Coup de bluff

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  Lorsqu’elle put enfin sortir la tête du sac, Elisabeth haleta d’abord, profitant de pouvoir respirer plus librement. Ce n’est pas qu’elle manquait d’air à l’intérieur mais le stress et la colère y étaient pour beaucoup. Elle se trouvait d’ailleurs toujours à l’intérieur, seules ses épaules dépassaient du paquet. Elle s’en serait volontiers débarrassée si ses mains et des pieds n’avaient pas été liés avec une corde qui lui brulait la peau à force de se débattre. Avec un regard mauvais, elle fixa l’homme assis en face d’elle, sur un rocher un peu surélevé. Il n’était éclairé que par la faible lueur d’une torche plantée au sol. Il avait une barbe de plusieurs jours qui cachait sa bouche et ses cheveux étaient longs et crasseux. Il était à l’opposé des critères de beauté des hommes de son Assyr natale. Cette simple vision la dégoutait. Les deux autres, qui l’avaient portée jusqu’ici, s’assirent ensuite à sa gauche et à sa droite. L’un avait un nez crochu dépassant d’une barbe encore plus affreuse que le précédent. Le dernier, au contraire, semblait s’être récemment rasé, avec peu d’adresse à en juger les différents pansements sur sa joue. Leurs regards passaient d’elle à leur ami au centre, qui devait donc être leur leader. Ce dernier resta un instant silencieux, avant de soupirer longuement.

 — Alors, veniez d’où, ma petite dame ? demanda-t-il d’un ton las.

 — Qu’est-ce que ça peut te foutre, pestiférée catin ? répondit la marchande du tac au tac.

 L’insulte provoqua un petit rire chez l’homme au nez crochu, mais il cessa dès que le regard sévère de son chef se porta sur lui. Ce dernier finit par ramener son attention vers leur victime, les sourcils froncés d’un air mécontent qui satisfaisait plus Elisabeth qu’il ne l’effrayait.

 — Bon, on n’a pas toute la nuit, je pensais me reposer, à la base, maugréa-t-il. On te laissera repartir si tu nous explique ce que c’est que ta fameuse marchandise.

 — Ma marchandise ? répéta Elisabeth, outrée. Vous avez volé ma marchandise ?!

 — Ouaip, en même temps, fallait pas se vanter qu’t’avais de quoi devenir riche, fit remarquer l’homme. Du coup, on a pris tes sacs. Mais, par Lithé, on a aucune idée de ce que c’est, dedans.

 Il s’interrompit et se retourna en claquant des doigts. Le rasé pivota pour plonger sa main dans un gros sachet et en retirer une poignée du contenu qu’il tendit à son chef. Celui-ci l’attrapa et le glissa sous les yeux de la marchande, qui pesta en constatant qu’il s’agissait bien de ce qu’elle était venue vendre en Safranie.

 — C’est la première fois qu’on voit ces trucs, précisa l’homme. On sait que ça a une bonne odeur, Pyracmon en a goûté un, disait que c’était pas dégueu. Mais si on essaye de vendre ça comme ça, ça marchera pas, et ce serait bête de perdre un truc qui a plus de valeur. Alors explique-nous ce que c’est. Et après, on te laissera repartir en Assyr, les poches vides.

 — Alors ça, vous voyez, vous pouvez tout aussi bien vous les foutre par le trou du …

 Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase que l’homme lui assénait une puissante gifle qui la fit chuter. La douleur était vive et les cailloux au sol lui éraflèrent l’autre joue. Elle lança un juron tandis que le type au nez crochu l’attrapait par les épaules pour la remettre droite, telle une simple quille.

 — Feriez mieux de pas la jouer trop fine, ma petite dame. On vous fera cracher le morceau si vous acceptez pas de nous expliquer ce qu’on a volé de votre plein gré. Ne nous faites pas perdre notre temps pour rien.

 — Ouais, nous faites pas perdre notre temps ! répéta l’autre barbu en rapprochant sa tête trop proche de celle d’Elisabeth à son goût.

 — C’est bon Ad’, merci, soupira le chef d’un air las.

