Tout à fait, exactement, précisément

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 — C’est lui à qui je voulais parler, hier soir, avant de voir les Disciples…, commença Kelvin, très bas, tête baissée. Quand j’étais jeune, il était prêtre dans le village où j’habitais avec ma mère. On l’appelle Litovat, c’est entre ici et Goussaint, mais en dehors du chemin qu’on a emprunté.

 Il releva la tête, observant en silence les vitraux autour de lui, l’air de rien, comme s’il avait déjà dit tout ce qu’il savait. Cependant, la jeune fille continuait de le fixer pour l’encourager à poursuivre.

 — Ma mère et moi, nous avons toujours vécu ensemble, sous le même toit. On vivait modestement, mais je ne pense pas que maman ait jamais eu de problème d’argent. C’était la conteuse du village. Je me souviens que, tous les après-midi, les enfants se réunissaient pour l’entendre raconter des histoires. Elle parvenait toujours à en inventer de nouvelles.

 Comme il terminait sa phrase, il la ponctua d’un petit rire nerveux qui cachait un hoquet. C’était comme s’il se parlait à lui-même. Si la jeune fille se sentait presque mal de lui demander d’évoquer les souvenirs, elle mourait aussi d’envie d’en savoir plus.

 — Je lui demandais parfois qui était mon père, et pourquoi il n’était pas au village. Elle me répondait d’un air évasif, comme si elle perdait soudainement tout talent pour les histoires. Elle essayait de me faire comprendre que mon père avait mieux à faire que de s’occuper de nous. Je ne disais rien, mais, dans ma tête, cette question m'obsédait. Puis, un jour, un bandit est arrivé au village pour partager son butin. Il l’avait dérobé aux hommes d’Orles qui récoltaient les taxes Impériales. Il volait les riches, mais pas pour lui, pour redistribuer aux petites gens… Il s’appelait William Piers, c’était un ancien de Litovat. On le surnommait William la Capuche.

 En disant ça, il avait à nouveau rit et un sourire était apparu. Il hochait aussi la tête, peut-être pour se persuader que cet homme avait bel et bien existé.

 — La Capuche est devenu un vrai héro pour Litovat. Il apparaissait un après-midi, les bras chargés de sacs d’or qu’il distribuait à tout le monde. Parfois, il racontait brièvement comment lui et ses compagnons s’y étaient pris. Puis un jour, je l’ai vu adresser à ma mère un drôle de regard, auquel elle-même a rougi. Je me suis persuadé que, ce bandit, ce héros… c’était peut-être mon père.

 Comme il en parlait, Maya avait déjà compris là où Kelvin voulait en venir et, pour la première fois peut-être, elle dévorait son histoire avec appétit, impatiente de connaitre la suite.

 — J’ai commencé à décorer les murs de notre maison avec les avis de recherche de la Capuche et de ses compagnons. Ils étaient recherchés pour une sacrée prime, mais personne à Litovat ne leur voulait du mal. Mr Steinbeck, notre prêtre à l’époque, l’a même suivi quelques jours dans les bois pour aider à soigner des camarades de sa bande. Bref, on l’aimait tous, et c’était devenu pour moi une sorte de … de modèle.

 C’était donc ainsi que Kelvin avait voulu devenir un bandit. Maya ne s’était jamais posé la question, ayant toujours vu en lui un homme un peu simplet qui ne savait pas faire grand-chose.  

 — Mais le jour fatidique est arrivé, poursuivit-il d’un ton plus sombre, tête baissée. Ils l’ont capturé. Lui et ses meilleurs lieutenants… C’était des soldats d’Elite de l’Impératrice, la Garde Impérialesur demande de Stéphane d’Orles. Ils les ont exécutés sur la place de notre village.

 Il soupira à nouveau, puis, d’un geste de coude, essuya quelques larmes qu’il n’avait pu retenir. Maya se sentait triste pour le bandit. Il avait vu son modèle et son père mourir.

 — Je m’en souviendrai toute ma vie. Cet enfoiré d’Orles était présent. Juste avant qu’on ne les pende, il leur a demandé s’ils avaient le moindre regret, maintenant que leur vie ne tenait qu’à une corde. William Piers lui a répondu qu’il n’en avait jamais eu, et ses trois hommes ont ajouté ces mots pour le soutenir : « tout à fait », « exactement », « précisément ». Puis ils sont morts.

 Il resta à nouveau silencieux un moment, Maya retenant son souffle. Ces trois mots qu’il prononçait si souvent n’étaient donc pas une expression sortie de son imagination débordante ? C’était un hommage aux héros de sa jeunesse dont il avait suivi les aventures du début à la fin.

 — Je les ai toujours admirés, même après ça. Encore aujourd’hui, j’aimeraiq leur ressembler, même si, jusqu’ici, je n’ai jamais été très doué pour aider les villageois de Lebey… Toujours est-il que j’ai continué à grandir. Finalement, alors que j’allais atteindre ma majorité, ma mère est tombée gravement malade. J’étais très inquiet pour elle, vraiment. Moi et Mr Steinbeck avons passé des nuits à prendre soin d’elle. Elle a demandé une dernière faveur au prêtre, sans me mettre au courant. Et Mr Steinbeck l’a fait venir à la maison… Stéphane d’Orles. Mon vrai père.

 Maya écarquilla grand ses yeux. Kelvin, descendant des Seigneurs d’Orles ? Elle ne s’était pas attendue à pareille révélation, et Kelvin non plus, à cette époque. Pourtant, il ne lui avait jamais semblé si sombre et mauvais qu’en cet instant, poings serrés, regard baissé. Toute peine l’avait quitté pour faire place à la colère.

 — J’étais le bâtard de l’homme qui avait tué les héros de mon enfance, poursuivit-il d’un ton sombre. Un sale type qui avait abandonné ma mère pour ne pas que sa femme légitime soit en colère. Un enfoiré qui, maintenant que ma mère crevait sous ses yeux, me proposait de devenir son héritier. Je n’ai jamais ressenti autant de haine que ce jour-là. Si Mr Steinbeck n’était pas intervenu, je l’aurais peut-être même tué. J’ai quitté Litovat, pour ne plus revoir ce type, pour devenir un vrai bandit, comme la Capuche, capable de tenir tête à la noblesse et de venir en aide aux pauvres… Maya !

 Il se tourna soudain vers elle, le regard assuré et pénétrant comme elle ne l’avait jamais vu auparavant. Il n’avait plus cet air stupide qui le caractérisait tant. On aurait dit un véritable leader, prêt à mener toute une bande à la victoire, même si ses adversaires représentaient plusieurs armées.

 — La Capuche a dit avant de mourir qu’il n’avait jamais eu le moindre regret, dit-il d’un ton dur en la fixant. Je n’en ai jamais exprimé non plus. Je ne regrette pas de ne pas avoir accepté la proposition de ce type. Je ne regrette pas plus d’avoir abandonné mon village, ou même le Bois de Styx pour vous accompagner, toi et Minos. Tout ça, c’est des décisions du passé, et ce qui compte, c’est le présent. Je te jure que je ferai tout ce qui m’est possible pour qu’on sorte de cette galère. Tu es d’accord ?

 La jeune fille lui sourit, l’air déterminée. Les mots de Kelvin l’avaient contaminée. Elle ne se sentait plus effrayée. Kelvin lui avait rendu courage et envie de se battre. Ils sortiraient de l’Église indemnes et sans se faire prendre par les Disciples. Puis, une fois dehors, ils retrouveraient Minos et Elisabeth puis sortiraient d’Orles. Maintenant que le terrible bandit le lui avait promis, cela ne faisait plus aucun doute.

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