Locustine

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 Examinant le plateau de jeu, Lucrèce IV, l’Impératrice de Safranie, semblait confrontée à un sacré dilemme. Son adversaire venait de déplacer un Fou, menaçant sa Tour. Elle pouvait encore la sauver en utilisant son Cavalier, mais le mouvement précédent provoquait aussi une ouverture qu’elle pouvait difficilement écarter, dans le but de prendre la dame adverse et rétablir l’équilibre de la partie. Il lui suffisait effectivement d’envoyer son Cavalier, le même, provoquer l’Échec, obligeant ainsi son opposante à sacrifier sa Dame. Mais dans ce cas, sa Tour serait ensuite perdue. Ou pis encore, son Cavalier, qui mourrait ainsi en héros. Pour la plupart des joueurs, l’élimination de la Dame était une priorité, mais l’Impératrice détestait sacrifier des pièces pour parvenir à ses fins.

 Ricanant, la dame qui lui faisait face attrapa son gobelet. Elle en huma le parfum avec extase, puis en avala une gorgée avant de grimacer, l’air terriblement déçue.

 — Par tous les Colosses, ton fils ne peut-il cesser d’empoisonner tes vins, Lucrèce ? s’exclama-t-elle en déposant son verre avec dégoût.

 — Que veux-tu, il tient aux traditions, soupira Lucrèce en envoyant finalement son Cavalier à la rescousse de sa Tour.

 — Tout de même, un vin d’Arela ainsi gâché par l’horrible goût de la ricine !

 Saisissant son Fou, elle mit en danger un Pion, puis se renfonça dans son fauteuil, la mine boudeuse. Les deux joueuses étaient tout aussi âgées l’une que l’autre. Si la première était issue de la noblesse et dirigeait tout un Empire, son amie avait un rôle bien plus obscur. Rares étaient ceux au courant de son travail au chevet de Lucrèce IV. Si on ne voyait en elle qu’une simple dame de compagnie, Locustine était bien plus que cela.

  Cobalte, Locustine avait été élevée par un Savant controversé qui lui avait transmis son savoir au sujet des poisons. À douze ans, elle était capable d’en réciter la majorité, leurs antidotes les plus courants et les symptômes associés. C’est aussi à cet âge-là que son père fut condamné par l’Inquisition pour différents crimes. Le hasard voulait que l’Inquisiteur d’une autre contrée, Armand de Massal, soit présent lorsque la sentence fut donnée. Le Cultiste s’était approché d’elle. Impressionné de voir tout ce qu’elle savait, il l’encouragea à poursuivre ses recherches.

 Ultérieurement, la jeune fille reprit contact avec l’Inquisiteur. Elle avait poursuivi les expériences de son père, mais avait besoin d’un ouvrage interdit et scellé dans la Bibliothèque d’Emor. L’Inquisiteur fit le voyage exprès pour elle, et ils le cherchèrent ensemble. Jamais Locustine n’avait vu autant de livre, et jamais elle ne reverrait la plupart.

 Finalement, Locustine suivit Armand jusqu’en Safranie. Il l’aida à conclure ses recherches et c’est alors qu’elle fit la rencontre qui allait bouleverser sa vie. Lucrèce était encore une jeune fille, sa cadette de quelques années, timide et en manque d’assurance. Quand Armand de Massal leur expliqua son plan pour propulser l'adolescente au siège d’Impératrice, Locustine se fit la promesse de toujours la protéger.

 Forcer l’Empereur Rodrigo à boire le poison qui signerait sa fin ne paraissait pas évident. Paranoïaque, et il y avait de quoi, l’homme de pouvoir avait déjà échappé à de nombreuses tentatives d’assassinat. Le père de Lucrèce était prudent et ne consommait des aliments qu’après s’être assuré qu’ils n’étaient pas dangereux, en les testant sur d’autres personnes.

 Ruser était la seule solution. Plusieurs mois furent nécessaires afin d’habituer le corps de Lucrèce à un premier poison, le cyanure. Pour ce faire, elle devait consommer régulièrement de toutes petites doses, et augmenter celles-ci en suivant les calculs de Lucrèce. La moindre erreur aurait pu se révéler fatale.

 Alors qu’il patientait à l’écart, Lucrèce s’était présentée devant son père, une bouteille de vin à la main. L’Empereur Rodriguo avait de suite manifesté sa méfiance, mais sa fille était parvenue à le convaincre de boire un verre après en avoir elle-même consommé un entier. Il s’empara du même gobelet qu’elle puis avala d’une traite le liquide empoisonné. Lucrèce détourna les yeux et son père s’écroula par terre, sans vie, signant ainsi la fin de son règne et le début de celui de sa fille.

 Lucrèce avait alors deux frères, qui explosèrent en apprenant la nouvelle. Non pas qu’ils regrettaient la mort de leur père mais bien qu’ils s’estimaient plus à même de diriger le pays. Mais la protection de l’Inquisiteur mit fin aux querelles, aux yeux du peuple du moins. Il fallut encore cinq mois pour régler leurs assassinats par les poisons de Locustine.

 Au début de son investiture, c’était surtout l’homme du Culte qui prenait les décisions. À peine âgée de quatorze ans, Lucrèce IV devait apprendre les ficelles du métier. Armand de Massal fit aménager des routes commerciales, favorisa le commerce, renforça l’armée et, surtout, donna plus de pouvoir au Culte. Il en profita pour dénicher l’argent nécessaire à la fabrication de la première Cathédrale de Safranie.

