Meurtre et outrage

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 — Ouvrez-moi immédiatement ! hurlait le Savant. Au nom de l’Inquisiteur Arnoldson, ouvrez cette porte !

 Il s’excita sur les poignées avec rage avant de frapper du pied contre le bois. Tout son corps tremblait de colère et les quelques disciples qui les avaient rejoints n’osaient rien dire, effrayés. Seul Godefroid, qui maintenait Jean avec une chaine de métal qui sortait des manches de sa toge, conservait son calme.

 — Ça ne sert à rien de t’acharner comme ça. Ils sont piégés comme des rats, ils ne peuvent plus nous échapper.

 — J’espère bien. Il est hors de question que cette gamine me file à nouveau sous le nez !

 — Non mais, faut vous calmer, vous ! s’écria Jean avec mécontentement. Qu’est-ce qu’ils vous ont fait, les petits pèlerins ?

 — Cela ne vous regarde pas, lui susurra Godefroid en tirant un coup sur les chaines. Quoique vous serez vous aussi châtiés pour votre insolence…

 — Hein, quoi ?! protesta l’esclave. C’est une blague ou quoi, je pensais que vous étiez des malfrats, un truc du style ! J'avais pas vu que vous étiez du Culte, au départ, je vous jure ! Votre pote, là, il porte même pas de toge !

—  Godefroid, fais-le-taire, ce déchet, grogna Héron qui fixait toujours la porte en serrant des poings.

 — Ah mais non, mais vous savez qui je suis, d’abord ? s’écria précipitamment Jean, apeuré. Bon, je suis peut-être un esclave, mais je vous ferai remarquer que je suis un esclave du consul Théodoric lui-même ! Et pas n’importe lequel, son préféré !

 — Un esclave ? répéta soudain Héron.

 Godefroid soupira et un silence de plomb s’instaura soudain. Jean pensait tout d’abord avoir donné la bonne information en désignant son maitre. Pourtant, personne ne bougeait, et le disciple l’observait durement en bougeant légèrement la tête de droite à gauche, presque imperceptiblement. Puis,Héron se tourna vers eux et l’esclave perdit son léger sourire en voyant la dague qu’il dressait.

 — Heu… vous faites quoi avec ce truc… ?

 — Un esclave…, dit à nouveau le Savant d’un ton doucereux. Voilà qui facilite les choses…

 — Hey… Seul mon maitre à droit de vie ou de mort sur moi ! s’empressa de rappeler le guide, presque paniqué.

 — C’est effectivement la Loi, approuva Godefroid. Malheureusement… Il serait plus juste de dire que… c’était la Loi.

 — Je ne sais pas d’où vous vous connaissiez ! cria Héron pour être entendu de l’intérieur de l’Église. Mais si vous n’ouvrez pas vite cette porte, je tuerai cet esclave sur le champ ! Je compte jusque cinq. Un… Deux !

 — Hey, non ! lança Jean en tentant de se dégager de l’étreinte de la chaine. Attendez, j’y suis pour rien, je sais même pas ce qu’il se passe, laissez-moi !

 — Vous auriez mieux fait de vous taire, murmura Godefroid en détournant le regard tandis qu’Héron terminait le décompte.

 — CINQ !

 Ses protestations cessèrent lorsque son cœur fut transpercé par la dague, éclaboussant les vêtements de son meurtrier. Aussitôt, Godefroid agita le bout de ses chaines, qui se délièrent d’elles-mêmes des poignets du corps sans vie qui retomba piteusement contre le parvis de l’Église en répandant son sang dans une flaque grandissante. Le Disciple soupira et observa ses semblables, partagés entre scandale et effroi. Puis il porta son attention sur Héron, qui fixait son arme comme s’il n’arrivait pas à croire ce qu’il venait de faire. C’était certainement la première fois qu’il ôtait la vie. Même si c’était un esclave, un sous-homme, cela devait faire un sacré choc au Savant.

 — Héron, lui lança-t-il sèchement pour le ramener à la réalité.

 — Hein…, fit le Savant en relevant la tête, l’air abattu. Heu… oui, oui !

 Il fit volte-face vers la porte. Il inspira profondément, comme pour reprendre ses esprits, puis frappa de nouveau dessus.

 — Ouvrez-nous ! cria-t-il. Ou je fais venir ici tous les potes esclaves de cet imbécile pour leur faire subir le même sort ! Ouvrez !

 Il ne pensait pas vraiment à ce qu’il disait et Godefroid doutait de l’impact de ces mots sur la fugitive et son compagnon. Néanmoins, si la situation continuait de stagner, ils finiraient par être rejoints par Agathe et Lucius, et ce dernier, lui, n’éprouverait aucun remord à exécuter le plan du Savant. D’un geste de la main, sa chaîne s’enroula contre son corps pour se dissimuler sous sa toge. Il jeta un coup d’œil au cadavre. Une expression de peur s'était figée à jamais sur son visage. Puis un grincement de porte le sortit de ses réflexions et il releva la tête. Héron, satisfait, reculait.

