La lettre

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 Maya lui prit l’enveloppe des mains, sans avoir à insister. Son prénom était le premier d’une liste, suivi de celui de Minos, Kelvin, Pan et, entre parenthèses seulement, Elisabeth et un point d’interrogation. L’écriture était appliquée et gracieuse, mais Maya ne la reconnaissait pas. L’enveloppe était scellée à la cire. Elle la caressa du doigt, comme pour s’assurer qu’elle était bien réelle, puis releva la tête vers les autres. Tous l’observaient avec une certaine appréhension. Elle déglutit et fit sauter le sceau afin d’en retirer un morceau de parchemin, qui s’adressait à eux en ces termes :

« Chère Maya, et chers compagnons de Maya,

Vous ne me connaissez certainement pas. Si l’Assyrienne vous accompagne toujours au moment où vous lisez ces mots, néanmoins, elle pourra sûrement vous dire un mot ou l’autre sur ma réputation en Assyr. Mais qu’importe, je n’ai pas envoyé de colombe faire des centaines de kilomètres pour parler de moi, je ne suis pas si importante. Non, si je vous envoie ce courrier, c’est parce que j’ai eu vent de votre situation.

Je sais que la demoiselle que Minos a surnommé Maya, et qui est sûrement celle qui lira cette lettre en première, est amnésique et muette. Je sais aussi que vous avez trouvé des indices comme quoi elle viendrait de Cobaltique. Mais je sais surtout que vous êtes poursuivis par l’Inquisiteur Arnoldson.

Je sais à quel point cet homme peut se montrer obstiné. Je sais ce qu’il a d’ores et déjà fait à la famille de Minos et ce que ses hommes ont (sûrement) fait aux amis du Terrible bandit Kelvin. Je sais à quel point vous êtes en danger.

Par conséquent, j’ai envoyé en Safranie plusieurs autres courriers afin de prévenir des contacts Savants de Novodium de votre arrivée future en leur ville. Si vous l’acceptez, je vous prierais de rejoindre ces gens, afin qu’ils vous cachent et protègent le temps qu’un homme de confiance se présente à vous avec un courrier de ma part en guise de bonne foi. Il vous escortera jusqu’en Assyr, en toute sécurité.

Je ne sais ni quand ni où la colombe vous trouvera.Je sais qu’un brin de chance pourrait la pousser dans votre direction. Je vous recommanderai simplement de rejoindre le port le plus proche afin de prendre la voie des mers et atteindre Nemau, puis Covonium après quelques jours de marche. La présence de pirates sur les mers me fait craindre que, si vous essayiez de changer de continent sans protection, vous ne soyez emmenés vers d’autres péripéties malheureuses. Vous êtes quelqu’un de bien trop précieux pour prendre le moindre risque.

Je sais que, venant d’une inconnue, ce courrier peut paraitre intriguant, voire même effrayant. Vous vous devez vous poser des questions parfaitement légitimes, mais je ne peux, hélas, pas y répondre ici. Cependant, je serais ravie de vous apporter des réponses lorsque nous nous verrons enfin face à face. Je vous demanderai juste de me faire confiance.

Vous n’avez pas besoin de répondre à ce courrier. Donnez juste quelques graines à l’oiseau, comme il est de coutume. Je saurai très vite ce qu’il en sera de votre décision.

Vous avez tout mon soutien pour la suite, et je vous assure que je mettrai tout en œuvre pour vous sauver des griffes de l’Inquisiteur.

Avec toutes mes amitiés

Hypatie de Rakhotis

Ps : Si vous pensez qu’il s’agit d’une manœuvre d’Arnoldson pour vous appâter à Covonium, je soulignerais simplement qu’il ne connait surement pas le nom de Pan, l’advouquetin de Minos. »

 C’était ainsi que se terminait la lettre. Arrivée à son terme, Maya baissa le parchemin, le regard perdu, ne sachant que penser. Tout comme l’avait souligné son auteure, des centaines de questions venaient s’entremêler dans sa tête. Qui était cette femme, tout d’abord, et pourquoi voulait-elle les aider ? Comment pouvait-elle être au courant de la situation, et d’autant de détails sur leur voyage ? On aurait dit que cette dame les avait rencontrés en chemin quelques jours auparavant lorsqu’elle avait écrit cette lettre. Mais c’était impossible…

 Maya était perdue dans ses pensées quand Elisabeth lui reprit le parchemin pour le lire à voix basse, afin que seuls Minos et Kelvin puissent l’écouter et rester ainsi à l’abri des oreilles indiscrètes. Elle et ses amis ne cessaient de réagir avec différentes expressions faciales, plusieurs exclamations abasourdies ou encore, par moment, avec un petit juron. Mais la muette n’y prêtait pas attention.

