L'accord commercial des corsaires de Safranie

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 Une certaine routine s’était installée chez les fugitifs. Ils se levaient tôt, rassemblaient leurs effets personnels puis descendaient prendre un petit déjeuner dans l’auberge qui les accueillait. Elisabeth préparait un peu de sa décoction pour Maya, Kelvin et elle-même tandis que Minos s’occupait des animaux. Puis ils repartaient sur les routes et s'arrêtaient uniquement au soir, dans un nouveau village.

 Cette matinée n’échappa pas à la règle. La route était presque vide en cette matinée. Kelvin était à nouveau en train de raconter une histoire dont il était le héros, mais que Maya reconnut comme inspirée de ce qu’il lui avait dit sur La Capuche, le héros de son enfance. Minos nourrissait Pan avec une pomme, qu'Elisabeth avait acheté en quantité à Suro. Pluton observait le dompteur, couché près de lui. L'animal s’éloignait de lui-même pour chasser discrètement une fois la nuit tombée. Il avait appris à être discret. Elisabeth quant à elle tenait toujours les rênes, observant la route en poussant parfois l’un ou l’autre soupir. Maya, enfin, ne pouvait s’empêcher de lire et relire la lettre d’Hypathie.

 Elle ne pouvait que se réjouir à sa lecture. Quelqu’un désirait les aider, quitte à se dresser contre l’Inquisiteur. Peut-être savait-elle quelque chose sur le passé de la muette ? Son amnésie était persistante et elle voyait en cette Savante la meilleure opportunité pour répondre à ses questions.

 Malgré tout, un détail intriguait la muette. S’ils approchaient d’Eluse, Hypatie leur recommandait de se rendre à Novodium, alors qu’ils pourraient directement se rendre en Assyr, comme l’avait auparavant proposé Elisabeth. Selon ses mots, c’était trop risqué pour eux, à cause de la présence des pirates. Mais qu’ils partent d’Eluse ou d’autre part, cela changeait-il vraiment la donne ? Elle se décida à poser la question à la marchande.

 Elle attira d’abord son attention en lui tapotant les épaules. Elle lui montra ensuite la lettre en pointant le passage concerné. L’Assyrienne fronça d’abord les sourcils, lut les mots mis en évidence, puis regarda la muette, qui lui adressait un regard interrogatif en haussant les épaules.

 — Tu veux que je te parle des pirates ? demanda la marchande.

La muette acquiesça et, au même moment, Kelvin arrêta son histoire et Minos quitta ses animaux des yeux. Elisabeth poussa un soupir.

 — Vous n’avez jamais entendu parler des pirates ?

 — J’ai déjà entendu papy et mamy en parler ! répondit Minos. Mais ça se mange, ou pas ?

 — Mais bien sûr que non ! s’exclama Kelvin. Les pirates, c’est des bandits mais qui se battent dans la mer !

 — Dans la mer ?

 — Oui, ils nagent et se cachent sous l’eau !

 — Que… Mais enfin, face de blobouille, qu’est-ce que tu racontes ? rétorqua Elisabeth, en tournant vers lui des yeux exaspérés. Les pirates se déplacent en bateau !

 — Ah…, fit Kelvin. Mais heu… bien sûr, enfin, je …. Comment font-ils pour prendre en embuscade, si c’est le cas ?

 — Bon, on va dire que c’est parce que vous viviez loin des côtes, je suppose, soupira Elisabeth avec dépit. Donc, les pirates, ce sont effectivement des bandits, qui se déplacent en bateau pour attaquer d’autres bateaux. Et question discrétion… Ces enfoirés n’en ont rien à foutre.

 Kelvin parut mécontent, ses joues gonflée, mais n’osant pas intervenir. Elisabeth poursuivit ses explications.

 — Autrefois, les mers du monde étaient pleines de pirates. C’était une vraie plaie pour tous les continents, et surtout pour le commerce. Chaque navire qui prenait la mer devait être escorté par d’autres s’il voulait arriver à bon port sans embûche. Les pirates pillaient les marchandises et, parfois, capturaient des otages pour en faire des esclaves. La marine de chaque pays avait fort à faire pour s’en débarrasser, d’autant qu’il y avait des très coriaces. Puis votre Impératrice, Lucrèce IV, a eu l’idée de s’en faire des alliés, plutôt que des ennemis.

 — Comment ça ? s’étonna Kelvin.

 — Concrètement, elle a passé un accord avec des capitaines très réputés. On appelle ça l’accord commercial des corsaires de Safranie. Les « corsaires » ont prêté serment à Lucrèce et n’attaquent désormais plus de navires venant de Safranie. En échange de quoi, ils ne sont plus poursuivis par la Marine safranienne, et obtiennent même des primes s’ils se débarrassent d’un équipage qui n’est dans l’accord concerné. Du coup, elle a dressé les pirates entre eux, en s’arrangeant pour avoir les plus redoutables de son côté.

 — Mais c’est horrible ! s’écria Kelvin. Et l’honneur des bandits, dans tout ça !? On ne peut pas livrer ses confrères aux autorités comme ça !

 — Oh, arrête tes conneries, toi, répondit Elisabeth, exaspérée. D’autres bandits le faisaient sur terre bien avant que votre Impératrice n’ait cette idée.

