Angoisse et réconfort

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 — Bon, on rentre à l’auberge ? lançala marchande. 

 — On n’y va pas quelques minutes ? proposa Minos, qui devait y être habitué avec ses parents.

 — T’as vu le monde ? J’ai du mal à croire qu’ils pourront tous entrer dans le bâtiment. Hey, les gros bras ! Tu fais quoi ?

 — Hein ? répondit Kelvin après quelques pas en avant. Ah non, je crois que j’ai vu quelqu’un que je connaissais ! Je vais juste voir !

 Minos et Maya échangèrent un regard surpris. Kelvin connaissait-il vraiment quelqu’un dans cette ville ? Elisabeth semblait tout aussi indécise.

 — Il a vraiment vu une de vos connaissances ?

 — Heu, peut-être…

 Soudain, Kelvin se figea. Il fit volte-face et se rapprocha d’eux d’un pas rapide, le dos voûté comme s’il essayait de se faire le plus petit possible. Le voyant agir ainsi, Maya plissa les yeux pour observer à son tour ce qui mettait le terrible bandit dans cet état. Au pied de la Tour, les deux hommes venaient de sortir et d’être rejoints par quelques personnes.

 — Un problème ? demanda Elisabeth, l’air suspicieuse.

 — Quoi, heu, non, nullement, du tout ! s’écria Kelvin d’un ton précipité. Ce… Ce n’était pas lui ! Il lui ressemblait juste !

 — C’est ça…, répondit la marchande avant de soupirer. Bon, ne tardons pas à rentrer, alors.

 — Oui, c’est sûr, il va bientôt faire nuit ! ajouta le bandit. Dépêchons-nous !

 Il s’avança au-devant d’un pas rapide. Elisabeth adressa un regard interrogateur à Maya, qui haussa les épaules. Minos, lui aussi, cherchait à comprendre. Il marcha rapidement pour le rejoindre et lui poser discrètement la question. Ce n’est que quelques minutes après qu’il ralentit et que Maya en profita pour se placer à son niveau. Le jeune dompteur ne semblait pas très à l’aise, ce qui ne laissait rien présager de bon.

 — Kelvin en a reconnus…, chuchota-t-il après avoir veillé à ce que la marchande derrière eux ne les écoute pas. Il y a au moins deux Disciples de l’Intisipeur ici…

 Le teint de Maya passa au blanc en un instant. Elle ralentit jusqu’à s’arrêter complètement de bouger, saisie par la peur. Toutes les idées noires qui lui était passées à l’esprit depuis leur arrivée à Orles revenaient à la charge. Elle avait été bien stupide de croire qu’ils pourraient simplement se rendre dans une ville sans pour autant risquer leur peau ! Les Disciples du Père Arnoldson étaient sur place, et l’Évêque l’avait peut-être reconnue !

 Soudain, la muette sentit une main se poser sur son épaule. Elle sursauta et fit volte-face, alors que son cœur ratait un battement. Mais au lieu de voir un Cultiste ou un garde venu l’arrêter, elle distingua le visage d’Elisabeth. Cette dernière recula d’un pas par réflexe. Elle lisait cette peur et cette angoisse sur le visage de la jeune fille qui faisait maintenant tous les efforts possibles pour cacher son désarroi, en vain.

 Autour d’eux, les passants ne lui prétaient guère attention, comme si elle n’existait même pas. Kelvin et Minos, eux, s’étaient arrêtés et observaient la scène, interdits. L’angoisse les rongeait, eux aussi.

 Puis, après quelques secondes, l’Assyrienne fit un pas en avant et toisa Maya. Celle-ci faillit reculer, mais la marchande se pencha soudain pour la serrer contre elle. La muette ne put retenir ses larmes plus longtemps et éclata en sanglot tout en étreignant Elisabeth, son petit corps tremblotant. Toute la peur, la frustration et la colère accumulées lors de leur trajet se manifestaient en même temps, comme une goutte d’eau venue faire déborder un vase déjà plein. Elle s’était retenue pour Minos. Elle s’était retenue pour Kelvin. Elle n’avait jamais eu l’occasion d’exprimer tout ce qu’elle avait sur le cœur, et son mutisme n’avait rien arrangé. Sentir la douce chaleur contre elle la libérait enfin de ses tourments.

