L'histoire de Ste Lucie

6 minutes de lecture

 Maya et Kelvin étaient restés proches de l’entrée de l’Église, patientant avec appréhension Lorsqu’il apparut que Mgr Steinbeck revenait vers eux, comme il l’avait promis, ils poussèrent un soupir de soulagement. L'Évêque quitta son attitude sévère pour un sourire de bienveillance. Il les invita à le suivre au fond de l’Église, à travers la nef.

 Maya en profita pour observer le décor qui les entourait et auquel elle n’avait pas témoigné le moindre intérêt jusqu’ici, bien trop encombrée de pensées sombres. Maintenant, elle s’étonnait de ne pas avoir remarqué plus tôt les trésors qui l’entouraient. Les murs étaient décorés de vitraux qui étincelaient de milles feu. Quelques statues se trouvaient aussi de-ci de-là et des toiles aux proportions gigantesques recouvraient les murs, représentant des scènes mystiques que Maya ne connaissait pas. En levant les yeux au ciel, elle vit que le plafond, lui aussi, était parsemé de peintures. Des créatures étranges y étaient dessinées avec un souci de réalisme qui leur donnait presque vie. Pour le coup, Maya reconnut Seboth, le monstre gigantesque au centre de la Cérémonie du Tsunami de Portbleurt. Des hommes et des femmes côtoyaient des monstres gigantesques. Puis, comme pour tracer le contour de l’œuvre, d’étranges caractères et symboles en traçaient le périmètre. Elle reporta son attention autour d’elle, observant les bancs disposés dans la nef. Ceux-ci étaient taillés dans du bois verni et portaient tous différents symboles.

 Arrivés au bout, ils s’arrêtèrent. Les vitraux du chœur étaient justement frappés par le soleil à cette heure, et des reflets colorés dansaient sur un récipient doré posé sur un large autel. Mgr Steinbeck se retourna vers eux. D’un signe de main, il leur désigna la première rangée de banc, et ils s’y assirent sans protestation. Lui-même prit place sur la dernière marche qui menait au chœur.

 — C’était il y a environ sept siècles, démarra-t-il en posant sa main sur son genou. Une femme, accusée d’hérésie était parvenue à échapper à la vigilance d’un Inquisiteur en la ville de Pivahata, en Assyr. Ayant eu vent du Droit de Sauvegarde, et sans autre échappatoire, elle trouva refuge dans l’Église. L’Évêque de Pivahata intervint en sa faveur et l’Inquisiteur accepta son Droit de Sauvegarde. Elle y resta plusieurs semaines, avant que la Pestilence n’arrive en ville.

 À ces derniers mots, Kelvin retint son souffle tandis que Maya se contentait de froncer les sourcils, ignorant ce qu’était « La Pestilence ». À sa réaction, Mgr Steinbeck s’interrompit, surpris, puis sourit avant de poursuivre.

 — La Pestilence est un Colosse, une créature des Dieux, envoyée comme épreuve ou comme punition. Une épidémie mortelle a démarré, et l’Inquisiteur pria l’Évêque de faire sortir la jeune femme pour qu’on l’offre aux Dieux, comme on croyait qu’ils le réclamaient. Mais l’Évêque refusa. La maladie mortelle diffusée par la Pestilence menaçait la ville et, un matin, c’est l’Inquisiteur lui-même qui tomba malade. Ses Disciples étaient déjà morts avant lui. Avec ses dernières forces, il se traina jusqu’à l’Église, décidé à sauver la ville en sacrifiant l’hérétique. Alors qu’il était sur le parvis de l’Église, le miracle s’est réalisé…

 Il désigna un des vitraux sur sa gauche et Maya tourna la tête pour mieux l’observer. Il représentait un homme à genoux qui semblait réclamer la pitié d’une femme entourée d’une aura mystérieuse, tenant dans ses mains un encensoir qu’elle agitait et qui répandait une fumée blanche. Derrière elle, un autre homme l’accompagnait, les mains jointes et le regard baissé.

 — La femme qui avait trouvé refuge dans l’Église serait par la suite appelée Ste-Lucie, continua l’Évêque. Son Encensoir est l’une des Reliques les plus connues de notre monde, car la fumée qu’il dégage est l’un des rares remèdes connus pour guérir la Pestilence. L’Inquisiteur fut sauvé, ainsi que Pivahata, et l’Évêque fut désigné comme St-Isidore. Il s’agit, je pense, d’une de mes histoires préférées de notre Culte. Vous comprenez donc pourquoi j’ai pris votre défense aujourd’hui.