 Une cinquantaine d’année était passée depuis son premier meurtre. Lucrèce IV était devenue une Impératrice respectée et appréciée. Elle avait une bonne réputation, autant auprès de la plèbe que de la noblesse. Elle était parfois rude, mais toujours juste. Elle avait conclu l’Accord commercial des corsaires de Safranie. Elle était parvenue à rendre son continent plus imposant qu’avant sur l’échelle mondiale. Elle s’était mariée, et avait même donné la vie. Elle avait eu ses hauts, et aussi quelques bas. Tout au long de son règne, Locustine lui était restée fidèle. Sa seule véritable amie à la Cour du Palais Impérial était l’empoisonneuse qui l’avait aidée à tuer son père et à rester en vie depuis.

 Nul poison connu à ce jour ne pouvait tuer l’Impératrice, désormais. Locustine avait pris soin d’immuniser sa protégée à toutes sortes de toxines, au point que son propre sang était devenu un danger mortel pour quiconque y touchait. C’était à elle que les soins de sa cadette étaient attribués, bien qu’elle ne soit presque jamais tombée malade.

 Évidemment, il y avait un mécontent dans cette histoire. Il s’agissait ni plus ni moins que de Césarion, le fils unique de Lucrèce IV. Comme elle a son âge, il avait essayé de l’empoisonner pour prendre sa place. En vaint. Le garçon avait commencé à devenir de plus en plus hargneux. Il avait même tué son père et sa propre femme dans des tentatives désespérées pour atteindre sa mère en respectant la diabolique tradition de sa dynastie.

 Toujours aujourd’hui, Césarion essayait de tuer sa mère, sans cesse. Ses tentatives avaient désormais un goût de grotesque. Il ignorait que c’était à la vieille Locustine qu’il devait ses échecs à répétition. Les deux complices s’étaient bien gardées de le lui dire.

 C’est ainsi que, jour après jour, les deux femmes avaient grandi dans le Palais, vieillissant ensemble, se protégeant l’une et l’autre. Aujourd’hui, comme souvent, elles se distrayaient mutuellement à base de jeux, comme les deux gamines qu’elles étaient toujours un peu. Rien n’avait changé, après tout. Elles étaient toujours aussi mauvaises aux échecs.

  Renversant le Cavalier de son amie, Locustine observa sa réaction. Alors que l’Impératrice ronchonnait à la recherche d’une contre-attaque, les portes de la pièce s’ouvrirent.

 Les deux femmes oublièrent immédiatement leur jeu et Locustine entendit même distinctement son amie déglutir. L’homme était seul et portait des vêtements richement décorés aux blasons des Lucrèciens. Il avait au visage cet air à la fois sérieux et blasé qui s’était accentué au fil de ses échecs. Césarion, le fils héritier, était là.

 Il s’arrêta à bonne distance et s’inclina, comme le voulait la tradition. En le voyant faire, Lucrèce IV se mordit la lèvre, désappointée. Elle et son mari avaient été trop stricts sur son éducation, elle s’en rendait compte à présent. C’était cette même tradition qui avait fait naitre le ressentiment de Césarion à son égard. Elle regrettait de ne pas avoir eu un second enfant pour ne pas répéter les mêmes erreurs. Hélas, c’était peut-être le seul prix à son incroyable longévité. Le procédé de Locustine avait transformé son corps en véritable Enfer pour le vivant. C’était déjà un miracle qu’elle ait pu enfanter une fois. Heureusement, la progéniture de Césarion, des jumeaux, ne partageait pas l’aigreur de leur père.

 Bien que terriblement frustré, Césarion restait le prince de Safranie et, par conséquent, un membre privilégié du Gouvernement. Il assurait la communication entre la capitale et les grandes villes. Il était le premier au courant des histoires les plus sérieuses et aidait sa mère à prendre des décisions.

 — Mère, lança-t-il sobrement. Nous avons reçu une missive de l’Inquisiteur Arnoldson. Il sera là ce soir pour vous faire part d’une requête importante.

 — Une requête ? répéta Lucrèce IV d’un air pensif. Il n’en dit pas plus ?

 — Il n’a jamais été très bavard avec moi, répondit Césarion avec amertume.

 Locustine adressa un regard curieux vers son amie, qui ne semblait pas savoir qu’en penser. Les visites de l’Inquisiteur n’étaient jamais de bonne augure. Il avait le pouvoir de soulever les foules. La populace, très croyante, accordait énormément d’importance au Culte.

 Depuis qu’il était à son poste, l’Inquisiteur avait réclamé à quelques reprises de violentes répressions face à des villages qu’il jugeait hérétiques. Le plus terrible avait été de se lancer dans la Croisade Perdue, près de quinze ans auparavant. Une guerre catastrophique aux tristes conséquences que l’Impératrice tentait péniblement d’oublier.

 Elle se leva de son fauteuil, rapidement imitée par Locustine. Elles s’étirèrent sous le regard morne de Césarion, puis sa mère le remercia et il s’inclina. Avant de sortir, il jeta un regard vers la bouteille de vin et soupira. Cela n’était qu’un échec de plus, mais il suffirait d’une seule réussite pour parvenir à ses fins.

 Sans demander son reste, Locustine se retira à son tour. Le Père Arnoldson était au courant de son existence, mais elles avaient décidé d’un commun accord qu’il était préférable qu’elle ne soit jamais présente quand l’Inquisiteur, lui, l’était. Qui sait ce que ce mystérieux personnage à la réputation aussi froide que la glace de la Majorique pourrait faire d’elle, s’il l’exigeait ? Alors qu’il était si simple de lui mentir sur sa localisation précise.

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