Tour touristique

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 — Messieurs-mesdames, clama le brun. Après cette très longue marche, nous voici devant le Consulat d’Orles ! Il s’agit du bâtiment le plus récemment rénové sur lequel nous nous attarderons aujourd’hui, et pour cause, auparavant, la ville n’avait pas de consul !

 — À l’origine, il s’agissait du quartier général de la Garde de la Ville, poursuivit l’autre d’une voix toute aussi forte. Le bâtiment fut racheté plusieurs fois avant d’être acquis par la famille Impériale. Il devait s’agir d’une sorte de maison de passage, mais celle-ci n’a jamais servi comme tel ! En grande partie à cause de l’autre bâtiment de grande envergure de la place St-Barnabé !

 Il se retourna et désigna d'un geste grandiloquent la tour autour de laquelle ils s’étaient rassemblés la veille. Maya l’observa en retenant son souffle, intéressée, alors qu’il lui semblait entendre Kelvin grommeler.

 — La Tour d’Orles marque le centre historique de la cité ! s’engagea le châtain. Celle-ci représentait autrefois l’autorité des Seigneurs d’Orles, qui ont fondé cette ville au temps de la Quatrième Croisade. C’était l’une des plus grandes de son époque, alors désignée imprenable.

 — Si la Tour d’Orles n’a rapidement plus été utilisée militairement parlant, elle reste l’un des symboles les plus forts de notre cité, reprit son comparse. La Dynastie d’Orles avait emménagé à l’intérieur et occupait les plus hauts étages ! On raconte qu'ils étaient très musclés au niveau des jambes, car ils gravissaient de nombreuses marches dès leur plus jeune âge !

 — Les étages plus bas, quant à eux, avaient les mêmes rôles administratifs ennuyeux auxquels nous avons échappés mon ami et moi-même pour nous concentrer sur l’Histoire de la ville, poursuivit l’autre en souriant.

 — Hélas, la dynastie d’Orles s’est maintenant éteinte, reprit l’autre en faussant un air triste, retirant un chapeau imaginaire. Le dernier d’entre eux, Stéphane d’Orles, est mort sans héritier.

 — Pourtant, c’était un sacré coureur de jupons, d’après ce qu’on raconte, ajouta l’autre sur un ton de confidence.

 — Par conséquent, l’Impératrice Lucrèce IV envoya ici un premier consul qui resta six ans, le temps de préparer le terrain pour un consul permanent, Mr Théodoric, notre maitre ! Et si nous n’occupons plus la Tour, c’est parce que notre maitre a le vertige !

 Les deux amoureux et Minos éclatèrent de rire. Maya elle-même souriait. Leurs guides avaient le sens de l’animation et leur discours humoristique sur le patrimoine de la ville attirait les curieux. Certains s’arrêtaient un instant, puis repartaient, le sourire aux lèvres. Cependant, Kelvin, lui, ne semblait pas partager la bonne humeur qu’ils avaient distillée autour d’eux. Il semblait s’être renfrogné, bras croisés, le visage sous sa capuche.

 — Désormais, la Tour d’Orles n’est plus qu’un symbole, conclut le roux. Elle continue de veiller sur les habitants. Elle est parfois utilisée lors de certains évènements, et notre Évêque, Mgr Steinbeck, s’en est d’ailleurs servie hier, mais je suppose que je ne vous apprends rien !

 Il fit un clin d’œil vers le trio déguisé en pèlerins. Ils s’avancèrent ensuite au pied de l’édifice, et les guides expliquèrent brièvement quelques anecdotes supplémentaires à son sujet. Puis ils les invitèrent à les suivre vers le prochain arrêt.

 Alors qu’ils marchaient, les guides discutaient allègrement avec eux. Lorsque Minos leur demanda leur prénom, le roux se présenta comme Robin, tandis que le châtain s’appelait Jean. C’est au cours d’une banale discussion que Maya comprit qui ils étaient exactement. Ils étaient tout simplement comme elle, des esclaves, appartenant au consul Théodoric. Cependant, ils ne semblaient pas dérangés par leur condition et plaisantaient en se désignant comme « un peu chanceux quand même ». Leur maitre devait les traiter plus gentiment que ce que Maya avait imaginé. Cela expliquait aussi le nombre qui était tatoué sur leurs mains. Ses réflexions furent perturbées lorsqu’ils arrivèrent devant un atelier qu’ils avaient déjà vu la veille.

 — Messieurs-dames ! s’écria alors Robin en montrant l’établissement. Voici une baraque des plus miteuses comparée à ce que nous vous avons montré jusqu’ici, mais qui renferme un trésor inestimable !

 — Effectivement, c’est ici qu’œuvre l’un des peintres les plus prodigieux de notre pays, le grand maitre Edouardo Chumn !

 — Connu pour diverses œuvres, notre homme est spécialisé dans les portraits, et, surtout, dans les portraits express !

