Le Crime de l'Humanité

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 Cette procession, menée par l’homme en armure et celui en toge pourpre, s’arrêta finalement au pied de la tour, au centre de la place St-Barnabé. La foule rassemblée prenait tout l’espace et débordait même dans les rues adjacentes. La petite bande ne se trouvait pas très loin du char et ils pouvaient apercevoir que l’homme en armure faisait désormais face à la créature de bois et de fleurs. Les domrochs avaient été retirés et deux hommes en toge blanche les écartaient de la scène. Par contre, le vieil homme avait disparu.

 Le silence fut vite brisé et la rumeur des conversations reprit, sans aller plus haut que le chuchotement, cependant. Puis des bruits de cor résonnèrent de tous les côtés et tout le monde se tût à nouveau.

 — Chers amis ! appela une voix qui semblait venir du ciel. Merci à tous d’être venus !

 Maya tourna la tête de droite à gauche avant de comprendre qu’on s’adressait à eux depuis la tour. Au premier étage de l’édifice, depuis un balcon, l’homme en pourpre s’adressait à la foule, les bras écartés.

 — Quelle joie, mes amis, de vous retrouver pour cette Cérémonie, l’une des plus importante de notre Culte ! clama-t-il. Laissez-moi vous conter, comme le veut la tradition, l’histoire qui nous rassemble ici aujourd’hui !

 Maya sourit. Elle qui désirait mieux comprendre ce qu’il se passait, elle allait être servie. Autour d’elle, les plus jeunes semblaient tout excités à l’idée d’entendre l’histoire.

 — Tout commence il y a plusieurs siècles, en Majorique. C’est l’histoire d’un homme, St-Egild. C’est aussi l’histoire d’un Colosse, Seboth. Mais c’est surtout l’histoire de Lithé, de Meroclet, et des hommes.

 Il joignit les mains et baissa la tête, chuchotant quelques paroles inaudibles à cette distance. Puis il releva la tête et soupira.

 — Les Colosses ont longtemps été les protecteurs du Culte, reprit-il. La plupart d’entre eux, quand ils réapparaissent, le sont toujours. Seboth avait prouvé toute sa loyauté envers nos Dieux. Nulle doute que l'Assyr serait encore barbare sans son intervention lors de la Troisième Croisade ! Pour cela, nous lui devons un respect infini, même après ce qu’il se passa ensuite.

 Au moment où il terminait de parler, de grands cris sauvages surgirent de la gueule de la fausse créature, et le son des cors résonna tout autour de la place St-Barnabé.

 — Ayant décidé de s’en retourner à un repos bien mérité, Seboth exigea aux Clans de la Majorique une dîme à la hauteur de ses exploits, poursuivit l’homme d’un ton grave. De grandes quantités de nourriture lui furent offertes. Tout le monde était heureux d’apporter sa contribution au bien-être de ce fameux élu des Dieux. Puis Seboth demanda, peu à peu, des taxes plus importantes…

 Il s’arrêta. De nouveaux cris résonnèrent de la gueule du faux Seboth. Cette fois, il s'agissait de lamentations et de pleurs, à en glacer le sang.

 — À force de toujours exiger plus, Seboth semait le drame et la mort dans tout le pays. La famine guettait et malheur aux Clans qui ne payaient pas ! Seboth se déplaçait alors lui-même pour prendre son dû. Vint alors le jour où il exigea que chaque Clan lui fasse don d’un enfant de la famille des Chefs.

 Il s’arrêta et soupira. La musique s’était arrêtée, ainsi que les cris dans la gueule de Seboth. Tout était silencieux. Maya déglutit, mal à l’aise.

 — Ho, bien sûr, ce n’était pas la première fois qu’il exigeait des vies humaines. Mais jamais de ce rang ! C'est là qu’intervient St-Egild. C’était un Évêque, comme moi, mais un peu plus jeune.

