Chantage

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 — Bien ! s’écria Zeusa. Pour commencer, tu vas ordonner à ton cher animal de se coucher, pour voir s’il t’obéit convenablement !

 Minos déglutit, ne sachant que faire. S’ils avaient tous cru Koda blessé à la patte, il n’avait fait que simuler pour mieux les surprendre. Mais s’il n’obéissait pas, il pourrait faire du mal à Maya. Être prise ainsi comme moyen de pression avait de quoi mettre la muette hors d’elle, malheureusement, elle était impuissante. Elle avait beau se débattre, Zeusa serrait fermement son bras, et la présence de Koda n’avait rien de rassurant. Comme Minos nrestait indécis, il lâcha Maya et la poussa sur le côté, avant qu’elle ne soit accueillie par les deux bras du griloo, debout derrière elle.

 Dans cette position, la muette n’osait plus bouger. Elle se demandait comment ses jambes faisaient pour continuer de porter son poids. Voyant son amie dans de si beaux draps, l’enfant protesta à vive voix avant que Zeusa ne répète ce qu’il avait déjà ordonné. Serrant les poings sans contenir ses larmes, Minos demanda alors à Pan de se coucher. Ce dernier poussa un bêlement, recula de quelques pas, puis obéit, sur le qui-vive.

 — Bien, nous sommes là pour du spectacle, qu’il fasse des roulades ! proposa Zeusa . Tu n’as rien contre les roulades ?

 — Libérez-les !

 — C’est une proposition à laquelle je vais réfléchir. Mais je veux d’abord voir ces roulades !

 — Pan, lança Minos, les larmes aux yeux. Roule… vite…

 Maya vit l’advouquetin faire une rapide roulade sur le côté, puis se relever précipitamment, prêt à fuir le danger. Koda n’avait pas bougé. Il restait là, à surveiller Maya comme une mère très poilue veillerait sur son enfant. Elle avait presque l’impression que l’animal se moquait de Pan autant que son maitre se délectait de voir Minos à bout. Il n’était pas le seul, hélas, une grande partie du public se prennait au jeu. Pour eux, ce n’était que du « spectacle ». La plupart des troubadours, par contre, avaient les bras croisés et tiraient la mine. Même Violoncelle semblait partagée entre désapprobation et sa volonté de voir Zeusa l’emporter.

 Par contre, et cela était presque rassurant, Kelvin, Elisabeth et Shana avaient tout bonnement disparu. Ces trois-là devaient préparer de quoi libérer les demoiselles en détresse. Heureusement pour Pan, le ridicule ne tuait pas, et si Zeusa réclamait des pirouettes qu’il exécutait brièvement, Koda, lui, ne s’était pas encore lancé à sa poursuite.

 C’était déjà la cinquième cabriole que le dompteur forçait Pan à réaliser quand Maya remarqua que le fieffé personnage donnait un coup de coude discret à Koda. Elle sentit les pattes de l’animal s’élever plus haut et elle comprit qu’il n’allait plus tarder à se jeter sur Pan. La muette aurait tout donné pour se faire entendre, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Impuissante, elle sentit Zeusa tirer sur sa manche puis le griloo passerà côté d’elle pour se jeter sur l’advouquetin à terre.

 En remarquant le mouvement du griloo, le berger cria le nom de son advouquetin à plein poumon. Il se voyait déjà perdre son ami, la dernière relique de ce qui avait été sa vie d’autrefois. Mais Pan avait beau avoir de bons réflexes, il était encore sur le dos, fatigué par les pitreries. Le temps s’était presque figé aux yeux de tous. Zeusa exposait ses dents avec satisfaction. Maya se débattait comme jamais pour se libérer de son étreinte tandis que les spectateurs se réjouissaient déjà de la mort de Pan et que les troubadours se tenaient en silence, rassurés de voir venir la fin. L'animal n’aurait pas le temps de se relever.

 C’est alors que, surgissant de nulle part avec un cri barbare, Kelvin débarqua depuis le côté et balança une bûche encore rouge de chaleur qu’il venait de prélever. Koda se prit le projectile en pleine face et hurla, partagé entre la peur, la douleur et la colère. Il agita ses pattes dans tous les sens, aveuglé par les braises fumantes. Kelvin en perdit l’équilibre, tombant sur le dos. Zeusa était rouge de colère, insultant le bandit de mots à faire pâlir Elisabeth. Pan, avait profité de l’occasion pour se relever et Minos avait encore les mains sur la bouche, pleurant à chaudes larmes devant cet acte héroïque, que d’autres auraient surement qualifié de stupide. Car maintenant, Koda n’avait plus rien à faire de l’advouquetin et se préparait à frapper celui qui avait osé se mettre sur son chemin.

 Heureusement pour lui, c’était sans compter deux tomates qui vinrent exploser dans la figure de l’animal, l’aveuglant un peu plus. Koda retomba à quatre pattes, pas très loin de Kelvin qui fit une roulade à la manière de Pan pour ne pas être écrasé. Zeusa poussa une exclamation furieuse envers Shana, qui lui répondit par des gestes grossiers, un sac de légumes à ses pieds. Le griloo entreprit de s’essuyer la figure tandis que Kelvin rejoignait la jongleuse. Puis, profitant de la situation, Pan lui donna un second coup de boule au niveau de l’épaule, celle-là même à laquelle il avait déjà frappé. Cependant, cela ne fit que provoquer plus de rage et il se mit immédiatement à le pourchasser à nouveau.