 — Il ne lui faut qu’une demi-heure pour vous peindre de manière on ne peut plus réaliste ! lança bien fort Jean. Il est aussi doté d’une mémoire fantastique et serait capable de vous peindre de mémoire ! Hélas, il n’accepte pas plus de quatre commandes par jour et, à cette heure, elles doivent déjà être passées.

 — Mais si vous êtes encore là demain et que vous vous levez très tôt, vous pourrez peut-être tenter votre chance et ramener chez vous une authentique toile du Chumn !

 Sur ces mots, la porte de l’atelier s’ouvrit à la volée, découvrant un homme moustachu d’une quarantaine d’années, coiffé d’un chapeau plat garni de plumes colorées. Il portait un tablier parsemé de tâches de peinture. Armé de son pinceau à la main droite et d’un flacon dans la gauche, il s’avança d’un air pressé et fâché vers les deux esclaves, qui eurent tout juste le temps de se cacher derrière Kelvin et Maya.

 — Je vous ai déjà dit mille fois que je ne voulais plus que vous passiez devant mon atelier, bande de Ricoalas dégénérés ! s’écria-t-il.

 — Messieurs-dames, Edouardo Chumn ! lança le rouquin en esquivant un coup de pinceau.

 — Un grand artiste très sérieux et connu pour sa sagesse ! ajouta Jean derrière Maya.

 — Mais vous allez vous taire ? s’énerva le peintre en abandonnant sa première cible . Vous venez gêner ma tranquillité ! Déjà que des laiderons viennent m’emmerder, si vous en encouragez d’autres à venir frapper à ma porte, je ne pourrai plus travailler !

 — Allons, Monsieur Chumn, calmez-vous, nous allions partir ! lui lança Jean d’un ton qui se voulait rassurant. Baissez cette arme !

 — Je vous jure que si vous revenez faire votre tournée ici, la prochaine fois, j’écrirai au consul ! pesta Chumn en pointant vers lui son pinceau. Et j’écrirai à même votre corps !

 — J’ai toujours voulu devenir une feuille de parchemin, gloussa Robin.

 Edouardo Chumn se tourna vers lui, une veine sur le front menaçant d’exploser. Minos, au contraire, était tellement hilare qu’il était tombé à terre et riait en se tenant les côtes. Le jeune couple riait de bon cœur, tout comme Kelvin et pas mal de passants. Maya exposait quant à elle un large sourire et se frottait les yeux humides. Edouardo Chumn bredouilla quelques mots et leur tourna le dos. Il fit claquer la porte de son atelier et les deux esclaves se rapprochèrent des murs.

 — Comme vous pouvez le voir, lança Jean d’une voix presque dramatique, Mr Chumn a beau être un artiste célèbre de Safranie, il n’en reste pas moins un être humain !

 — Et comme tout être humain, il ressent ses petites frustrations, ses envies… Mais il faut lui reconnaitre qu’il est talentueux. Que ce soit en peinture … ou en …

 Avant qu’il ne termine sa phrase, un sac chuta et explosa sous les pieds de deux esclaves, répandant tout autour d’eux une matière noire et liquide. Tout le monde sursauta de surprise. Jean et Robin, dont les vêtements étaient maintenant assombris, soupirèrent et se frottèrent un instant pour s’en débarrasser. Comme pour les aider, un jet d’eau les frappa soudain, enlevant une bonne quantité d’encre. Maya releva la tête et vit alors le peintre, un seau à la main, qui ricanait. Comprenant que la scène avait été mise en scène, Maya fut presque déçue, mais aussi impressionnée par les efforts de leurs guides, prêts à sacrifier leurs vêtements pour que leurs touristes s’amusent bien.

 — Ou encore en comédie ! Messieurs-dames, Edouardo Chumn ! relança Robin en levant le bras vers la fenêtre par laquelle l’artiste saluait le public.

 Après toute cette agitation, ils poursuivirent leur visite. Ils s’arrêtèrent au Port Fluvial, qui, selon les deux hommes, marquait le confluent du Sinistre avec le Tardif. D’innombrables embarcations stationnaient. Les marins emportaient ou débarquaient des caisses. Des gardes armés se déplaçaient en groupes de trois, à l’affût. Robin leur donna quelques explications sur un ancien atelier de fabrication de navires fluviaux. Alors qu’il en donnait un bref historique, quelque chose attira l’attention de Maya.

 Il y avait deux hommes qui se baladaient, recherchant manifestement quelque chose du regard, l’air mal assuré. Elle avait reconnu les toges qu’ils portaient. Il s’agissait de deux disciples du Culte. Se pouvait-il qu’il s’agisse de ceux qui étaient à leur poursuite ? Elle se détourna d’eux, vérifiant que sa capuche cache bien son visage. Elle tira ensuite sur la manche de Kelvin à qui elle désigna discrètement les individus. Le bandit les observa, sourcils froncés, puis se détourna en adressant un regard rassurant à Maya. Ce n'était pas ceux de Leonne. Elle soupira, mais adressa tout de même derrière elle un dernier regard méfiant.

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