Regret et coopération

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 Godefroid était assis sur les marches menant au Palais de l’Évêque d’Orles, les coudes posés sur ses genoux et la tête reposant sur ses doigts croisés. Il observait sans rien dire la place et, bien sûr, l’Église. Il n’avait pas exactement vue sur l’entrée de l’édifice, mais il savait que la fugitive ne se risquerait pas à sortir.

 Ils n’avaient pas de nouvelles de Mgr Steinbeck. Le Disciple l’avait vu sortir plus tôt pour se diriger vers la place St-Barnabée. Surement comptait-il sur le consul pour lui apporter son soutien. Il n’en avait rien dit à Héron, de peur que le Savant s’emporte.

 Pour l’instant, ils ne pouvaient qu’attendre. Lucius et Agathe étaient quelque part en ville et n’étaient pas encore informés. Ils auraient sûrement du mal à retenir Lucius de s’en prendre seul aux disciples d’Orles. Tant qu’à Agathe, elle ferait certainement venir toute une troupe de la garde pour les contraindre à leur livrer la jeune fille. De plus, si ce pourquoi l’Inquisiteur s’était rendu à Lucrèce avait été acté, la nouvelle n’avait pas encore atteint la ville. Celle-ci ne ferait qu’appuyer leurs arguments.

 Un reniflement bruyant sortit Godefroid de ses réflexions. Héron était revenu avec des habits propres, comme il le lui avait conseillé. Mais le Savant semblait toujours chamboulé par ce qui s’était produit plus tôt sur le parvis de l’Église. Lorsqu’il s’assit près de lui, Godefroid eut du mal à retenir un soupir, sachant très bien ce qui l’attendait à nouveau.

 — Je… je suis un assassin…, se lamenta le Savant, la tête baissée dans ses deux mains, confirmant les craintes de Godefroid. Un meurtrier… bon sang…

 — Que veux-tu, ce qui est fait est fait, répondit sèchement Godefroid. Une fois un acte réalisé, il n’y a pas de retour en arrière possible.

 Les mots du Disciple provoquèrent un petit hoquet chez le Savant. Jamais il ne l’avait entendu parler sur un ton pareil, et pourtant, il le connaissait depuis longtemps. Ils avaient vécu au Prieuré pendant des années, même si Godefroid était plus âgé que lui. D’habitude, il restait réservé et discret, parfois mélancolique.

 — Je regrette bordel…, lança ensuite Héron. Mais c’est comme… comme si je n’avais pas eu le choix… Je voulais juste… le Père Arnoldson…

 — Nous avons une mission pour le Père Arnoldson, confirma Godefroid dans un soupir.

 — Un terrible accident…

 — Je n’appelle pas ça un accident, répliqua durement Godefroid. C’était un choix.

 Héron ne répondit pas de suite. Il avait le regard perdu dans la foule de monde sur la place, comme si des souvenirs passés revenaient le hanter.

 — Tu ne comprends pas…, murmura-t-il. Tu ne peux pas comprendre…

 — Je comprends des choses que tu ferais mieux de ne pas chercher, soupira Godefroid en se levant, venant enfin d’apercevoir deux silhouettes familières.

 — Je ferai tout pour le Père Arnoldson, poursuivit Héron en l’imitant. Même si je dois y perdre mon âme…

 Ce changement de ton attira un regard circonspect de la part du Disciple. Quelque chose lui disait que le Savant et lui ne parlaient peut-être pas de la même chose. Mais il n’avait pas de temps à perdre. Il fallait expliquer la situation aux deux autres, tout en espérant que Lucius ne déclenche pas une guerre civile dans la minute.

*

* *

 Le consul Théodoric observait le contenu de sa tasse. Cela faisait longtemps maintenant que celle-ci était vide, mais le breuvage de l’Assyrienne avait laissé des marques brunes dans le fond. En face de lui, l’Évêque, Mgr Steinbeck, attendait sa réponse. Il avait refusé de s’asseoir lorsque le consul l’y avait invité et avait expliqué toute la situation avec de grands gestes. Théodoric était déjà au courant d’une partie de par son esclave, mais voici que le Cultiste venait lui faire prendre conscience de la gravité de la situation. Décidément, les mauvaises nouvelles s’enchainaient aujourd’hui.

