Retour à la charrette

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 Sur le trajet du retour, Maya et Kelvin ne quittèrent pas le visage de Minos un seul instant. Si le jeune dompteur parassait d'abord motivé et énervé, plus les secondes passaient et plus il semblait se rendre compte de ce dans quoi il s’était engagé. Finalement, il était tout livide lorsqu’ils furent éclairés par la lumière de leur feu de camp.

 Cependant, quelque chose vint leur faire oublier momentanément la situation. Elisabeth ronflait bruyamment, une amphore vide serrée contre son torse. Théorbe ramassait Violoncelle qui se débattait dans son sommeil. Il leur expliqua qu’il avait essayé d’enterrer la hache de guerre entre ces deux-là, mais que sa dame avait provoqué Elisabeth dans un concours de boissons alcoolisées qui venait tout juste de se terminer. Il s’excusa mille fois auprès de Kelvin tandis que Maya allait chercher une couverture pour la marchande. Minos lui enleva l’amphore, non sans recevoir des doigts malhabiles dans les yeux ou le nez. Puis, comme il était tard, ils décidèrent de se coucher.

 Au réveil, toutes les charrettes des troubadours se préparaient pour se mettre en route. Pour la première fois, Elisabeth se contenta de geindre et de grogner, puis réclama à Kelvin de prendre les rênes. Le bandit s’installa devant, en compagnie de Minos, tandis que Maya restait derrière avec la marchande et Pan. L’animal, tout comme son maitre, ne tardèrent pas à montrer quelques signes de stress. Le moindre bruit les faisait sursauter et ils n’arrêtaient pas de se tourner l’un vers l’autre, comme pour se rassurer mutuellement.

 L’ambiance était maussade, ce matin-là. Kelvin essayait bien par moment d’engager la conversation avec Minos, mais ce dernier restait sans répondre, plongé dans ses pensées. Comme Elisabeth dormit encore quelques heures, Maya passa la matinée à feuilleter le livret de Madame Cardamome en inspectant l’un ou l’autre végétal dans sa réserve. Si elle pouvait empoisonner l’adversaire de Pan avant le combat, sans nécessairement le tuer, alors peut-être qu’elle offrirait la victoire à Minos ? Elle savait déjà que le dompteur n’apprécierait pas l’idée, aussi, il était inutile de lui en parler.

 Il y avait au moins une amélioration par rapport à la veille. Théorbe et Violoncelle s’étaient sciemment mis quelques charrettes plus loin, laissant Harmonie et Shana devant eux. La jongleuse eut donc tout le loisir de discuter avec Kelvin lorsqu’elle confia la conduite à sa cadette. Ce n’est que peu avant midi qu’Elisabeth s’extirpa enfin de ses couvertures, grommelant des jurons presqu’inaudibles. Elle ne put se faire de tasse de décoction et se contenta d’humer l’odeur d’une poignée de grains qu’elle garda en main de longues minutes.

 Tandis que la marchande découpait du jambon et que Maya réduisait en poudre des graines grâce à son pilon, Harmonie remplaça sa soeur au dos de leur charrette. Elle resta quelques minutes silencieuse avant d’enfin rompre le silence.

 — Luth vient de me dire ce qu’il s’était passé hier soir… c’est vrai ?

 Si le jeune dompteur se contenta d’hocher la tête d’un air coupable, cela alerta Elisabeth, qui releva la tête, soudain bien plus réveillée et un peu irritée.

 — Je sais pas ce qu’on vous a raconté, mais c’est moi qui ai battu cette pimbêche ! Elle est mal placée pour raconter des trucs sur moi !

 — Non, non, je ne parlais pas de vous ! s’excusa Harmonie, confuse. Je… C’est à propos de Minos et Zeusa…

 — Minos et qui ?

 — Leur dompteur, répondit Kelvin. Minos a eu un … heu… un différend avec lui.

 — Il mérite pas d’être dompteur, grommela Minos, bougon. Vu comme il traite les nanimaux…

 — Quoi, tu l’as vu mangé une poule ?

 — Il les oblige à se battre pour de l’argent !

 Elisabeth ouvrit la bouche pour lui répondre, mais aucun son n’en sortit et, au bout de quelques longues secondes, elle détourna la tête, adressant un regard interrogateur à Maya.

 — Tu savais qu’il faisait ça ? demanda soudain Minos en se tournant vers Harmonie.