 Quelques rires se firent entendre dans la foule et l'homme lui-même avait perdu son air grave pour un sourire jovial.

 — Egild était un ami du Chef de Clan de Portbleurt. Ce dernier était anéanti par la demande du Colosse. Offrir sa jeune fille, enfant unique, alors que sa femme était morte en mettant bas ? C’était une douleur à laquelle il ne pouvait se résoudre. L’Évêque proposa alors d’intervenir auprès du Colosse pour épargner l’enfant. Il se rendit lui-même au grand Lac Cemprès, le repaire de Seboth, et lui expliqua la situation. Mais le Colosse… lui rit au nez.

 Il terminait qu’un rire cruel et gras résonnait, toujours de la gueule de Seboth. L’homme en armure dressa alors l’épée comme s’il désirait affronter le char fleuri.

 — St-Egild, contre toute attente, dégaina son épée. Seboth fut surpris. « Ne sais-tu donc pas que je suis un Colosse ? Je suis immortel, un simple humain ne peut me défaire, car j’ai avec moi Lithé et Meroclet ». Tel était son discours. Notre bon Évêque lui répliqua…

 — Tu les avais peut-être fut un temps ! cria l’homme en armure d’une voix peu assurée mais la plus forte possible. Voyons avec qui de nous deux ils sont en ce jour !

 — Le combat s’engagea ! poursuivit l’Évêque. Mgr Egild n’était pas mauvais, mais il affrontait là un Colosse. Ce dernier, amusé, ne le prit pas au sérieux et joua avec lui comme un aurulve avec un lapereau. Au cours du combat, l’épée de notre héros se brisa sur les écailles de Seboth.

 Illustrant la scène, l’homme frappa le char avec son épée. Aussitôt, celle-ci se cassa en deux et le morceau de lame tomba dans un bruit métallique au sol tandis que de nouveaux rires surgissaient de la bouche du monstre de bois.

 — Tout semblait terminé, soupira l’Évêque. Egild avait perdu son arme et Seboth s’apprêtait à le dévorer. Dans un dernier espoir, notre Cultiste adressa une prière à Meroclet. Mais alors qu’il allait se faire avaler, le Maçon du Monde guida ses gestes. Il leva sa lame brisée qui se planta dans la gorge de Seboth comme dans du beurre. Le Colosse, au dernier moment, avait eu son attention déviée de sa proie par le chant des cigales.

 Même si la foule empêchait de bien voir la scène, Maya devina que l’acteur avait planté son arme dans le cou du char, comme c’était narré. Des cris de douleurs s’échappèrent de sa gueule avant de cesser, tandis que les cors poursuivaient une musique triste, mais victorieuse.

 — L’Évêque venait de tuer un Colosse, reprit le narrateur. C’était un crime sans précédent. Personne n’imaginait cela possible, et c’est encore à ce jour un exploit unique dans notre Histoire… Seulement, si Meroclet l’avait guidé, il n’était pas du goût de Lithé. La Majorique fut alors secouée de toute part et Meroclet demanda à Egild de retourner au plus vite à Portbleurt.

 Le chevalier quitta la scène pour entrer dans la Tour. Maya remarqua que les enfants masqués qu’elle avait vus distribuaient de petits verres en terre cuite remplis d’eau. L’un d’eux lui en confia un, puis à Elisabeth, Kelvin et Minos. Ils les prirent en main avant de reporter leur attention vers la tour. La muette, cependant, ignorait quel serait l’usage du gobelet. Devait-elle en boire le contenu ?

 — La nouvelle de la mort de Seboth fut rapide, continua l’Évêque. Une autre l’accompagnait, tout aussi terrible. Lithé avait décidé de faire punir la Majorique. Une vague mortelle, plus haute encore que cette tour, apparut, prête à ravager l’ensemble du pays pour pleurer la mort de Seboth. St-Egild pria Lithé pour qu’il change d’avis, pour qu’il lui accorde le pardon. Rien n’y fit. La terrible vague se dirigeait toujours vers eux, telle une sentence inévitable…

 Alors qu’il terminait, l’homme en armure paraissait à ses côtés, apportant deux verres. Il en tendit un à l’Évêque, qui le remercia d’un sourire avant de lui faire signe de se rapprocher.