 Il fixa Maya avec intensité. Il avait un sourire bienveillant, mais elle avait aussi l’impression qu’il attendait quelque chose de sa part, peut-être juste un remerciement.

 — Je ne sais pas ce que l’Inquisiteur Arnoldson vous veut, jeune fille, lança-t-il après quelques instants de silence. Il m’a parlé de vous, mais il est resté évasif. Il semble prêt à tout pour parvenir à son but. Vous devez savoir que l’Inquisiteur traine derrière lui une… réputation cruelle.

 — Pour quelles raisons ? demanda Kelvin, dispensant ainsi la jeune fille de poser la question par ses propres moyens.

 — Eh bien, Kelvin, je m’étonne que rien ne te soit parvenu, même au fond de ton bois, plaisanta leur interlocuteur. Depuis qu’il est devenu Inquisiteur il y a environ vingt ans, l’Inquisiteur s’est fait connaitre pour sa collecte de Reliques. Des artefacts ou ossements auxquels on prête, parfois, quelques propriétés hors du commun. L’Encensoir de Ste-Lucie en est un bon exemple. Il savait se montrer très persuasif. De nombreuses personnes y ont perdu la vie, car le moindre refus vous conduisait au bûcher.

 Maya déglutit. La maison des Bernardonne, transformée en fournaise avec toute la famille piégée à l’intérieur la hantait encore.

 — Au fil des années, il a collecté de nombreux objets. Il est aussi passé ici, réclamant les Reliques que nous avions à Orles, le Crâne de Ste-Ludivine et la Boussole de St-Rémi. Je n’ai pas désiré faire plus de zèle à l’époque. Néanmoins, lorsqu’il est venu ici il y a quelques jours et qu’il m’a parlé de vous, j’ai immédiatement compris que sa quête avait un tout autre but qu’un simple désir de collectionneur compulsif.

 — Qu’est-ce qu’il cherche alors ? Pourquoi veut-il tant Maya ?

 — Ça … je n’en ai pas la moindre idée, répondit-il avec un rire nerveux. Tout ce que je sais, c’est qu’il est prêt à tout, et que toute personne qui se mettra entre vous et lui, jeune fille, risquera de subir son terrible courroux.

 Maya baissa la tête, frissonnant. Ils n’en apprenaient pas beaucoup plus que ce qu’ils redoutaient déjà. Cela venaient au moins confirmer leurs soupçons.

 — M’sieur Steinbeck, lança alors Kelvin, inquiet. Mais vous alors… vous ne risqueriez pas…

 — Ma vie ? compléta l’homme du Culte avec un faible sourire. J’en suis conscient, Kelvin. Je veux respecter mes convictions. Je suis un Évêque de Lithé et Meroclet, et je respecte le Droit de Sauvegarde. Si vous êtes venus jusqu’ici, c’est parce que les Dieux ont guidé vos pas avant que vous ne soyez capturés. Si je dois en subir les conséquences, eh bien soit.

 Maya eut un hoquet, mal à l’aise. Encore une fois, un inconnu lui venait en aide gratuitement et se mettait en danger. L’Évêque, lui, était parfaitement au courant des risques. Tant de bonté à son égard lui faisait chaud au cœur, mais l’attristait aussi. Elle n’avait rien demandé et ne voulait surtout rien recevoir. Son existence même semblait mettre son entourage en danger et elle restait cruellement incapable de faire quoi que ce soit pour changer les choses. Si aucun mot ne daignait sortir de sa bouche, l’homme comprenait ce qu’elle désirait lui dire.

—  Avant que nous ne trouvions un moyen ou une occasion de vous faire quitter cet endroit, vous pouvez rester aussi longtemps qu’il vous plaira sous le Toit de Lithé et Meroclet, lança-t-il. C’est loin des bois de ton quotidien, Kelvin, mais vous êtes au moins en sécurité. Si vous ne savez comment vous occuper, vous pouvez toujours essayer de prier les Dieux…

 Il leur sourit à nouveau, puis s’éloigna, le son de ses pas résonnant dans toute l’Église tandis qu’il traversait la nef. Maya et Kelvin restèrent sur place, assis sur les bancs. La muette reniflait toujours, submergée par les émotions. La peur et l’angoisse étaient peu à peu remplacées par l’espoir, mais aussi par la culpabilité. Puis, au bout d’un moment, s’étant à peu près ressaisie, elle observa son voisin. Lui et l’Évêque s’étaient parlés comme s’ils se connaissaient depuis longtemps, et Mgr Steinbeck s’était même permis des allusions à sa vie de brigand… Comprenant ce qu’elle exprimait de par son regard interrogateur, le terrible bandit Kelvin soupira.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Unpuis ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0