Marchande et Consul

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 Elisabeth était assise dans le bureau du consul. Elle avait attendu longtemps avant que son tour n’arrive. Comme le voulait la Loi sur les exportations en Safranie, elle avait dû signaler le contenu de son chargement en remplissant un questionnaire dédié. Ses grains d’arabicae étant encore inconnus sur ces terres, cela les classait dans une catégorie à part. Pour les vendre, elle avait besoin d’une autorisation impériale. C’est pour l’obtenir qu’elle passait par les Consulats des grandes villes, afin de réclamer la signature du consul.

 Cette pratique pouvait paraitre assez enquiquinante, mais elle voyait ses origines dans l’histoire même de la Dynastie des Lucréciens. L’Impératrice Lucrèce II avait été assassinée par sa fille, Belladona, qui lui avait présenté une gousse de Baracote. C’était la première fois qu’on voyait ce fruit en Safranie, et la dirigeante y gouta. Il s'agissait cependant d'un produit mortel et elle en mourut, comme le veut l'obscure tradition de la famille. Très paranoïaque, l’Impératrice Belladona fit de cette Loi une de ses priorités.

 Plus d’un siècle plus tard, la Loi dite de Baracote était toujours d’application. Malgré le côté pénible, c’était surtout une occasion en or de présenter des produits de luxe et inédits aux familles les plus puissantes. Selon la Loi, il fallait au minimum trois signatures de consuls ou Seigneurs. L’Assyrienne, elle, en avait déjà quatre. Elle avait débarqué à Nemau, était rapidement passée à Novodium, puis par Autric et Leonne. Elle avait certes perdu du temps mais elle comptait aussi sur le nombre de signatures pour valoriser ses grains. Si l’Impératrice tombait sous le charme, elle recevrait des commandes des plus hautes autorités du pays.

 Le consul Théodoric tenait la tasse qu’elle lui avait tendue après lui avoir brièvement expliqué la manière de procéder pour transformer les grains en boisson chaude. Sans son armure, il paraissait beaucoup moins imposant. Il avait des cheveux blonds bouclés très courts, ainsi que des yeux d’un bleu étincelant. L’odeur qui s’échappait du récipient entre ses mains était agréable, mais il n’était pas encore habitué à ce genre de tâche. Ce n’était pas tous les jours qu’on venait lui présenter un produit étranger. Si la présentation des signatures de ses collègues l’avait un peu rassuré, il ne se sentait pas pour autant à l’abri d’une tentative d’empoisonnement.

 — Il faut le boire chaud, lança Elisabeth. Ce sera meilleur.

 Théodoric soupira. Il souffla pour refroidir un peu le contenu de la tasse, puis en avala quelques gorgées. Le liquide brûlant coula dans sa gorge, laissant sur son passage un agréable arôme amer et sucré. Il cligna des yeux, but une nouvelle gorgée et garda le liquide plus longtemps en bouche, pour pleinement profiter de son goût.

 — Ce n’est pas mauvais, déclara-t-il. Pas mauvais du tout. Vous dites que ça donne plus d’énergie ?

 — En quelques sortes, confirma la marchande . Ça élimine la fatigue, en tout cas. Il vaut mieux éviter d’en consommer avant d’aller se coucher.

 — Hé bien, heureusement, nous avons encore une bonne partie de la journée devant nous. Bien, je ne vois aucune objection à faire, et je suis sûr que notre Impératrice appréciera tout autant cette sympathique mixture. Je vais donc signer vos documents de ce pas.

 Il ouvrit un tiroir de son bureau et en retira une pile de parchemins qu’il feuilleta rapidement avant de trouver ce qu’il cherchait. Théodoric se saisit d’une grande plume de faucon qu’il trempa dans l’encre.

 — Ducaffet avec deux « f » ? demanda-t-il en relevant la tête.

 — C’est ça, Elisabeth de mon prénom, confirma la concernée.