 — J’en savais rien ! promit-elle. Enfin, je savais qu’il allait en ville avec des animaux qui ne revenaient pas, mais je pensais qu’il se contentait de les vendre…

 — C’est pas son aurulve que j’ai envie de taper, mais sa caboche…

 — Ça peut s’arranger, proposa Elisabeth. Mais pourquoi tu voudrais d’abord frapper son aurulve ?

 — Zeusa a provoqué Minos en combat d’animaux.

 — QUOI ?! Mais quel barbare celui-là ! Il vient de Cyanide, ce con ? Proposer ça à un gosse, non mais je vais l’exploser, ce pestiféré ! Tu n’as quand même pas accepté, Minos ?

 Comme Minos ne répondait toujours pas, et que les autres fuyaient son regard, l’Assyrienne se frappa le visage, exaspérée, sans oublier de proférer quelques jurons.

 — C’est prévu pour quand ?

 — Au coucher du soleil.

 — Ok, Kelvin, on retourne sur nos pas, on prendra un autre chemin.

 — Non ! Je dois le faire !

 — Non, Minos, tu ne dois rien à ce crevard. C’est un enfoiré qui a des animaux qui se battent tous les soirs, il sait bien que tu n’as aucune chance contre lui !

 — C’est pas vrai, Pan est fort ! Il nous a aidés pour battre les bandits, tu te souviens ?

 — Il a donné un coup de tête à un gars de dos. Ok, il a la tête dure, mais … Minos, merde ! Qu’est-ce qui justifierait que tu mettes ton animal en danger ?

 Sur ce point, Maya était d’accord. Pan était tout ce qu’il restait à Minos de sa vie à Lebey. L’advouquetin était un peu comme le dernier membre de sa famille, le seul capable de le consoler lorsqu’il pensait à tout ce qu’il avait perdu dans cet incendie criminel. C’était sûrement parce qu’il se rendait compte de tout ce qu’il avait à perdre que Minos commença à pleurer.

 — Je… je veux sauver les nanimaux ! Je peux pas laisser ce type les maltraiter ! Et je veux surtout sauver Mr Loup…

 — Ce sale type a dit qu’il les libèrerait si Pan battait son champion, soupira Kelvin.

 — Bon, d’accord, c’est très noble de ta part, Minos mais… C’est que des anim…

 — C’est pas QUE des nanimaux ! Ils sont vivants, comme toi et moi ! Puis je connaissais le loup ! Dis leur Maya !

 La muette acquiesça, réprimant un soupir en entendant l’expression utilisée par Minos. L’Assyrienne gonfla ses joues en faisant la moue. Face à eux, Harmonie était devenue rouge comme une Paverale. Pan, le principal intéressé, par contre, s’était couché près de Maya, posant sa tête sur sa caisse à pharmacie.

 — C’est quoi, son animal ? demanda Elisabeth après quelques instants.

 — Un aurulve, répondit Kelvin. Je crois que c’est celui qui a le pelage noir.

 — Peu importe sa couleur. C’est des prédateurs actifs, tu crois que Pan s’en sortira vraiment, Minos ?

 — Bien sûr ! Il n’aura qu’à lui donner un coup de tête pour l’assommer et… et ça va marcher !

 — On peut juste faire demi-tour, et tout serait réglé, tu sais ?

 — Non, on ne fera pas demi-tour, lança Kelvin.

 — Et pourquoi ça ?

 — Parce que Minos risquerait de regretter d’abandonner les animaux ! Je suis sûr que Pan peut gagner, moi ! Puis nous, ça nous retarderait, et on doit filer à Eluse au plus vite, non ?

 S’en suivit une dispute entre le bandit et Elisabeth, qui réclama tout du long qu’il lui rende les rênes de sa charrette. Puis Kelvin entama de longs discours vantant l’advouquetin et l’honneur de l’enfant. Aussi étonnant que cela puisse être, Elisabeth lâcha l’affaire assez vite et s’assit simplement dans un coin de son véhicule en se massant le front. Pendant ce temps, Maya, elle, continuait de préparer une petite réserve de somnifère, tout en jetant à l’occasion un regard sur les plantes qui bordaient la route. On ne sait jamais, peut-être pourrait-elle trouver une baie de barbotte, ou un autre poison pour les aider à résoudre leur souci discrètement ?

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