 — Rends-toi à l’évidence, gamin ! cria Zeusa avec rage. Tu ne peux pas blesser Koda, tu ne pourras jamais le battre !

 — Pan va gagner ! Je le sais, c’est lui le meilleur !

 — T’es qu’un sale petit mioche borné, mais dans ce cas, on va d’abord te renvoyer la tête de tes copines ! s’écria Zeusa, en lâchant les deux filles pour mieux les étrangler sous ses coudes.

 — Tu les lâches IMMEDIATEMENT ! cria alors la voix d’Elisabeth, derrière eux.

 Maya, qui suffoquait déjà, sentit la pression se relâcher un petit peu, avant de se serrer de plus belle. Zeusa avait tourné la tête pour observer et, s’il avait déjà paru en colère ce soir-là, ce n’était rien comparé à son expression actuelle. On avait presque l’impression que l’iris de ses yeux tremblait. Son teint était devenu plus rouge que les tomates de Shana. Il serrait les dents au point qu’on aurait cru qu’il allait exploser sa propre mâchoire sous la pression. La force avec laquelle il étouffait les deux jeunes filles était devenue bestiale et personne n’aurait été surpris de voir de la fumée s’échapper de ses oreilles.

 — Comment oses-tu…, grogna-t-il. COMMENT OSES-TU !

 Rapidement, il pivota sur lui-même, entrainant les deux filles dans son sillage. Elisabeth tenait son tromblon pointé sur lui, prête à tirer. La marchande n’avait pas flanché pour un sous et persistait à le tenir en joue.

 — Je ne suis pas… un animal…, fulmina Zeusa, foudroyant l’Assyrienne du regard.

 — Encore heureux, Minos te prendrait en pitié.

 Même menacé par l’arme à feu, le troubadour ne faiblissait pas. Au contraire, il semblait si outré d’être pris pour cible que la haine l’aveuglait. Il ne se souciait même plus de Koda qui s’était immobilisé, observant l’arme d’Elisabeth sans prêter attention à l’advouquetin qui en profitait pour reprendre son souffle. Les autres retenaient leur respiration. Ils ne s’étaient pas attendus à ce que le dompteur fou persiste. Elisabeth aurait volontiers tiré une salve de projectiles, mais, si elle ne le montrait pas, elle avait bien trop peur de toucher les deux otages. C’était bien le problème de son arme, avec son bout en trompette, impossible de tirer autre chose qu’une salve dispersée de projectiles. Les autres spectateurs, enfin, paraissaient plus enthousiastes que jamais.

 La situation semblait dans une impasse quand Minos décida de prendre les devants. Profitant que Koda ne les regardait plus, il se rapprocha de Pan et lui murmura quelques mots. Aussitôt, l’ovin se lança dans une nouvelle charge, visant cette fois-ci le postérieur de Zeusa. Le choc puissant projeta sa cible deux mètres en avant, ainsi que les deux filles qu’il lâcha. À peine touchaient-ils le sol que Maya entendit un désagréable craquement et qu’Harmonie poussait une exclamation de douleur en relevant son poignet sur lequel elle s’était réceptionnée. Très vite, elles essayèrent de se relever, mais Maya sentit une forte poigne se refermer sur sa cheville. Zeusa n’était pas encore prêt à la laisser s’échapper. Néanmoins, Harmonie n’était pas plus prête à le laisser s’en tirer à si bon compte. Elle commença à le rouer de coups de pieds dans le ventre, sans véritable succès.

 Tout àcoup, un coup de feu résonna. Elisabeth venait de tirer en l’air, non pas pour blesser, mais pour intimider le griloo qui s’était rapproché. Au son assourdissant, Zeusa et son animal réagirent tous deux de manières différentes. Le premier fut comme tétanisé, ce qui permit à Maya d’enfin s’enfuir ainsi qu’à Harmonie de se pencher pour attraper avec sa main valide le bâton de l’homme. Koda, par contre, rugit avec protestation et recula de plusieurs pas, en bougeant la tête dans tous les sens, comme si le bruit lui collait au visage. Puis Pan vint se cogner contre une de ses jambes et il retomba à quatre pattes, confus.

 Même le public s’était tut. Il fallut quelques longues secondes qui en parurent des heures pour que Zeusa se relève, hébété, blême comme s’il avait croisé un Eydolon. Maya et Elisabeth s’étaient éloignées et la muette avait la main portée à son cou, où la douleur était encore vive. Harmonie s’était jetée dans les bras de sa grande sœur, les larmes aux yeux. Pan était revenu vers Minos, qui lui caressait la tête, rassuré.

 Le griloo comme le troubadour paraissaient troublés, comme perdus. Puis, soudain, Zeusa secoua la tête et la plongea dans sa main droite, crispée, en tremblant légèrement.

 — Koda ! s’écria-t-il sans même regarder. Tue-moi cet animal… TUE-LE !

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