Une vieille connaissance

6 minutes de lecture

 Le regard hésitant de Maya croisa celui des garçons. C’était avec le même argument qu’ils avaient proposé à Elisabeth de venir ici. Ils rassurèrent la bande en leur promettant qu’ils allaient au moins essayer, puis ils les laissèrent tranquilles le temps de s'installer. Elisabeth ne les rejoignit que lorsque Kelvin eut allumé le feu. Elle resta mutique et se contenta de s’asseoir en indien à observer les flammes danser. Maya s’éloigna pour cueillir des fruits et des plantes aromatiques, remplissant au passage sa caisse à pharmacie, puis ils firent cuire un peu du jambon fumé.

 Ils finissaient de manger quand Shana et Harmonie s’approchèrent. Elles leur expliquèrent que, comme le village était assez petit, toute la bande des artistes n’était pas de corvée ce soir-là. Seule une dizaine s’était aventuré dans Lemebeth. C’était le cas de Luth, Théorbe et Violoncelle. Les deux sœurs, elles, avaient d’autres plans pour ce soir.

 — Venez avec nous ! proposa Shana avec entrain. C’est l’occasion de voir les autres répéter sans vous sentir obligés de leur donner une petite pièce !

 Elle avait fait un clin d’œil à Elisabeth, mais l’Assyrienne n’avait pas daigné quitter le feu du regard. Kelvin, Minos et Maya, par contre, étaient intéressés par la proposition. Harmonie sourit aux deux jeunes tandis que Shana vint se frotter contre les épaules de Kelvin. Minos appela Pan et ils laissèrent derrière eux une Elisabeth grognonne.

 Ils se rendirent d’abord dans le premier cercle, où l’ainée leur présenta ses tours les plus fameux. Elle jongla d’abord avec plusieurs sphères, puis avec des torches allumées et, enfin, avec des couteaux. Elle faisait danser et virevolter ses instruments avec grâce et adresse. Ils l’applaudirent à n’en plus finir. Puis Shana poussa sa sœur à faire preuve de son propre talent. La cadette hésita, puis alla se préparer dans la charrette sous les encouragements de Minos et les signes de Maya.

 Lorsqu’elle revint, Harmonie avait tronqué sa tunique pour une tenue plus légère aux protections de cuir. Elle tenait alors une simple torche, qu’elle alluma au feu central, ainsi qu’une bouteille. Elle détourna la tête et, après avoir bu une gorgée, elle fit sursauter Maya et Minos lorsqu’elle souffla un panache impressionnant de flammes incandescentes sur plusieurs mètres. Maya s’était attendue à tout sauf à ça. Qui aurait cru qu’une fille aussi timide cachait un talent si peu discret ?

 La muette et Minos acclamèrent la jeune fille sous un tonnerre d’applaudissements. Harmonie retourna près d’eux avec un large sourire et, pour la première fois peut-être, fit entendre le son de sa voix. Elle leur proposa de laisser sa grande sœur avec Kelvin, puis leur posa diverses questions. Comme elle s’adressait en priorité à Maya, Minos dut intervenir en précisant qu’elle était muette.

 — Oh, d’accord…, s’exclama la jeune cracheuse de feu. Excuse-moi, j’ignorais… Enfin, je croyais que t’étais timide, comme moi.

 Maya la rassura d’un regard. Elle-même avait pensé que cette jeune fille était peut-être muette. Elle leur posa d’autres questions tandis qu’elle caressait Pan. Minos répondait à la plupart, et, quelque fois, Maya ajoutait des gestes.

 — Il s’appelle comment, dites ? demanda-t-elle après un moment en désignant l’advouquetin.

 — Pan ! répondit fièrement Minos en bombant le torse. C’est le chef du troupeau !

 — Un troupeau, s’étonna la jeune fille. Mais il est tout seul…

 — Oui mais c’était avant, enfin ! s’exclama Minos en perdant subitement son sourire à évoquer ainsi le passé, puis en le récupérant en prenant la tête de son animal entre ses mains. Pas vrai, Pan ? C’était toi le chef ! Et je lui ai appris des tours et des jeux !

 — Vraiment ? demanda Harmonie en riant. Tu parlerais pas aux animaux, dis ?

 — Si, je suis dompteur ! confirma Minos avec fierté.

 — Nous aussi, on a un dompteur dans la bande. Mais il laisse ses animaux dans des cages pendant les trajets.

 — Ah bon ? Bha pourquoi ?

 — Je suppose que c’est pour éviter qu’ils partent.

 — J’aimerais bien les voir ! Ils sont par ici ?

 — Je crois que Zeusa est parti en ville, mais il n’emmène jamais tous les animaux.

