Sortie chaotique

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 Lorsque Kelvin s’assit à côté d’elle, Maya lui adressa regard compatissant. Le bandit avait passé des heures entières à inspecter les moindres recoins de l’Église. Mais il était finalement bredouille et ils n’étaient pas plus avancés concernant leur hypothétique plan de sortie.

 Le bandit lui rendit son sourire. Il n’allait pas se démotiver pour si peu. Il comptait juste prendre une pause quelques minutes. La jeune fille avait toujours en tête ce qu’elle avait vu en exprimant ses prières. Les questions la tiraillaient de partout, et elle en avait presque oublié ce qu’elle faisait là. Si Kelvin n’était pas revenu vers elle, peut-être aurait-elle finit par oublier l’existence même des Disciples de l’Inquisiteur. Elle avait essayé de se plonger à nouveau dans cet espace vide et calme, voilé de ténèbres. Elle avait essayé de revoir cet être, assis en tailleur, déjà présent lors de sa première vision. Enfin, elle avait essayé de parler, de produire le moindre son. Mais rien n’y fit.

 Dans l’Église, il n’y avait plus aucun fidèle. Edouardo Chumn était parti pour être remplacé par un autre citoyen, qui lui-même avait laissé sa place au suivant, et ainsi de suite. Désormais, il n’y avait plus que les disciples de Mgr Steinbeck.

 De nouveaux bruits de pas vinrent soudain briser ses réflexions. Elle fut rassurée de voir qu’il s’agissait de l’Évêque. La muette remarqua qu’il avait une main cachée dans l’ouverture de ses vêtements. Il leur fit un signe amical puis se rapprocha d’un disciple proche. Il lui marmonna quelques mots et ce dernier hocha la tête d’un air grave avant de se diriger vers ses collègues. Puis l’Évêque s’avança vers eux et Kelvin s’écarta pour qu’il puisse prendre place.

 — Pfiou, soupira-t-il en s’asseyant entre eux. Quel après-midi ! J’ai dû courir partout, mais je pense avoir trouvé une solution pour votre problème ! Enfin, moi, non, mais vos amis, eux, ont de la suite derrière les idées !

 — Nos amis ? s’étonna Kelvin. Vous voulez parler de Min... ?

 — Ah, ne me dites pas leurs noms ! l’interrompit l’Évêque. Si on voulait me torturer, je risquerais de dire tout ce que je sais ! Mieux vaut éviter que le jeune garçon et votre amie d’Assyr ne soit recherchés, eux aussi.

 Maya écarquilla les yeux. Savoir que la marchande restait de leur côté malgré la menace qui pesait sur eux lui faisait chaud au cœur. Elle ne les avait pas abandonnés, ce que la jeune muette redoutait tant.

 — Une fois que vous serez sortis, filez tout droit vers la Rue Nourricière, commença l’Évêque. Robin, l’esclave qui vous animait la visite d’Orles, vous y attend. Il connait un passage vers les égouts. Il vous y guidera et vos amis vous attendront à la sortie. Il ne faudra pas perdre une seconde. Vous devrez quitter la ville au plus vite.

 — D’accord, répondit Kelvin en affichant clairement qu’il avait du mal à se représenter le plan mentalement. Mais, du coup, on sort maintenant ?

 — Surtout pas ! s’écria Steinbeck en dressant la paume de sa main. C’est le problème. Il va falloir attendre qu’Héron et ses amis finissent par violer votre Droit de Sauvegarde.

 Cette fois-ci, c’était clair. Kelvin était totalement largué. Il affichait une incrédulité grotesque et semblait en même temps fournir de gros efforts de réflexion. Pour sa défense, Maya elle aussi paraissait sceptique. Pourquoi devaient-ils attendre Héron et sa bande ? Alors qu’ils s’interrogeaient, elle aperçut les disciples d’Orles répandre du liquide au sol, proche des portes, et Fert qui sortait du bâtiment.

 — Heureusement, il y a parmi ces gens une vraie tête brûlée, poursuivit l’Évêque. Nul doute qu’il est en ce moment en route vers l’Église avec une partie de la Garde d’Orles à sa suite.

