Steinbeck et Godefroid

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 Nouveau passage bonus, après les évènements d'Orles

 Mgr Steinbeck ne s’était encore rendu dans les geôles de la ville que par deux fois auparavant. Il ne s’était alors résolu à s’y rendre que pour sauver de pauvres âmes. Mais cette fois-ci, c’était bien différent. Il n’y était pas venu de son propre chef, et c’était lui qui se trouvait derrière les barreaux. Quoique, en définitif, il avait toujours été de l’autre côté. Ce n’était qu’une question de point de vue.

 Lorsque Kelvin et Maya étaient sortis de son Église en profitant de sa diversion, l’Évêque s’était simplement assis sur un banc, attendant sagement qu’on ne les arrête, lui et ses hommes. Son rôle était accompli, et il était prêt à en subir les conséquences.

 Elles ne s’étaient pas faites attendre. Lucius l’obligea à le suivre et le jeta dans une cellule pouilleuse avec ses disciples. Puis ils n’eurent plus de nouvelles jusqu’au lendemain où lui et Agathe débarquèrent pour soumettre ses hommes à la Question. Sur les six disciples, quatre revinrent, faibles, tremblant, délirant même. Tant qu’aux deux derniers, on ne les avait pas revus…

 Cependant, Steinbeck n’était pas inquiet. S’ils les torturaient, c’était que la jeune fille s’était bien échappée. Et même lui n’avait aucune idée de la direction qu’ils avaient empruntée une fois dehors. Les hommes de l’Inquisiteur étaient simplement en train de perdre leur temps ici.

 Il regardait ses disciples avec compassion. Aucun d’eux n’avait prononcé le moindre mot depuis leur retour, si ce n’est un charabia incompréhensible. Quelques soient les horreurs qu’ils avaient vécues, cela les avait mis dans un triste état. La mort semblait peut-être une finalité plus enviable que de rester en vie avec ces souvenirs hantant les esprits. Fert, par exemple, avait dû en profiter, puisqu’il était de ceux qui n’étaient pas revenus. Bientôt, ce serait son tour.

 Des bruits de pas et de contestations se firent entendre et tirèrent l’Évêque de ses réflexions. On amenait du monde dans les geôles. Intrigué, Steinbeck se releva et s’approcha des barreaux. Conduits par Héron, une bonne dizaine d’hommes et de femmes, certains en pleurs, avançaient péniblement. Ils avaient tous les mains liées à une unique et longue corde dont le Savant tenait l’avant. Juste derrière ce dernier, l’air furieux, l’Évêque reconnu les cheveux roux de Robin. Ses vêtements avaient été quelque peu déchirés et il avait la joue gonflée, comme s’il s’était pris récemment un coup dans la mâchoire. Tous ceux qui avançaient derrière lui étaient, comme Robin, des esclaves du consul Théodoric. Le Cultiste déglutit, inquiet. Qu’était-il arrivé au dirigeant de la ville qui, manifestement, n’était pas présent ? Robin serait-il assez déterminé que pour ne pas plier face à la Question ?

 Ils passèrent devant lui pour s’agglutiner dans une cellule voisine. Lorsqu’il arriva à son niveau, Robin fit exprès de détourner le regard, pour ne pas trahir quoique ce soit. Puis, au bout du défilé de non-libres, Godefroid fermait la marche. Ce dernier s’arrêta juste devant les barreaux de la cellule de l’Évêque pour se placer face à lui, l’observant d’un regard froid et dédaigneux.

 — Monseigneur…, murmura-t-il d’un ton glacial. Vous allez me suivre.

L’Évêque ne répondit pas, soutenant le regard du Disciple. Maintenant qu’il sentait l’échéance se rapprocher, il avait une boule au ventre. La porte de la cellule grinça quand elle s’ouvrit et il sortit en se mordant les lèvres. Puis, docilement, sachant pertinemment qu’il ne servait à rien de résister, il suivit Godefroid jusqu’à une pièce réservée aux tortures.

 La pièce disposait d’un foyer dont s’échappaient des flammes. Des barres de métal y était plongées, rouges vives sous l’effet de la chaleur. De nombreuses chaines étaient attachées aux murs, et une armoire ouverte laissait entrevoir différents outils dont l’Évêque ne pouvait qu’imaginer avec angoisse l’utilité. Enfin, au centre, une table en bois de mauvaise qualité, pleine d’échardes et disposant de menottes, trônait. L’Évêque soupira et s’avança vers celle-ci, sachant que c’était là qu’était sa place.