 — Votre père n’est-il pas un marchand de tapisserie ? demanda-t-il en continuant de griffonner sur le parchemin. Il me semble l’avoir rencontré en accompagnant mon père à une réunion à Lucrèce, il y a quelques années.

 Elisabeth ne répondit pas. Le consul ne s’en rendit pas de suite compte. Lorsqu’il releva la tête, il constata avec surprise que la marchande avait la sienne baissée.

 — Mademoiselle Ducaffet ? l’appela-t-il d’un ton inquiet. Vous…

 — Oui ! l’interrompit-elle, se ressaisissant. C’était bien mon père, mais il n’exerce plus.

 — Ah, vous avez repris l’affaire familiale ? supposa le consul, l’air rassuré.

 — On peut dire ça. Vous aussi, si j’ai bien compris ?

 — Disons que je marche sur les pas de mon père. Notre famille est fidèle aux Lucréciens depuis plusieurs générations. Il a lui-même été plusieurs années consul de Borme, avant de revenir à la capitale.

 — Vous devez donc baigner dans l’ambiance politique depuis votre plus tendre enfance ?

 — Oui, mais, franchement, c’est loin de ce qu’on raconte, plaisanta Théodoric. Le règne de Lucrèce IV est plutôt calme, comparé à ceux de ses prédécesseurs. Elle est très à l’écoute de ses consuls et conseillers. Peut-être même un peu trop, à vrai dire, mais soit…

 — Trop à l’écoute ? répéta Elisabeth.

 — Je ne pense pas qu’elle ait pris beaucoup de décision toute seule depuis qu’elle est montée sur le trône. Peut-être avec les accords sur la piraterie, mais rien n’est moins sûr… Au moins, elle évite à tout prix les scandales, et la paix est conservée. J’ai crû comprendre qu’en Assyr, la vie impériale n’était pas toute rose… ?

 — C’est vrai qu’il enchaine les sales histoires depuis quelques années, lança la marchande en soupirant. Sa côte de popularité est au plus bas… Mais c’est l’Empereur, après tout…

 — En parlant de nos chers dirigeants, soupira Théodoric en se levant de son siège. J’ai reçu peu de temps avant de vous recevoir un faucon du Palais Impérial… Je ne sais pas encore ce qu’il apporte comme nouvelle, mais j’ai sûrement encore beaucoup de travail.

 — Je comprends, dit Elisabeth en l’imitant avant d’attraper le parchemin qu’il lui tendait.

 — Ce fut un plaisir de gouter votre boisson, mademoiselle Ducaffet, affirma-t-il en la raccompagnant jusqu’à la porte de son bureau. N’hésitez pas à nous envoyer de vos grains à Orles une fois que Lucrèce IV aura donné son accord.

 — Je n’y manquerai pas. Une bonne journée à vous, Mr le consul.

 Il lui ouvrit la porte et, alors qu’elle s’apprêtait à sortir de la pièce, elle faillit être bousculée par un homme roux qui s’était relevé d’un bond. L’homme en question bredouilla des excuses, paniqué, et Théodoric le réprimanda sèchement. La marchande ne put retenir un juron. L'individu parlait en gesticulant alors que le consul le priait de se calmer. Ce n’est que lorsqu’ils disparurent tous les deux derrière la porte qu’Elisabeth se rappela l’avoir déjà vu. C’était un de ces esclaves qui avait proposé un Tour de la ville. S’il était là, c’était forcément que la visite était terminée.

 Elle descendit donc les grands escaliers, s’attendant à retrouver ses compagnons en bas. Mais il n’y avait qu’un seul pèlerin, assis sur les marches de l’escalier qu’elle empruntait, et sa taille laissait deviner qu’il s’agissait de Minos. Elle s’approcha de lui et l’appela par son nom. Quand il se tourna vers elle, la mine triste et les yeux rougis, elle se figea, assaillie d’un mauvais pressentiment. Que s’était-il donc passé pendant qu’elle discutait avec le consul ?

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