 — Mais …

 — Et du coup, ça a marché ? demanda Minos.

 — Au de-là de toute espérance. Les corsaires de Safranie ont débarrassé les mers alentours de toute menace et ça a amélioré le commerce safranien dans le monde entier ! Puis Assyr et Cobaltique ont fait des accords similaires, tandis que le Denimope et la Majorique ont mené de vraies guerres à ceux qui leur cherchaient des noises. Depuis lors, rencontrer des pirates est bien plus rare qu’avant. Il n’y en a quasiment plus qui n’ont pas d’accord avec un des pays, ou alors de touts petits équipages.

 — Du coup, il n’y a plus de dangers à aller sur la mer, si ? intervint Minos, intrigué.

 — Ce n’est pas aussi simple… La Safranie a des accords avec trois corsaires, et ceux-ci ont d’autres accords avec d’autres pays. Mais il y a toujours un ou l’autre territoire qui n’a pas d’accord avec eux, sinon, ils ne peuvent plus rien vandaliser. Du coup, ils ont tous un terrain de chasse et pillent sans vergogne les équipages qui ne peuvent prouver leur affiliation ou ses origines…Puis, il y en a qui trichent.  

 Maya constata que la jeune marchande avait prononcé ces explications avec amertume, tout en baissant la tête sur le côté. Elle se mordit les lèvres, se disant qu’en tant que commerçante, elle ne devait vraiment pas apprécier les pirates.

 — Comment ils savent d’où viennent les bateaux ? demanda Kelvin en se grattant le crâne.

 — Les navires exhibent toujours un drapeau, avec un sigle qui annonce ses origines, précisa Elisabeth comme si c’était évident. Quant à tricher nous, ça revient au même, on ne peut pas savoir à l’avance sur qui on va tomber.

 — C’est ça qui fait peur à madame Empotée ? questionna Minos.

 — Je suppose, confirma Elisabeth. C’est vrai que si nous partions d’Eluse vers l’Assyr, nous devrions passer par des territoires de pirates sans accord. Puis, imaginez que la Safranie demande à ses corsaires d'aider l'Inquisiteur... Les côtes, elles, sont sécurisées et aucun pirate ne se risquerait à les approcher. Par conséquent, voyager jusque Nemau est quasi sans danger. S'il faut qu’on se rende en Assyr, autant qu’on ait une escorte.

  — Mais Maya, le monsieur de Leonne, il a pas dit qu’on t’avait achetée à Eluse ? demanda soudain Minos. 

 La jeune fille se mordit les lèvres avant de confirmer d’un geste de tête. Héron leur avait effectivement appris que l’Inquisiteur Arnoldson s’était procuré ses esclaves dans la ville qu’ils cherchaient à atteindre.

 — Peut-être que Maya, elle a été attaquée par des pirates ! s’exclama le jeune berger. Tu as dit qu’ils capturaient des gens !

 — C’est même probable, confirma Elisabeth. Eluse est la capitale de la vente d’esclave, notamment parce que les vendeurs y ont des accords commerciaux avec les corsaires. Il y a bien d’autres raisons qui font que quelqu’un perde sa liberté, mais la piraterie est peut-être la principale.

 Maya déglutit. L’hypothèse était parfaitement logique, mais elle ne pouvait pas l’affirmer. Elle n’avait même pas le souvenir d’avoir été achetée. Du plus loin qu’elle se souvienne, elle errait en longeant Leonne avant de tomber de fatigue dans la charrette de Pietro Bernardonne. Elle s’imaginait désormais un abordage et ses réactions. Qu’aurait-elle pu faire, jeune fille sans défense, face à des bandits des mers ? Elle en avait presque froid dans le dos.

 — J’ignorais que tu étais passée à Eluse, lança soudain Elisabeth après un long moment de silence. Il faudra y faire très attention, une fois qu’on sera arrivés, du coup…

 — Comment ça ?

 — C’est comme à Orles, on risquerait de la reconnaitre. Peut-être pas un Cultiste, mais le vendeur d’esclaves par qui elle est passée. Avec toutes les nouvelles mesures que la Safranie vient de mettre en application contre les esclaves en fuite, s’il reconnait Maya, ça nous attirera de gros ennuis…

 — Elle peut mettre le costume de petit grain, alors ! proposa Minos.

 — Ça vaudrait mieux, oui, confirma Elisabeth avant de se tourner vers la muette. Je pense qu’il faudra que tu restes cachée dans la chambre, poursuivit-elle avec dépit. C’est pas très agréable, mais il faudra éviter que tu sortes. Au moins le temps qu’on trouve une embarcation pour aller jusque Nemau.

 Maya acquiesça, compréhensive. Il valait mieux jouer la carte de la prudence.

 — Par contre, si vraiment tu as été achetée là, alors on pourrait peut-être retrouver à quel prix tu as été vendue à Arnoldson.

 — Et alors ? s’étonna Kelvin.

 — Et alors, si on connait le prix de base, on saura quelle somme mettre en jeu pour invoquer la Loi du Décuple. Souvenez-vous, j’en ai parlé en quittant Orles.

 — Mais alors, si on y parvient… !

 — Exact, Maya sera libre. Je déteste Eluse, mais je retournerai la ville pour trouver le prix de vente de Maya.

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