 Minos s’empressa de suivre la jeune fille, Maya sur les talons. Elle avait bien vu qu’à évoquer le passé, Minos avait l’espace d’un instant perdu sa bonne humeur. Cela faisait plus d’une semaine que la tragédie s’était déroulée sous ses yeux et il faudrait sûrement encore longtemps avant que le jeune garçon ne panse les blessures de son cœur. Il essayait tant bien que mal de ne plus rien laisser paraitre. Cependant, Maya l’entendait encore parfois sangloter en solitaire ou dans son sommeil.

 La cracheuse de feu les mena jusqu’au troisième cercle. Là-bas, plusieurs cages à roulettes les attendaient. Le Dompteur de la troupe avait trop d’animaux pour tous les déplacer avec son propre véhicule, il devait donc demander à ses compagnons de voyage de l’aider. Minos courut en direction de la première cage en s’exclamant longuement. Maya y vit tout d’abord deux longues oreilles dressées, à l’image de celles des lapins, et s’imagina donc un spécimen assez massif. Mais le reste du corps de la bête en était loin. L’animal n’était pas plus haut que Pan, mais un peu plus long. Il avait une longue queue et un pelage tigré. Ses yeux perçants brillaient alors que l’obscurité de la nuit commençait à prendre le dessus sur la clarté du jour. Deux belles dents pointues dépassaient de sa bouche. Il semblait souple, agile et gracieux, tournant dans sa cage pour se dégourdir les pattes. Lorsque Minos essaya de passer sa main entre les barreaux de la cage, l’animal ne se laissa pas faire et essaya de le griffer, laissant voir ses coussinets et ses griffes. Minos se retira par réflexe juste à temps, tandis que le félin crachait, le poil et les oreilles dressés.

 — C’est un bel aurulve ! lança Minos. Un peu grognon, mais très beau !

 — Il est nouveau, lui, je crois ! précisa Harmonie. Zeusa est revenu avec lui et quelques autres des bois il y a deux semaines.

 — Il n’en avait pas beaucoup avant, alors ? demanda Minos en observant les quelques cages autour, avant de s’approcher de celle d’un autre aurulve au pelage grisâtre.

 — Il change souvent, précisa Harmonie. Je ne sais pas ce qu’il fait avec eux en ville, mais il doit souvent s’en trouver de nouveaux pour remplacer les anciens.

 — Oh, regardez, Maya, Pan ! lança Minos en pointant une cage plus loin. D’autres advouquetins !

 Il se pressa d’aller voir les animaux. Deux autres troubadours rirent à le voir courir de manière si enthousiaste et lunatique, passant ainsi d’un animal à l’autre. Même Pan semblait content de voir d’autres animaux que Dom et Roch. Maya observa les animaux s’affairer près de Minos qui n’eut aucun mal à les caresser et les nourrir, et observa ensuite les alentours. Derrière celle-ci, il y avait trois grosses cages ouvertes et vide, aux dimensions bien plus grandes.

 Un puissant rugissement attira leur attention. C’était un large oiseau, aussi grand qu’un aurulve qui se dresserait sur ses pattes, avec un drôle de bec plein de trous, qui laissait voir le fond de sa gorge. Il dressait ses ailes avec fierté à l’intérieur de sa cage. Minos abandonna aussitôt les advouquetins pour aller admirer de plus près l’étrange et grand oiseau.

 En courant vers l’animal, cependant, il passa devant une autre cage. Son occupant se releva subitement en le voyant. Le berger tourna la tête vers lui juste à temps pour ne pas le rater et se figea soudain dans sa course, les yeux grands ouverts. Pan, qui le suivait, ne le remarqua qu’en le percutant violement dans le derrière, lui faisant faire un petit vol plané avant de s’écraser au sol. Maya et Harmonie se précipitèrent pour l’aider à se relever. L’advouquetin fut le plus rapide à aller lui lécher le visage pour se faire pardonner, mais Minos paraissait plus surpris que fâché. Il ne regardait plus vers le grand oiseau au bec à trous, mais vers cette fameuse cage. Il tendit le bras vers elle lorsqu’il fut de nouveau sur ses guibolles, ramassé par les deux jeunes filles.

 — Maya, lança-t-il d’une voix presque imperceptible. C’est lui ! C’est vraiment lui !

 La muette fronça les sourcils, puis tourna la tête pour voir le fameux occupant de cette cage. Qu’elle ne fut pas sa surprise d’y voir un loup, qui les fixaient, eux aussi, comme s’il les connaissait.

 — C’est lui ! répéta Minos. Mr Loup, du Bois de Styx !

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Unpuis ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0