 — Il en appela alors de nouveau à Meroclet. Le Dieu appréciait beaucoup Egild, et toute la Majorique aussi. C’est pour cette raison qu’il était intervenu lui-même pour libérer ces terres du joug cruel de Seboth, alors même qu’il ne l’avait jamais fait auparavant. On raconte que le temps s’est comme figé. La vague mortelle s’est arrêtée et, sans crier gare, elle s’est effondrée avant d’atteindre les côtes, provoquant tout juste un petit remous des bateaux de Portbleurt…

 Il se tût, balayant le peuple d’un regard bienveillant. Soudain, il porta son regard en direction de Maya et perdit l’espace de quelques secondes son sourire, affichant plutôt de la surprise. Saisie d’un mauvais pressentiment, la jeune fille eut un mouvement de recul et se cogna contre Kelvin qui faillit bien lâcher son verre. Elle s’excusa d’un geste de tête, et, quand elle regarda à nouveau l’Évêque, ce dernier avait repris son observation de la plèbe, comme si de rien n’était. S’était-il vraiment attardé sur elle, ou bien cette impression était-elle due à sa paranoïa?

 — Cet évènement que nous nous rappelons aujourd’hui nous prouve que Lithé et Meroclet sont d’égale puissance. L’un ne peut pas créer sans l’autre. Il ne s’agit pas de se réjouir du nombre de vies sauvées. Il s’agit de nous rappeler l’impact de nos prières sur le monde. Sans conteste, cette histoire est un texte fondateur de notre manière de vivre nos croyances aujourd’hui. Pour nous souvenir de ce à quoi nous avons échappé, mes amis, levons notre verre à Lithé et à Meroclet, et rappelons-nous que sans eux, nous ne serions pas là aujourd’hui !

 Il dressa le bras vers le ciel. Tout le monde l’imita. Sans avertissement, d’un rapide mouvement vers le haut, il fit tomber l’eau du récipient, qui atterrit sur lui-même, mouillant ses riches habits pourpres. Aussitôt, chacun fit de même. Maya les copia avec quelques secondes de retard, se mouillant les cheveux et la robe au niveau. Un brouhaha s’était élevé sur la place, ponctué des rires des enfants qui s’amusaient de ce geste sacré.

 Maya observa l’Évêque qui se tenait au balcon. Elle avait beau réfléchir, elle ne voyait pas comment l’homme du Culte aurait pu la reconnaitre. Une seule personne, Héron, connaissait son apparence. Avec une simple description, il n’aurait pas pu la voir dans la foule et être sûr et certain qu’elle était bien la fugitive. Au terme de cette réflexion, alors qu’une chorale qu’elle ne pouvait voir entamait un chant triste, presque mystique, elle soupira, rassurée.

 — Merci à tous d’être venus ! clama l’Évêque. J’invite maintenant tous ceux qui le désirent à venir prier le Chuchoteur et le Maçon en notre belle Église d’Orles ! Vous êtes tous les bienvenus, que vous soyez citoyens de notre ville, simplement de passage ou bien, qui sais, de retour après une longue absence… Nos portes vous sont grandes ouvertes !

 Il fit quelques gestes de main puis se détourna de la foule pour quitter le balcon, poussant l’homme en armure comme un bon ami. Sur la place, c’était le remue-ménage. Certains rejoignaient leurs amis ou venaient saluer des connaissances. Beaucoup quittaient simplement les lieux, en direction de la troisième grande place, là où se trouvait la fameuse Église à laquelle ils étaient conviés. Mais, à en voir la tête d’Elisabeth, ce n’était pas leur destination.

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