Les premiers mots

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 Ne sachant pas comment s’y prendre, elle se contenta d’invoquer le nom des Dieux en pensée, leur réclamant de l’aide et du soutien dans sa situation. Elle les pria d’épargner sa vie, mais aussi celle de ses amis. Elle voulait, si possible, éviter d’attirer des ennuis à ceux qui leur venaient en aide. Le simple fait d’énoncer tous ses désirs avait un effet apaisant. Pour la première fois, elle se sentait écoutée, d’une certaine manière. Elle en oubliait presque son mutisme, sa malédiction.

 Une fois tous ses vœux énumérés dans sa tête, elle rouvrit les yeux, plus calme et sereine. Mais quelque chose clochait. Elle cligna des yeux à plusieurs reprises, puis se les frotta avec ses mains. La panique revint aussitôt. Il fallait bien se rendre à l’évidence. Elle n’était plus dans l’Église d’Orles.

 Autour d’elle, il semblait n’y avoir aucune lumière. Tout était noir, plongé dans un voile sombre de ténèbres. De même, elle ne semblait avoir aucun appui au sol, comme si elle flottait dans l’immensité du vide absolu, toujours en position assise alors que le banc sur lequel elle s’était trouvée n’était plus là. Elle essaya de se relever et fut surprise de sentir une parroi invisible sous ses pieds. Puis, observant autour d’elle, de petites lueurs apparurent de manière régulière pour venir perturber cet espace d’ébène.

 La jeune fille déglutit. Il lui avait fallu un moment, mais elle reconnaissait cet endroit. C’était ici qu’elle s’était retrouvée après s’être prise une branche en pleine figure dans le Bois de Styx. C’était arrivé quelques jours avant qu’ils ne quittent Leonne, et tant de choses s’étaient produites depuis lors que ceci lui était sorti de la tête. À vrai dire, elle ne s’en était pas trop souciée, voyant là une extravagance de son imagination. Mais maintenant que les choses se répétaient, elle était d’autant plus perplexe. Elle inspira et expira un grand coup, comme pour vérifier qu’elle pouvait bien respirer en cet endroit. Rien d’anormal. Enfin, à part le décor, peut-être…

 Elle soupira, désormais plus intriguée qu’effrayée. Elle essayait de se remémorer sa première incursion dans cet étrange endroit, en dehors du temps et de l’espace. Elle fit quelques pas au hasard. Les petites lumières qui apparaissaient pour aussitôt s’éteindre et se rallumer plus loin semblaient l’inviter à les suivre. Il n’y avait aucun bruit autour d’elle. Il n’y avait pas plus d’odeur ou de mouvement. Tout était calme, serein, paisible, vide. Comme si elle était la première âme à jamais poser pied ici où aucune matière ne s’était encore aventurée.

 Alors qu’elle avançait, elle remarqua une lumière qui restait allumée, au loin. Elle hésita un instant avant de se diriger vers cette dernière. Qu’avait-elle à perdre à explorer ce monde ?

 Elle n’aurait su dire si son trajet dura longtemps ou s’il fut bref. Lorsqu’elle fut assez proche pour mieux discerner ce qui produisait tant de clarté, elle se figea, retenant son souffle. C’était le même être de lumière que lors de sa première visite, assis en tailleur, tête baissée sur quelque chose qu’elle ne pouvait voir. Maya resta interdite. C’était en essayant de se rapprocher de la silhouette qu’elle était revenue à la réalité, avec un coup de pouce, ou plutôt de langue, de Pan. Etait-ce une porte de sortie pour revenir dans son monde, là où l’attendaient tous ses soucis ? Peut-être serait-il mieux de rebrousser chemin et de continuer d’explorer cet univers de ténèbres et de sérénité ?

 Les questions qui la taraudaient poussèrent sa curiosité à bout. Elle s'avança, lentement, d’un pas léger sur le sol invisible et à peine palpable. L’être, s’il était assis, devait avoir une taille humaine moyenne. De dos, son genre demeurait un mystère. Qui était-il ? Que faisait-il ici, avec elle ? Était-il seulement en vie ? Ou bien n’était-il que le fruit de son imagination ?

 Soudain, alors qu’elle marchait, l’être de lumière sembla se redresser. Maya s'immobilisa, un pied encore en l’air. C’était la première fois qu’elle le voyait effectuer le moindre mouvement. Puis, soudainement, il tourna légèrement son visage vers elle.

 Maya aurait souhaité l'inspecter, essayer de reconnaitre ses traits, son regard, ses mimiques. Mais la surprise de ce mouvement inespéré lui fit avoir un mouvement de recul et, ayant déjà l’équilibre perturbé par sa guibole en l’air, elle tomba en arrière en poussant un cri de surprise.

 Son derrière atterrit sur le sol à la limite du tangible. Elle n’avait pas vraiment eu mal, mais elle se massa tout de même le bas du dos en grommelant. Puis, subitement, elle se figea, les yeux écarquillés. Elle posa sa main droite sur sa gorge, les yeux perdus dans le vide infini en contrebas, sans plus se soucier de cet être de lumière qui avait enfin bougé. Elle avala sa salive avec lenteur, et tenta de vérifier ce dont elle venait de se rendre compte.

 — J… je peux… parler ?

 Sa voix. Elle ne se souvenait même plus de comment elle avait pu être avant son amnésie, ou même si elle en avait jamais eue une auparavant. Ce qui était sûr, c’était qu’en cet instant, dans cet espace infini et sombre, elle venait de prononcer ses premiers mots, d’un ton rauque et maladroit, pour la première fois depuis le début de cette histoire.

 Elle se sentit soudain envahie par une allégresse nouvelle. Son handicap prenait fin, elle pourrait s’exprimer sans avoir recours à du parchemin ou des gestes idiots. Elle allait pouvoir se défendre seule et tout expliquer aux autres. Sa vie sprenait un nouveau tournant. Elle voulut exploser de joie et releva la tête en essayant de crier tout son bonheur.

 Mais alors qu’elle ouvrait grand la bouche en mettant à contribution ses cordes vocales, elle se retrouva à nouveau sur son banc, dans l’Église d’Orles. Aucun son ne sortit de sa gorge.

 Elle resta figée dans son expression de joie, avant de la perdre lentement au fil des secondes qui s’écoulaient. Personne n'avait remarqué son absence, ni même sa dernière réaction. Les hommes et les femmes priaient de leur côté, Kelvin palpait toujours les murs et les disciples de Steinbeck veillaient au grain. Maya, elle, était de nouveau muette.

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