Quiproquo

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 Maya travailla sur ses quelques plantes tout au long de la journée, au point qu’Elisabeth se mêle à ses plans. À force d’observations, elle comprit ce qu'elle préparait en douce. Elles se contentèrent d’échanger des clins d’œil complices.

 Plusieurs heures plus tard, le Train des artistes arriva au village de Jilius, une petite localité d’une trentaine d’habitations tout au plus. Cette fois-ci, ils disposaient d’une auberge à disposition pour la nuit, ce qui ne manqua pas d’enthousiasmer l'Assyrienne. En descendant du véhicule, Minos affichait une mine angoissée. Pan tenta de le rassurer en trottant devant lui et en frappant le sol de ses sabots pour montrer sa motivation. Maya serait bien restée avec eux mais le combat n’allait plus tarder. Elle devait mettre son plan en application.

 Elle avait rempli deux gourdes de somnifère de paverale rouge. Elle n’avait pas hésité à augmenter les doses prescrites par Madame Cardamome, quitte à approcher de la dose mortelle. Mais elle ne s’était pas arrêtée là. Elle avait aussi récolté le pollen de sa floracanon, afin de remplir des billes comme celle que Mgr Steinbeck avait utilisée dans son Église. Elle avait aussi fabriqué quelques pansements et désinfectants, au cas où Pan serait grièvement blessé. Elle n’avait pas confectionné de véritables poisons, car elle savait que Zeusa n’aurait eu qu’à changer d’animal. Rendre son champion fatigué suffirait peut-être pour offrir la victoire à l’advouquetin.

 Restait à administrer son somnifère à l’aurulve. Elle quitta donc Minos en prétextant par des gestes qu’elle devait aller aux toilettes, puis se dirigea vers le Train des artistes. Comme elle passait devant, Harmonie lui fit un grand signe et la suivit. Cela embêtait un peu la muette, mais elle fit mine de rien en continuant d’avancer vers les cages de Zeusa.

 — J’espère que Minos et Pan vont gagner…, bredouilla la cracheuse de feu, timide, les bras dans le dos.

 Maya se contenta d’hocher la tête. Quand elles arrivèrent près du cercle où se trouvaient toutes les cages, Harmonie se figea et déglutit. Cela n’empêcha pas Maya d’observer les animaux.

 Elle passa d’abord devant la plus grosse, vide. Le griloo devait être avec son maitre, en ville pour rameuter des spectateurs. Il n’y avait que trois personnes, deux femmes et un homme, trop occupés à allumer un feu pour se soucier d’elles. Maya passa devant le grand oiseau, qui fit claquer son bec à son passage, puis devant la cage du loup. En la voyant, celui-ci releva le museau. Elle l’observa, mal à l’aise, puis se dirigea vers une autre cage où reposait un aurulve au pelage sombre. Si elle ne se trompait pas, c’était lui, l’adversaire de Pan. Elle prit sa gourde pleine de somnifère, et rapprocha prudemment la gamelle de l’animal des barreaux. Elle y versa le liquide sous le regard intrigué du félin. Il s’était assis dans le fond de sa cage, pénétrant Maya de son regard vif. Puis, comme elle l’espérait, l’animal se jeta sur son bol et, à coup de langue, se mit à y boire.

 — Heu… Tu… Tu lui as donné quoi ? demanda la troubadour, inquiète.

Maya lui fit un clin d’œil puis imita quelqu’un en train de dormir pour lui expliquer. Harmonie écarquilla grand ses yeux puis observa l’animal avec un petit rire, récupérant un faible sourire. L’aurulve n’avait pas tardé à vider sa gamelle.

 En vue des mouvements du soleil, il ne restait guère plus d’une heure avant que le combat démarre lorsque Maya rejoignit le reste de la bande, en compagnie d’Harmonie. Ils étaient à l’intérieur de l’auberge, à manger un morceau. Enfin, Kelvin et Elisabeth mangeaient, eux. Minos, lui, avait deux tranches de pains débordantes de confiture posées devant lui, mais il ne cessait de regarder Pan, couché à ses pieds. Il devait avoir l’estomac dans les talons à l’approche du duel. En la voyant rentrer, Elisabeth lui adressa un mouvement de tête interrogateur, puis lui sourit quand la muette hocha de la tête. Harmonie s’assit avec eux, plaisantant sur l‘absence de sa sœur, et finit par manger les tartines de Minos avec un appétit qu’on ne lui aurait pas soupçonné. Puis, d’un même mouvement, chacun quitta la table.

 Dehors, le soleil était sur le point de disparaitre. Ils avaient convenu la veille que l’affrontement aurait lieu près du Cercle que Zeusa occupait avec ses animaux. Partout dans les rues, des villageois quittaient leurs maisons pour se diriger en dehors de Jilius, sans doute motivés par les promesses d’un spectacle. Minos était tout blanc mais il s’avançait néanmoins vers le lieu de rendez-vous. Kelvin, Maya et Harmonie ne cessaient de lui adresser des signes d’encouragement. Elisabeth, par contre, les laissa s’avancer sans elle, prétextant avoir oublié quelque chose dans la charrette.