 — Ça va aller…, chuchota la marchande. Quelles que soient les raisons… ça va aller…

 En l’entendant prononcer ces mots, une nouvelle peine vint s’ajouter à son cœur déjà alourdi. Elle ne la connaissait pas depuis plus de deux jours, et pourtant elles étaient devenues amies malgré quelques réticences réciproques au départ. S’ils ne lui avaient rien dit à propos du Père Arnoldson, c’était uniquement pour la protéger. Pour éviter qu’elle subisse le même sort que la famille de Minos. Comment lui cacher plus longtemps une vérité qui la mettrait en danger maintenant qu’elle était venue la réconforter ?

 Elle renifla un coup et se frotta le visage avant de se dégager. La marchande la regardait avec un air soucieux qui se voulait compatissant. Maya toussa avant de se détourner, les poings serrés, tête baissée. Elle se remit à marcher d’un pas malhabile. Elisabeth regarda Minos, puis Kelvin, cherchant des explications qu'ils ne lui fournirent pas, fuyant derrière Maya. La marchande les imita, l’air boudeur.

 Ils arrivèrent à l’auberge et, sans attendre, Maya grimpa jusqu’à leur chambre. Kelvin et Minos échangèrent un regard, puis la suivirent. Elisabeth, cependant, resta quelques instants en bas, pensive et un peu fâchée. La patronne lui demanda si elle allait consommer et elle lui répliqua sèchement avec l’un de ses jurons favoris avant de gravir les escaliers de bois.

 Elle fit claquer la porte derrière elle. Maya était en train d’écrire sur un parchemin. La marchande ne lui adressa pas un regard, pas plus qu’à Kelvin ou Minos, puis se coucha sur sa couchette. La jeune fille se rapprocha d’elle et lui toucha le bras pour la faire réagir. L'Assyrienne la dévisagea avant de reporter son attention vers le morceau de parchemin qu'elle lui tendait. Sans plus attendre, elle s'en saisit. 

« Elisabeth. Merci de nous avoir accompagnés. Nous n’avons pas été très honnêtes avec toi. Nous ne voulons juste pas qu’il t’arrive quelque chose. Je ne peux pas te dire qui ou pourquoi, parce qu’il y a des choses que nous ignorons, mais quelqu’un ici me veut du mal. Kelvin et Minos ont déjà beaucoup perdu pour m’accompagner. Je ne veux pas te faire subir ça… Mais même si on doit se séparer je ne t’oublierai jamais, pour tout le soutien que tu nous as apporté… Merci »

 La marchande déglutit. Elle regarda la jeune fille, qui attendait, tête baissée. Finalement, Elisabeth poussa un grand soupir.

 — Bon… Si vous ne voulez vraiment pas tout me dire, je ferai avec… Mais je ne vais quand même pas vous en vouloir pour pareille bêtise, si ?

 Sur ces paroles, Maya releva la tête. Ses yeux étaient rougis mais elle avait maintenant un faible sourire. La marchande, toujours allongée, lui fit signe de se rapprocher pour l’étreindre à nouveau, et elle se précipita vers elle.

 — Écoutez…, lança Elisabeth. Je dois encore rester toute la journée de demain sur place, pour voir des choses avec le Consulat… je repars le soir. Je sais que vous ne deviez pas aller à Lucrèce à la base mais… disons que, quand je pars, si vous êtes toujours là… ça ne me coutera rien de vous embarquer sur les routes, loin de ce gars qui vous cherche ? Quelle qu’en soit la raison, j’m’en fiche.

 À nouveau, une larme perla aux yeux de Maya. Elle hocha précipitamment la tête et Minos et Kelvin manifestèrent leur approbation. Pour se changer les idées, la marchande proposa quelques petits jeux à base de dés et auxquels Maya pouvait participer malgré son mutisme. Par la suite, Minos alla chercher de quoi boire pour consommer dans les chambres. Ils passèrent une agréable soirée, à essayer d’oublier leurs soucis et les menaces qui pesaient pourtant, irrémédiablement, sur eux.

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