 L’homme perdit son sourire et retourna à sa place, tête baissée. Mais avant de s’asseoir, il sembla scruter quelque chose derrière eux. Il se rassit finalement, mais en continuant de jeter par moment un coup d’œil derrière lui, ignoré de ses compagnons. Par contre, la marchande, elle, l'avait remarqué Hélas, l’obscurité était telle qu’elle ne pouvait voir ce qui semblait tant intriguer le susnommé « Ad’ ». Puis elle reporta son attention sur le chef. Elle venait d’avoir une idée.

 — C’est lequel qui a bouffé de mes graines ? demanda-t-elle.

 — C’est moi, répondit l’homme aux pansements, agressif.

 — Et tu te sens comment ? demanda-t-elle avec un sourire qui s’élargissait lentement.

 — Bhé ? s’étonna l’homme. Comment ça ? J’suis fatigué, c’tout.

 — Oui, sûr, ça prend un moment avant d’agir, soupira Elisabeth en haussant les épaules.

 — Agir ? grommela le chef. Globalement, ça fait quoi ?

 — Eh bien, ça dévore les entrailles de l’intérieur, ça pousse partout dans le corps pour en sortir par tous les orifices, énuméra Elisabeth d’un air innocent, les yeux au ciel comme si elle récitait quelque chose par cœur. Tout ça dans d’atroces souffrances, il parait.

 L’homme rasé resta bouche-bée, horrifié, à la fixer. Le troisième luron se retourna vers son ami, tout aussi effrayé. Leur chef, enfin, passait son regard de la dame à son compagnon dont elle venait de prédire une mort horrible, ne sachant s’il devait y croire ou non.

 — C’est du bluff, dit-il finalement, sans paraitre rassuré pour autant. Pyracmon ne se sent pas mal, et pis, si c’était vrai, ce serait vraiment une marchandise de merde pour devenir riche.

 — Sauf si mes clients sont des truands ou des assassins, fit remarquer Elisabeth en souriant de plus belle. J’ai cru comprendre qu’une certaine famille haut placée en Safranie avait un goût prononcé pour les poisons…

 Cette remarque fit faire un pas en arrière au chef. Faire entrer les Lucréciens dans leurs affaires était loin de l’enchanter. Puis, soudain, Pyracmon se releva d’un bond et se précipita vers elle, prêt à la massacrer. Il fut cependant rattrapé par son chef, qui l’empêcha de rouer de coups leur otage. Le dernier, lui aussi, s’était relevé, mais ne sachant que faire.

 — Laisse-moi la buter, Acamas ! Elle m’a tué, putain !

 — Calme-toi, bordel, Pyra ! répliqua son chef en le maintenant tant bien que mal. Elle doit bien connaitre un antidote !

 — Ah, bha oui, bien sûr, et je vais le révéler comme ça aux trois gueules de griloo qui ont essayé de m’enlever et de me voler ! répondit Elisabeth d’un ton cinglant.

 — Tu ferais mieux de ne pas faire la maligne, toi…, grommela le chef en forçant Pyracmon à reculer, dégainant un coutelas qui fit immédiatement perdre son sourire à Elisabeth.

 — Hey, si vous me tuez, vous ne pourrez jamais soigner votre pote ! s’écria-t-elle précipitamment.

 — Ouais, sans doute, ricana Acamas. Mais d’un autre côté… c’est pas avec une oreille ou une main en moins que tu pourras rien nous dire, si ?

 La marchande déglutit. Elle était allée trop loin dans son histoire. Acamas se rapprochait d’elle en triturant sa lame dans ses mains gantées, tandis que, derrière lui, Pyracmon essayait de se calmer. Adnanos, enfin, regardait la scène avec un sourire en coin, même s’il paraissait inquiet pour son compagnon. Lorsque le chef arriva juste devant elle, le toisant de sa taille, le couteau prêt à lui lacérer quelque chose, elle ferma les yeux pour ne pas voir ce qui allait arriver. Mais avant qu’elle ne sente la lame la taillader, elle entendit soudain un bêlement rompre le silence qui s’était installé.

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