 — Restez debout, lança Godefroid, qui lui faisait dos, après avoir fermé la porte à double tour derrière lui.

 Mgr Steinbeck se figea, surpris. Il se retourna pour observer le Disciple. Celui-ci soupira et perdit aussitôt son air froid et strict qu’il avait eu quelques secondes avant. On aurait dit désormais qu’il était peiné et triste, mais aussi résolu.

 — Hé bien ? se risqua l’Évêque. Vous en faites, une tête… Ce n’est pourtant pas vous qui allez être torturé, je crois, si ?

 — Pourquoi l’avoir aidée ? esquiva Godefroid d’un ton qu’il voulait sec. Pourquoi lui être venue en aide ?

 — Parce qu’elle a trouvée refuge dans mon Église, répondit simplement et honnêtement Steinbeck. J’y ai vu une demande de la part de Lithé et Meroclet, et je ne voulais pas vous voir trahir le Droit de Sauvegarde.

 — Alors même que cela risque de vous coûter votre réputation, votre poste, et même votre vie ? insista le Disciple.

 — Libre à vous d’éviter cela, plaisanta Steinbeck en haussant les épaules et en risquant un sourire.

 — Vous n’avez donc aucun regret ?

 — Pas le moindre, assura l’Évêque en souriant. J’ai fait ce que j’estimais être mon Devoir. Et si je meurs pour cela, ce n’en sera que plus beau aux yeux des Dieux. J’ai accomplis ma tâche.

 — Que voilà de belles paroles, soupira Godefroid en se frottant le front, tête baissée. Vous en avez, de la chance, Steinbeck, de penser ainsi…

 L’Évêque releva un sourcil, un peu perplexe. Il était assez ironique de comparer sa situation si précaire à de la chance. Mais peu importe. À moins que…

 — Godefroid, lança l’Évêque. Me répondrez-vous sincèrement si je vous demandais… selon vous, quel est le but de votre vie ?

 — Ma vie ? répéta Godefroid en pouffant de rire. Nos vies sont bien peu de choses, Monseigneur. N’ai-je pas raison ?

 Il releva la tête d’un air triste. Le Disciple déglutit silencieusement, et l’Évêque l’encouragea à poursuivre du regard. Mais avant qu’il ne puisse reprendre la parole, on frappa à la porte, qui s’ouvrit avant même qu’on ne réponde, alors pourtant que Godefroid l’avait verrouillée. C’était Lucius, et il avait un regard furieux. Ses gants, recouverts d’alliances garnies de pointes, étaient tâchés de sang encore frais. Steinbeck soupira.

 — Il faut croire qu’il est encore trop tôt, soupira l’Évêque d’un ton déçu.

 — Que nenni, Monseigneur, répliqua Lucius d’un ton détaché, en faisant une révérence grossière. Je trouve qu’on vous a fait bien longtemps languir. Il est grand temps de vous faire cracher tout ce que vous pourriez nous dire.

 Mgr Steinbeck sourit paisiblement, désirant profiter de ses dernières secondes sans souffrance. Il s’assit de lui-même sur la table de torture, prêt à affronter son sort. Godefroid, quant à lui, souffla de dépit et s’approcha nonchalamment de la porte pour laisser son collègue seul. Ce dernier fut surpris de le voir partir et lui adressa un regard à la fois inquiet et soupçonneux.

 — Tu ne restes pas ? constata-t-il. Tu as tort, t’as vu ta tête ? T’as besoin de divertissement…

 — Non merci, Lucius, soupira Godefroid d’un ton glacial. Je vais simplement tenter à nouveau ma chance à l’Église. Peut-être trouverai-je les bons échantillons, cette fois.

 — C’est peine perdue, soupira Lucius en tournant les orbites.

 Une fois que Godefroid fut dehors, ce qui frappa Lucius, c’était l’expression de Mgr Steinbeck. Il avait déjà torturé de nombreuses personnes auparavant. Mais c’était peut-être la première fois que sa victime gardait le sourire avant qu’il ne commence. On aurait presque dit qu’il exprimait de la compassion. Cela n’avait pas de quoi réjouir le Disciple, qui se renfrogna, attrapant avec ses gants une barre de métal chauffée à blanc pour démarrer la séance.

 De l’autre côté de la porte, Godefroid était dos au mur, l’air mélancolique. Lucius était arrivé avant qu’ils ne puissent discuter sérieusement de choses qui dépassaient cet abruti. C’était dommage, mais c’était peut-être là la volonté de Lithé et Meroclet…

 — Dans quel monde vivons-nous ? souffla-t-il avant de s’avancer pour quitter les geôles de la ville.

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