 — Si seulement j’avais ma massue…, soupira Kelvin.

 — Pas de violence ici, mon ami ! le gronda le Cultiste. Pensez à ce pauvre Fert qui va déjà devoir essayer de faire disparaitre le sang du pauvre esclave qu’ils ont tué. Remarquez bien, ce que je m’apprête à faire ne sera peut-être pas mieux.

 — Et qu’est-ce que vo…, commença Kelvin avant d’être interrompu par un cri.

 — Ils arrivent ! annonçait Fert. Monseigneur, les voilà! La Garde est avec eux !

 — Bien, comme prévu, soupira l’Évêque en se relevant tandis que Kelvin et Maya échangeaient un regard inquiet.

 — Attendez ! s’exclama Kelvin. M’sieur Steinbeck, vous comptez faire quoi ? Et nous … ?

 — Contentez-vous de foncez au moment où je démarrerai, lui répondit le Cultiste avec un clin d’œil avant de s’avancer vers l’entrée. Rapprochez-vous tout de même un peu, mais pas trop, il faut qu’ils entrent tous…

 Kelvin obéit et se leva, suivi de Maya. Elle appréhendait les minutes qui allaient suivre. Et si l’idée de l’Évêque échouait ? Qu’arriveraient-ils à Minos et Elisabeth ? Et à Kelvin ?

 L’Évêque s’arrêta environ au milieu de l’allée et leur fit signe de s’arrêter. Il avait toujours une main plongée dans ses vêtements pour dissimuler quelque chose. Ses disciples s’avancèrent aussi pour les entourer, comme prêts à les protéger. Puis, comme le bruit des pas le suggérait, Héron entra, accompagné de deux hommes en toge blanche, ainsi que de plusieurs soldats de la Garde d’Orles. Maya reconnut immédiatement le premier Disciple, qui était déjà avec Héron lorsqu’il les avait pris en chasse. Le second, qui menait la marche, lui était inconnu. Les cheveux noirs coupés courts, son visage était parsemé de cicatrices. Il portait lui un fourreau à la ceinture et ses gants en cuir étaient parsemés de pointes en métal. Son regard passait de la muette à l’Évêque, comme s’il se demandait sur lequel il devait se concentrer pour commencer.

 — Par la volonté de l’Inquisiteur Arnoldson notre maitre, lança ce dernier d’une voix forte. Nous, Disciples de l’Inquisiteur, devons nous emparer de cette jeune fille. Je ne le demanderai qu’une seule fois, Steinbeck. Ecartez-vous.

 Il se tut et observa l’Évêque avec un sourire en coin. Lucius savait que, même s’ils résistaient, il ne ferait qu’une bouchée de ces gens. Il avait été formé au combat pour faire partie de l’élite de Safranie, la Garde Impériale. Personne ne parviendrait à s’échapper maintenant qu’ils bloquaient l’accès. Derrière lui, Héron tenait son arme, mal à l'aise. Godefroid, par contre, semblait plus intéressé par le fourreau de Lucius, qu’il ne quittait pas des yeux, la mine mauvaise. Les soldats derrière eux étaient couverts de leurs armures, prêts à dégainer. Leur visage trahissaient un certain malaise à l’idée d’intervenir à l’intérieur de l’Église, sous le regard des Dieux.

 — Je refuse, répondit calmement l’Évêque.

 — Vous refusez ? ricana Lucius en haussant les sourcils, la main sur le fourreau avant que Godefroid ne l’attrape par le bras.

 — Ne te précipite pas…, marmonna ce dernier. N’oublies pas que nous voulons la fille vivante.

 — Humf…, grogna Lucius en se dégageant, l’air bourru.

 — Cette demoiselle et son ami ont trouvé refuge ici et, selon les Lois de notre Culte, ils bénéficient du Droit de Sauvegarde.

 — Nous agissons selon la volonté de la plus grande autorité du Culte.

 — Et le Père Arnoldson a choisi de violer ce Droit. Par conséquent…

 — Par conséquent, vous obéissez à l’homme plutôt qu’aux Dieux, l’interrompit l’Évêque d’un ton à la fois dur et doux.