 — Si je comprends, se risqua-t-il. Vous réclamez l’aide de la garde de la ville pour assurer la sécurité de l’Église qui est menacée par les Disciples de la plus haute autorité du Culte en Safranie ?

 — C’est ça, ou au moins de refuser de leur apporter votre aide dans la violation du Droit de Sauvegarde, répondit Mgr Steinbeck, qui semblait n’avoir jamais été aussi sérieux de sa vie.

 — Mais puisqu’il s’agit de la volonté de l’Inquisiteur ? répliqua le consul. Ne s’agit-il pas par extension de la volonté du Culte, et donc des Dieux ?

 — Ne mélangez pas tout, mon jeune ami, lança l’Évêque en se renfrognant. Pontus Arnoldson n’est ni Lithé, ni Meroclet. C’est un homme, comme vous et moi, il n’a aucun droit de violer le Droit de Sauvegarde.

 — Je peux aussi vous affirmer qu’il ne s’agit pas d’un homme comme vous et moi, Steinbeck, rétorqua Théodoric en fuyant le regard de son ami. Pour avoir côtoyé depuis ma tendre enfance le Palais Impérial, je sais de quoi cet homme est capable.

 — Mais enfin, Théodoric, vous êtes consul d’Orles ! s’énerva Steinbeck. Vous n’allez pas vous laisser dicter ce que vous devez faire !

 — Vous êtes plutôt mal placé pour me dire ça, fit-il remarquer avec un sourire tendu. Mais soyons sérieux, Steinbeck. Vous savez comment l’Impératrice est montée sur le trône ?

 — Comme tous ses prédécesseurs ? répondit l’Évêque en haussant des épaules.

 — Et c’est peut-être ça, le plus effrayant, quand on y pense…Lucrèce IV est devenue Impératrice par la seule volonté de l’Inquisiteur de l’époque. Croyez-moi, si elle est encore en vie aujourd’hui, c’est uniquement parce qu’Arnoldson s’est toujours contenté d’elle.

 — Que voulez-vous dire ?

 — Je veux dire que l’influence de l’Inquisition et du Culte est la force la plus puissante et la plus terrifiante de notre Monde. Ce géant tient l’Empire dans le creux de sa main. Il peut faire Roi le plus pitoyable paysan et condamner à mort le plus important héritier. Il peut soulever les foules comme il peut les rendre douces comme des agneaux. C’est son humeur qui fait la météo en Safranie. S’il n’a jusqu’ici pas fait trop de zèle, politiquement parlant, il semble bien décidé à capturer cette jeune fille.

 — Dois-je comprendre que vous ne me viendrez pas en aide ?

 — Prenez-moi pour un couard et un lâche, ça m’est égal. Mais je ne veux ni mourir, ni ternir le nom de ma famille. Je ne peux pas donner d’ordres contraires à ceux de l’Inquisition aux gardes sans risquer qu’ils soient eux aussi punis. Je suis désolé…

 — Très bien, rétorqua l’Évêque en lui tournant le dos. Puisque c’est ainsi…

 — Cependant…

 Mgr Steinbeck avait la main sur la clinche de la porte. Il s’était figé au mot, prononcé faiblement par le consul, comme un souffle inaudible.

 — Si la Garde ne peut vous aider, cette jeune fille pourrait peut-être s’échapper avec l’aide de quelqu’un d’autre, chuchota le consul en faisant semblant de réfléchir. Quelqu’un qui aurait de quoi en vouloir à ces Disciples et à leur… fougue, si je puis dire.

 — Je comprends, répondit tout aussi faiblement l’Évêque avec un sourire. Merci Théodoric. Et au revoir.

 Il quitta le bureau pour de bon cette fois, le laissant seul. Le consul déglutit et se frotta un œil humide. Ils savaient tous les deux qu'il ne s’agissait pas d’un au-revoir, mais bien d’un adieu. Puis il poussa un long soupir et commença à gratter un parchemin pour y fixer les nouvelles à donner aux crieurs publics de la ville. En attendant la venue des Disciples...

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