 Il y avait déjà pas mal de monde quand ils arrivèrent, formant, comme la veille, un demi-cercle. Pour l’instant, quelques musiciens, dont Violoncelle et Théorbe, faisaient patienter les visiteurs tandis que Zeusa observait la foule, appuyé contre son bâton. Le berger déglutit, mais essaya d’avoir l’air le plus assuré possible, bombant le torse pour paraitre plus grand.

 Très vite, Shana se précipita vers eux pour roucouler près de Kelvin. Puis, d’une quinte de toux simulée, Elisabeth marqua sa présence et regarda d’un air désapprobateur toutes les personnes rassemblées et, surtout, Violoncelle qui grattait sa mandoline. Maya remarqua alors que la marchande avait pris soin d’emporter un sac en toile, cachant son contenu aux yeux de tous. Elle lui adressa un regard interrogateur, mais la marchande fit semblant de ne pas l’avoir vue.

 — Mes amis, veuillez-vous écarter encore un peu ! réclama Zeusa lorsque les musiciens eurent fini. Il nous faudra de la place afin que cet affrontement puisse vous divertir au maximum !

 — Regardez, c’est Beth-Beth ! ricana Violoncelle. Alors, on a digéré sa défaite ?

 — Je ne sais pas laquelle de nous deux a le moins bien digéré tout court!

 — Oh, c’est pas vrai…, soupira Théorbe.

 — Puisque tu viens observer le spectacle, pourquoi ne pas faire un pari ? proposa Violoncelle.

 — Je ne joue pas avec l’argent, désolé.

 — Hooo, la petite Beth-Beth a peur de perdre ses jolies petites piécettes ! Ouin, ouin !

 Il n’en fallut pas beaucoup plus pour que l'Assyrienne réponde à la provocation. Elle paria pas moins d’un Occyan sur la victoire de Minos, prétextant que son ami allait battre celui de Violoncelle à plate couture. Même la musicienne parut étonnée d’avoir si bien réussi son coup. Puis la marchande attrapa Minos par les épaules et se mit à lui susurrer des encouragements à l’excès. Il n'en fallait finalement pas  beaucoup pour que l’Assyrienne lui offre tout son soutien.

 Mais voilà qu’il était l’heure, et Zeusa s’avança au centre de la scène improvisée. Elisabeth relâcha le garçon en levant ses deux pouces, alors que Maya, Kelvin, Shana et Harmonie l’encourageaient. Il fit ainsi face à cet autre dompteur, cachant au mieux sa peur.

 — Voici que va démarrer notre duel ! lança Zeusa bien fort pour que tout le monde l’entende et se taise. Pas de règles, le premier dont l’animal n’est plus capable de se battre a perdu. Le gagnant a droit de liberté sur les fauves qui se trouvent ici. Si tu acceptes ce règlement, alors serre-moi la main, minus.

 — Minos ! répliqua l’enfant en présentant sa main comme convenu.

 Zeusa regarda la main de Minos comme s’il s’était attendu à le voir abandonner au dernier moment, puis il la serra. Aussitôt s’effleuraient-ils qu’ils retiraient tout deux leur main avec un petit sursaut. Ils avaient reçu tous les deux une décharge d’électricité statique. Zeusa rit aux éclats en prétextant que cela lui arrivait tout le temps, alors que Minos le soupçonnait d’avoir fait exprès. Puis ils se serrèrent la main convenablement et chacun alla se placer l’un en face de l’autre.

 — Bon, présente-nous ton ami ! proposa Zeusa. Quel est ton animal ?

 — Ah, heu… Bha heu… c’est Pan !

 L’advouquetin passa devant son maitre en frappant la terre de ses sabots avec un air aussi féroce que possible. Dans la foule de spectateurs, on entendit des rires et des soupirs, mais Kelvin, rejoint par Elisabeth et Shana, crièrent des encouragements qui firent fortes impression sur l’animal et rendirent le sourire à Minos. Puis Zeusa fit une révérence en faisant tourner son bâton entre ses doigts.

 — Et pour affronter Pan, l’advouquetin ! s’exclama-t-il d’un ton théâtral. Je n’ai d’autres choix que de compter sur mon champion, l’animal le plus fort de la troupe, la terreur des montagnes, venu tout droit du Mont Aconit pour vous distraire, Koda, le griloo !

 L’imposant animal sortit de sa cachette derrière une charrette et se dressa sur ses pattes arrières avant de pousser un grondement intimidant. La foule commença à déborder d’enthousiasme, alors que Minos devenait tout blême. De leur côté, Kelvin avait la bouche grande ouverte tandis qu’Elisabeth avait couvert la sienne de sa main. Maya était presque devenue aussi livide que son ami et Harmonie elle aussi semblait un peu effrayée. Seule Shana ne paraissait pas surprise et poursuivait d’encourager Pan comme si de rien n'était. 

 — Vous m’aviez parlé d’un aurulve ! s’écria Elisabeth, effarée.

 — J’en connais une qui va se faire de l’argent ! chantonna d’un ton acerbe Violoncelle derrière eux.

 — On était parti du principe que c’était des aurulves qu’il faisait combattre, répondit Kelvin. Mais... heu…

 — ...Pestiférée catin.

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