 — C’est qui, du coup, cette Pathétie ? demanda Minos à Elisabeth en fronçant les sourcils. Elle dit que tu la connais… ?

 — Hypatie, corrigea l’Assyrienne. Hypatie de Rakhotis. C’est … C’est une des Savantes les plus connues du monde, enfin ! Vous n’avez jamais entendu parler d’elle ?

 — Non, répondirent Kelvin et Minos d’une même voix.

 — Peu importe… Cette dame est une vraie célébrité. Elle a autorité sur l’Ordre des Savants. C’est un peu l’Inquisitrice au niveau des sciences et non du Culte, si vous préférez…

 — Mais qu’est-ce qu’elle nous veut ?

 — Manifestement, que du bien. C’est ce qu’elle prétend du moins…

 Maya tourna la tête vers elle. La marchande soupira, observant à nouveau le parchemin tandis que Kelvin se grattait le crâne et que Minos observait l’oiseau avec méfiance. Il approcha la main vers la tête de l’oiseau et le caressa du bout des doigts.

 — L’oiseau vient de loin, il est fatigué, et il nous a beaucoup cherchés. On lui a expliqué à quoi on ressemblait, je crois, et il nous observait depuis un moment pour être sûr que Maya parlait pas…

 — Il peut pas te donner le nom de son maitre ?

 — Bha non, ça ne prononce pas des mots, les nanimaux ! s’exclama Minos avec un rire. Mais ça s’exprime, c’est pas pareil.

 — Bon, soupira Elisabeth. Ça ne tient peut-être qu’à moi mais… Je pense que c’est peut-être pas un mauvais plan.

 — Vraiment ? demanda Kelvin, l’air surpris. Tu ferais confiance à cette femme, toi ?

 — On prête à Hypatie de grandes capacités. Certains lui attribuent même des compétences… surnaturelles, dirons-nous. Comment elle fait, j’en sais foutre rien, mais celle qui a écrit cette lettre sait des choses que même l’Inquisiteur doit ignorer. On a tout intérêt à l’écouter. Le post-scriptum le démontre bien, je trouve.

 — Mais pourquoi est-ce qu’elle souhaite nous aider ?

 — Aucune idée… elle dit juste que Maya est … trop précieuse pour prendre des risques.

 Si la muette avait la tête baissée, elle sentit tout de même les trois regards se poser sur elle. Elle se mordit les lèvres et releva la tête avant d’attraper le stylet qu’elle avait dans ses poches. Elle reprit le parchemin des mains de la marchande et écrivit en dessous du texte ce qu’elle pensait. Puis elle le tendit à nouveau à Elisabeth, qui le lut.

 — Tu es sûre ? demanda-t-elle ensuite.

 Maya approuva d’un signe de tête, essayant de paraitre décidée. Elle n’avait pas écrit grand-chose sur le parchemin, simplement trois mots : « Suivons ce plan ». Si beaucoup de questions restaient sans réponse, l’auteure de la lettre semblait légitime et vouloir le bien de la muette plus qu’autre chose. Ce n’était peut-être que des mots en l’air, mais quitte à choisir entre une inconnue qui se présentait pour les aider et leur garantir la sécurité et l’Inquisiteur qui avait tué les Bernardonne, le choix était vite fait.

 — Très bien, lui sourit Elisabeth. Du coup, on a bien fait de partir vers Eluse. J’aime pas la ville, mais on n'aura qu’à trouver un navire pour aller jusque Nemau, et le trajet sera plus rapide que si on était partis vers Lucrèce à la base.

 — Donc, c’est décidé, on suit la lettre ? demanda Minos.

 — Tout-à-fait, exactement, précisément !

 Elisabeth déposa le parchemin sur la table et Maya s’en saisit à nouveau. Elle passa le reste du souper et de la soirée à lire et relire les mots de la Savante. Plus elle déchiffrait son message et plus l’espoir grandissait en elle. C’était un peu comme avoir un ange gardien qui veillait sur elle. Une personne qui, malgré la distance, gardait un œil sur eux et leur envoyait de l’aide quand elle le jugeait nécessaire. Ils n’étaient pas seuls dans cette galère.

 Au même moment, au plus haut de la Tour de l’Université de Rakhotis, Dame Hypatie finissait de scruter le ciel étoilé. Il s’en était passée des choses, mais la muette était encore saine et sauve. La Savante sourit tendrement en quittant ses observations célestes. L’air de rien, elle aimait beaucoup d’être associée à l’image de l’ange gardien. Si Amset savait... Elle allait pouvoir contacter le soldat d’Oreste pour l’informer que sa mission était bel et bien confirmée. Ils allaient tout mettre en œuvre pour la mettre hors de portée de la menace que constituait l’Inquisiteur.

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