 Cette fois-ci, les soldats commencèrent à chuchoter derrière les Disciples. Remarquant cela, Lucius se tourna vers eux, le teint rouge de colère.

 — LA FERME ! Je vous préviens, à la moindre trahison, je m’arrangerai pour que vous soyez tous exécutés sur la place publique, avec femmes et enfants ! N’oubliez pas QUI nous représentons !

 On entendit distinctement un soldat déglutir avant qu’ils ne se mettent tous au garde-à-vous. On ne plaisantait pas avec l’Inquisition, et encore moins avec le Père Arnoldson. Satisfait, Lucius se tourna à nouveau vers eux, fixant l’Évêque avec un regard noir qui aurait figé sur place n’importe qui.

 — Je vois, soupira Mgr Steinbeck. La peur que cet homme inspire est certainement bien justifiée. Du peu que je l’ai vu, je pense pouvoir affirmer que ce qu’on raconte à son sujet n’est pas exagéré. Cependant, cela ne modifie pas mes paroles. Si c’est à l’homme que vous obéissez… alors c’est aux Dieux que vous vous confrontez.

Juste comme il terminait de parler, Maya vit Fert et un autre disciple sur les côtés lancer discrètement quelque chose. Sous les bancs, une bille de métal roula et, une fois qu’elle atteignit le fond de la rangée, elle rentra en contact avec le liquide déversé au sol.

 Aussitôt, de grandes flammes apparurent des deux côtés de l’Église, formant des murs de feu qui entouraient les soldats. Maya fut surprise et sursauta, tout comme Kelvin, les trois Disciples et les soldats. Une odeur désagréable s’était jointe aux colonnes infernales. Paniqués, la plupart des soldats lâchèrent leurs armes. Trois d’entre eux s’étaient même agenouillés pour prier grâce. Lucius n’était pas en reste, le teint soudain pâle comme un Eydolon. Godefroid, par contre, paraissait plus sceptique, et adressait un regard à Héron, comme s’il lui demandait confirmation. Ce dernier semblait réfléchir, reniflant bruyamment en analysant la situation.

 — Les Dieux sont avec nous ! s’exclama Kelvin, l’air béat.

 — Dépêchez-vous, leur lança alors l’Évêque, pas trop fort pour ne pas être entendu par leurs opposants, en sortant son bras caché de sous ses vêtements, dévoilant une sphère de verre dont Maya reconnut le contenu. Et cachez-vous les yeux !

 — Hein ? s’étonna Kelvin.

 Maya approuva et attrapa le bras de Kelvin. Elle dut faire un petit bond pour couvrir la tête du bandit de sa capuche de pèlerin. Elle fit de même avant de le pousser en avant. À peine passaient-ils devant l’Évêque que celui-ci lança la sphère vers le mur par-dessus la porte d’entrée. Les soldats étaient toujours paniqués et certains étaient même partis en courant. Mais alors qu’Héron leur criait de se calmer, expliquant qu’il s’agissait d’une simple réaction chimique, le bruit de verre qui éclatait entama la seconde partie du plan. Les regards des uns se tournèrent vers le haut tandis que celui des autres, et particulièrement celui des trois Disciples, se tournait vers Maya et Kelvin.

 Lucius esquissa quelques pas en avant, poussant les soldats sur son chemin, avant d’hurler de surprise et de douleur. Ses cris furent vite rejoints par ceux des autres. La sphère lancée par l’Évêque venait de libérer sur eux du pollen de floracanon. Ayant deviné, la muette avait protégé sa tête et celle de Kelvin . Elle ne voyait pas où elle allait, et poussa l’une ou l’autre personne sur son chemin. À côté d’elle, elle entendait Kelvin grogner et l’aider. Puis, quand elle vit qu’ils se trouvaient sur le parvis de l’Église, elle releva la tête et Kelvin l’entraina en avant aussi vite que lorsqu’ils étaient arrivés, dégringolant les escaliers en ignorant le chaos derrière eux.

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