 — Ah, vous voilà devenus raisonnables ! Très b…

 Le Savant s’interrompit et son visage pâlit aussitôt en voyant une unique silhouette apparaitre. Godefroid lui aussi écarquilla ses yeux et entendit derrière lui le murmure des autres disciples qui réagissaient à l’apparition presque miraculeuse, non pas de l’esclave muette, mais de l’Évêque d’Orles, Monseigneur Steinbeck, en toge pourpre.

 — Eh bien, lança-t-il d’un ton sérieux. Maintenant que la porte est ouverte, j’espère que vous ne mettrez pas à exécution ces menaces… Mr Héron Brecht.

 — Steinbeck… vous tombez bien ! s’écria le Savant, une fois la surprise passée. La fugitive dont nous vous avions parlée s’est enfermée dans votre Église !

 — Oui, j’ai cru comprendre en la voyant elle et son ami déranger mes prières, concéda l’Évêque.

 — Vous allez donc nous aider à l’attraper !

 — Je crains que ce soit impossible, Mr Brecht, intervint l’Évêque en bloquant le passage au Savant qui voulait passer à côté de lui.

 Ce dernier recula, partagé entre surprise et incompréhension. Derrière lui, Godefroid soupirait de nouveau en se mordant les lèvres.

 — Je… J’ai peur de ne pas vous suivre, Monseigneur… Cette esclave est une fugitive, nous devons…

 — Cette jeune demoiselle se trouve sous le Toit des Dieux, l’interrompit l’Évêque. Par conséquent, si elle est parvenue à l’atteindre, c’est que Lithé et Meroclet lui offrent une … protection. C’est le droit de Sauvegarde.

 Héron déglutit. Le Droit de Sauvegarde était une Loi du Culte qui disait que toute personne se réfugiant sous le toit d’une Église ou d’une Cathédrale était par conséquent sous la protection de Lithé et Meroclet. Même le plus vil des bandits ou des assassins, s’il parvenait à se réfugier là, était ainsi protégé par ce Droit et aucun pouvoir humain ne pouvait le déloger de là. Cela prenait fin à la seconde où l’on quittait l’enceinte du bâtiment, comme une sorte de sursis. Après quelques secondes, Héron fut secoué d’un rire nerveux.

 — Vous oubliez qui nous sommes ! lança-t-il d’un ton qu’il voulait assuré. Godefroid est un Disciple de l’Inquisiteur, et je suis moi-même son Savant personnel ! Tandis que vous…

 — Tandis que moi, je suis l’Évêque de cette ville. Il est vrai que les Disciples des Inquisiteurs possèdent un pouvoir égal au mien. Cependant… n’oublions pas que tous les disciples derrière vous m’ont juré fidélité. Si je refuse de nier le Droit de Sauvegarde de ces deux âmes, il en sera de même pour eux !

 Héron observa derrière lui. Il compta pas moins de sept hommes qui lui adressaient un regard de défi. Le Savant déglutit et questionna Godefroid du regard. Ce dernier haussa les épaules d’un air las, manifestement prêt à abandonner. Mais le Savant n’était pas de cet avis.

 — Vous… vous ne pouvez pas faire ça ! s’énerva t-il, les mains crispées par la colère.

 — Et vous, vous ne pouviez pas répandre du sang sur le parvis de mon Église, répliqua l’Évêque d’un ton dur. Qu’il s’agisse d’un esclave ne change rien ! Vous avez commis un crime devant les yeux même des Dieux ! N’en commettez pas un second dans la foulée, ou je ne donne pas cher de votre âme !

 À ces mots, Héron fit trois pas en arrière, devenu plus blanc qu’un linge. Il faillit trébucher en sentant qu’il marchait dans quelque chose d’humide et sursauta en constatant qu’il s’agissait du sang de Jean. Il respirait maintenant avec un peu de difficulté jusqu’à ce que Godefroid ne pose sa main sur son épaule.

 — Dans ce cas, nous allons y aller…, lança doucement ce dernier. Cependant, vous vous doutez bien que nous ne serons pas loin. Il ne faudra pas longtemps non plus avant que le Père Arnoldson n’ait vent de la situation.

 — J’en suis bien conscient, Godefroid, répondit l’Évêque.

 — Bien… à très vite, dans ce cas…

 Le Disciple fit volte-face en poussant le Savant à marcher avec lui. Ils passèrent devant les agents de l’Évêque , affrontant leurs regards. Alors qu’il approchait de la dernière marche de l’escalier de pierre, il regarda rapidement derrière lui. L’Évêque venait de rentrer à l’intérieur, tandis que les autres restaient à les surveiller.

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