconque les connaissait assez savait que l’Évêque aurait été largement plus en mesure de se défendre que ce gros griloo pacifique.

 Il était de tradition que l’Évêque fasse chaque jour le tour des stands d'esclaves, afin d’y accomplir le Rite de la Chance. Celui-ci était simple. Il consistait à s’arrêter devant un esclave au hasard et de lancer une pièce devant lui avant de lui demander sur quel côté elle était retombée. Si c’était face, alors l’esclave était racheté par le Culte et affranchi en fin de matinée. Si c’était pile, l’Évêque passait son chemin et tentait la Chance d’un esclave plus loin.

 Sa Sainteté Bernat se plaça donc devant un premier esclave, une femme du Denimope. En voyant l’Évêque face à elle, l’esclave murmura des prières. De petites larmes d’espoir perlaient à ses yeux et Olivia sortit sa pièce de sa poche. Sans attendre, elle la lança et la rattrapa. Elle la plaça contre sa main sans la regarder et la tendit vers la femme en lui demandant ce qu’elle voyait. Le visage de la femme de défigura et elle éclata en sanglot avant d’être forcée de se redresser par le vendeur qui maugréait. L’Évêque soupira et détourna le regard avant de reprendre son chemin. C’était tous les jours comme ça. Certains restaient dignes, des ignorants se demandaient ce qu’elle leur voulait, et beaucoup perdaient espoir. Encore aujourd’hui, pas un seul d’entre eux ne serait libéré. Car Sa Sainteté Bernat avait bien compris, au bout d’à peine quelques jours, que les finances du Culte ne pouvaient supporter la misère du monde. Aussi possédait-elle une pièce à double Pile. Elle ne sortait une véritable pièce que très rarement, lorsque son Église avait accumulé de l’argent à ne savoir qu’en faire.

 Pourtant, un jour, en lançant sa pièce, elle s’était trompée avec une vraie. Lithé seul savait ce que ce Mercurule faisait là. Elle avait toujours cru que les Dieux avaient guidé la pièce pour libérer cet esclave. Aussi était-elle persuadée de l’importance du Rite de la Chance. Seulement, si celui-ci devait avoir une incidence, c’était aux Dieux de la forcer. C’est pourquoi Sa Sainteté Bernat n’avait aucun remord à tricher à ce jeu, comme tous les Évêques qui l’avaient précédée à Eluse.

 Sans être grande, elle avait une certaine présence, qui faisait s'écarter les gens sur son passage. L’Évêque avançait d’un pas lent, scrutant la foule. Derrière elle, elle savait qu’Edwin saluait ses connaissances. Il avait décidé de rejoindre le Culte après une tempête qui avait bien failli couler son petit navire de pêche. Il s’était cru sauvé par un Colosse et considérait qu’il devait désormais vouer sa vie au Culte. Sa vocation était tardive, mais il se plaisait à dire qu’il valait mieux tard que jamais. Olivia, au contraire, s’était mêlée au Culte très tôt. Elle avait eu la chance de rencontrer l’Inquisiteur, recherchant à l’époque une Relique de son village. En lui confiant l’objet sans contestation, elle s’était attirée ses bonnes grâces.

 Justement, elle avait reçu un faucon de la part de Pontus Arnoldson ce matin. Sa lecture l’avait énormément troublée, et plus encore ce qui accompagnait le bref communiqué. Ils n’avaient pas l’habitude à ce que de tels moyens soient mis en œuvre à grande échelle… Peu importe, elle devait absolument parler avec une personne en particulier ce matin-là. C'est vers son échappe qu'elle se rendait. 

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