Le char fleuri

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 Ce moment de fraternité fut interrompu par la porte qui s’ouvrit sur deux pèlerins encapuchonnés. Voyant qu’il y avait quelqu’un dans la pièce, ils s’immobilisèrent puis lancèrent quelques excuses confuses avant de bien vite refermer la porte, prétextant qu’ils s’étaient simplement trompés. Minos les regarda sortir en plissant des yeux, méfiant.

 — Mais pourquoi y a autant de télétrain ? demanda-t-il.

 — C’est à cause de la Cérémonie du Tsunami de Portbleurt, j’imagine, répondit Elisabeth. C’est le genre de grosse fête du Culte.

 — Ah, mais oui, c’est vrai ! s’exclama le petit garçon en se frappant la tête avec la paume de sa main. J’avais oublié que c’était pour bientôt !

 — C’est même pour aujourd’hui, soupira Elisabeth.

 — J’avoue que ça fait longtemps que je n’y ai plus assisté, intervint Kelvin.

 — Nous on y allait chaque fois, à la Grande Cothédrile ! s’exclama Minos.

 Maya les regardait partager au sujet de ce fameux Tsunami. Ce n’était pas la première fois qu’elle en entendait parler, mais elle n’avait jamais su de quoi il s’agissait précisément.

 — C’est ce soir qu’ils la font, poursuivit Elisabeth. Je suppose que tous les pèlerins viennent des alentours, ils sont conduits par des prêtres, mais c’est l’Évêque de la ville qui officiera.

 — Et on ira, alors ? demanda Minos, s’attirant sans le voir le regard inquiet de Maya.

 — Pourquoi pas, enchérit Kelvin malgré l’expression effarée de la muette. On heu… pourrait y retrouver des gens qu’on connait, qui sait !?

 — C’est ça, soupira Elisabeth. Bha, on aura qu’à manger un morceau avant, parce que ça peut parfois durer un bon moment, ces conneries.

 Maya baissa les yeux. Voilà qui ne la rassurait guère. Ils allaient se rendre d’eux même à une Cérémonie du Culte, alors qu’elle avait les Disciples et l’Inquisiteur à sa poursuite ! Enfin, au moins, d’après Elisabeth, c’était l’Évêque d’Orles qui s’en occuperait. Néanmoins, même s’il y avait peu de chance d’y croiser l’Inquisiteur, il en était autrement pour ses Disciples. N’étaient-ils pas dans le coin quelques jours avant ?

 Ils descendirent au rez-de-chaussée et commandèrent de quoi manger. S’il était encore très tôt, beaucoup d’autres clients semblaient avoir eu la même idée qu’eux. La patronne de l’établissement et ses deux fils étaient surchargés et parcouraient la pièce pour servir les commandes. Comme ils n’avaient pas très faim, ils se contentèrent de demander des assiettes de pains avec un peu de charcuterie et de fromage.

 Leur repas terminé et l’addition payée par Elisabeth, ils sortirent dans Orles. Les rues étaient déjà beaucoup plus calmes qu’à leur arrivée. Elles étaient même presque désertes, ce qui laissa Maya perplexe. Toutes les boutiques semblaient désormais fermées et les passants se dirigeaient lentement dans une direction commune. Elisabeth s’avança comme eux et fit signe aux trois autres de la suivre.

 — Ça doit commencer par-là, venez ! lança-t-elle.

 Minos et Kelvin avançèrent sans poser de question, l’air décontracté. Maya, par contre, appréhendait de plus en plus cette Cérémonie. Elle les imita, un peu en retrait, la main droite posée sur le col de sa tenue de travail, peinant à cacher son angoisse croissante.

  Au fur et à mesure, des hommes, des femmes et des enfants commençaient à sortir. Comme eux, ils convergeaient tous vers le même point. Si certains affichaient une mine sérieuse, beaucoup semblait plutôt réjouis et impatients. Les enfants paraissaient particulièrement excités. Maya comprit pourquoi une fois arrivée à destination.

 Orles disposait de trois Grands Places. C’était sur l’une d’elle, la place Ste-Lucie, que tout le monde se rassemblait. Bien qu’il y ait déjà une petite foule sur place, personne ne pouvait cacher l’immense créature au centre. En l’apercevant, Maya s’arrêta d’abord de marcher, surprise et effrayée. Mais à mieux y regarder, elle comprit que la forme qu’elle avait en face d’elle n’était pas un véritable être vivant mais simplement un simulacre à base de fleurs disposées sur une structure qu’elle ne pouvait pas voir. Oubliant peu à peu sa peur, la muette se pressa de rejoindre les autres qui, tout aussi intrigués, essayaient de se frayer un chemin dans la foule pour mieux voir.

 Les décorateurs avaient fait un travail remarquable. Le char, objet de toutes les attentions, avait l’aspect d’une immense créature reptilienne, disposant de quatre et courtes pattes et, surtout, d’une immense gueule aux grandes dents. Sa queue, qui dépassait du char sur plusieurs mètres, se terminait avec un lourd fléau pointu qui trainait au sol. La créature de bois et de fleurs était immobile, mais criante de réalisme, surtout de loin. On aurait dit que ses yeux vous fixaient, où que vous alliez. Devant l’ensemble, quatre domrochs étaient attelés. Ils patientaient, secouant parfois négligemment la tête. On aurait dit de simples souris en proie à un loup.

 Maya n’avait aucune idée de ce que le char représentait. Elle savait simplement que, quoi qu’il s’agisse, elle n’aurait eu aucune envie de tomber dessus ! Après l’avoir admiré quelques instants, elle regarda tout autour, cherchant des indices sur la signification du monstre. Juste devant la fausse gueule, hommes discutaient. Le premier portait une armure ainsi qu’une lourde épée. Il semblait jeune et embarrassé. Son interlocuteur, hilare, portait une grande toge pourpre, parsemée de symboles. Il n’était plus de première jeunesse. Ce dernier se détourna et fit signe à des enfants dans la foule. Ceux-ci avaient tous revêtu le même costume vert et brun. Il entama la discussion avec les jeunes, comme s’il leur donnait des consignes. Puis Maya fut poussée par d’autres personnes et elle ne put en voir plus.

 Elle dut se faufiler pour ne pas se retrouver écrasée entre deux pèlerins. Après quelques secondes, elle aperçut Kelvin, qui lui faisait signe et elle le rejoignit. Peu de temps après, Elisabeth revint vers eux en compagnie de Minos, tout excité.

 — C’est génial ! lança l’enfant. Ils en font pas un aussi beau à Leonne !

 — J’avoue qu’il est très bien fait, commenta la marchande. Les artisans ont fait du foutrement beau travail.

 — Oui, du beau travail, confirma Kelvin en regardant plutôt vers le devant de la foule.

 La jeune muette, qui avait maintenant perdu toute once de peur, tressaillait de questions. Elle aurait souhaité demander ce que le char était censé représenter, mais aucun de ses camarades ne faisait attention à elle. Les conversations allaient dans tous les sens et la muette avait du mal à se faire remarquer. Finalement, alors que la place Ste-Lucie commençait à grouiller de monde, telle une fourmilière en effervescence, le char se mit en marche, tiré par les bovidés. Aussitôt, tout le monde se mit à le suivre, d’un pas lent. La créature s’embarqua ainsi dans une longue et vaste rue, dont elle prenait presque toute la place, se dirigeant vers la haute tour qu’ils avaient vue en arrivant. La marche se passa dans un silence particulièrement surprenant. Même le bruit des pas semblait s’être éteint, comme si plus aucun son n’existait.

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