Le marché nocturne de Gamla

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 Les rues étaient éclairées par diverses torches postées à intervalles réguliers sur les bâtiments. Plus ils se rapprochaient de la rive du Sinistre, plus la rumeur des conversations et les rires se faufilaient à leurs oreilles. Maya fut satisfaite de voir Minos tourner la tête en direction d’une musique entrainante. Ils coururent vers l’origine de la mélodie où ils troubèrent un public autour de deux personnages habillés de moult couleurs. Le premier était aux instruments, flûte et harpe en main tandis que l’autre, malgré un tambourin parsemé de clochettes, s’exprimait plutôt par la parole. Une marionnette lui donnait la réplique et lui posait les questions sur lesquelles il enchainait avec fougue et entrain, pour le plaisir des jeunes spectateurs.

 Sans dire un mot, Minos s’infiltra au-devant de la scène, avec d’autres enfants de son âge. Maya le suivit, mais resta en retrait, contente de le voir distrait de leur quotidien. Toutefois, la manière de raconter de l’homme était si éloquente qu’elle se laissa à son tour envoutée. C’était l’histoire d’un roi du Denimope qui avait réuni autour de lui plusieurs compagnons. Choisis par les Dieux, ils devaient prouver leur valeur afin d’unifier leur pays. Chaque étape du récit était plus incroyable que la précédente. Bien vite, ils firent appel aux membres du public pour jouer les scènes racontées. Minos fut choisi pour incarner le Seigneur Nerlim, un homme proche des animaux, et en particulier des loups. Le rôle lui seyait à merveille. Le jeune berger s’amusa comme un petit fou et cela ne pouvait pas causer de tort.

 Après quelques récits, l’homme s’interrompit et porta l’enfant qui incarnait le Roi Arthurus en triomphe. Il encouragea tout le monde à l’applaudir, lui et les autres, puis ils saluèrent leur public. Minos retourna vers Maya avec un sourire enchanté tandis que les deux artistes passaient parmi la foule pour récupérer une pécune.

 — On pourrait peut-être faire pareil ! proposa Minos tandis qu’ils s’éloignaient de la scène. Comme ça, on gagnerait un peu d’argent !

 Maya éclata d’un rire silencieux. Elle avait du mal à imaginer Kelvin, Minos et elle-même produire quoi que ce soit de potable pour distraire la populace. Peut-être que le brigand, avec un peu d’entrainement, pourrait correctement raconter des histoires abracadabrantes comme il en avait l’habitude ? Minos mettrait Pan en scène. Mais elle, par contre, sans parole, c’était à oublier.

 Sur les quais, de toutes petites échoppes étaient installées. Plus petites que celles de Leonne, on ne pouvait y disposer qu’une petite quantité de chose. Ils regardèrent avec un peu de curiosité les diverses marchandises proposées sur place. Une dame proposait d’étranges amulettes liées aux Saints du Culte. À côté, un petit homme au dos voûté et au sourire pernicieux proposait des bijoux taillés avec soin, sous la protection d’un homme imposant qui tenait fermement la main sur le fourreau de son épée. Seul derrière une minuscule échoppe exposant quelques bougies, un homme dont les yeux étaient cachés par un drôle de chapeau trop grand souriait excessivement aux passants qui semblaient ne même pas le voir. Mais le principal du marché résidait un peu plus loin, où pas mal de monde s'était rassemblé pour goûter la spécialité locale, le Borkinsha.

 Il s’agissait d’une simple brochette de poisson dont la viande était cuite sur un feu de bois, le tout saupoudré d’un mélange d’épices et de pétales de Vernacées réduits en confettis. Une dame s’occupait de prendre l’argent des clients et de leur donner leur Borkinsha tandis que son mari découpait les poissons et assaisonnait les brochettes sous le regard des curieux. Le tout laissait un délicieux fumet enivrer les narines des passants qui, forcément, finissaient par y jeter un coup d’œil. Minos fit mine de vouloir s’approcher, mais abandonna vite face la masse des clients.

 Les quelques derniers stands présentaient, eux aussi, de la nourriture. Malgré l’attroupement d’enfants qui attendaient leur pomme caramélisée, Minos fit semblant de ne pas avoir vu les friandises. De toute façon, ils n’avaient pas d’argent. Ils étaient presque arrivés au bout du petit marché nocturne quand Minos attrapa soudain la manche de Maya. Il pointait de son autre main une petite étable sans mur et où seules de petites haies en bois empêchaient les animaux de sortir.

 — Regarde, Maya ! s’écria-t-il. Ce sont les domrochs de Madame Pas Polie !

 Maya fronça les sourcils et observa. Effectivement, on voyait plusieurs domrochs s'y reposer, mais Maya aurait été incapable de reconnaitre les animaux de tout à l’heure. Pour elle, tous les bovins présents se ressemblaient comme deux gouttes d’eau, et encore plus dans l’obscurité. Elle adressa un regard perplexe à Minos, qui secoua la tête.

 — Si, j’te jure ! C’est eux, j’en suis sûr ! Ça veut dire qu’elle est encore là, Madame Pas Polie, tu crois ?

 — Certainement, répliqua soudain une voix glaciale.

 Ils sursautèrent et se retournèrent. Elisabeth Ducaffet était là, son écharpe bien serrée autour du cou, un Borkinsha entamé dans une main. Elle semblait partagée entre surprise et fatigue, et Maya se mordit la lèvre en repensant à la manière dont Minos venait de la surnommer. Le berger devait penser à la même chose, parce qu’elle l’entendit déglutir bruyamment.

 — Bon… Bonsoir ! hésita-t-il. Vous vous êtes arrêtées ici aussi ?

 — Je voulais visiter un peu le fameux marché de Gamla, répondit-elle en les regardant avec sévérité. Et vous, vous êtes arrivés ici à pied ?

 — O-Oui ! dit Minos en hochant la tête. On n’a toujours pas d’argent, alors on pouvait pas aller dans une charrette !

 — Vous auriez pu trouver une qui vous aurait pris sans demander d’argent, fit remarquer la marchande en haussant les épaules.

 — Mais vous, vous vouliez pas, non ?

 La dame resta un instant silencieuse. Finalement, elle mangea un morceau de poisson afin d’éviter de devoir répondre. Elle resta sans bouger, à mâcher la nourriture en les regardant avec défi, l’autre main sur la hanche, s’attendant sûrement à ce qu’ils partent. Mais il n’en fut rien, ni Maya ni Minos ne bougèrent d’un cil. Elle avala sa bouchée et soupira, tout en étouffant à peine un juron.

 — J’ai des principes de marchand, finit-elle par dire. Ce n’est pas en rendant service que je deviendrai riche. Je ne veux pas devenir le régusan de la farce, jamais.

 — Et vous vendez quoi ? questionna Minos en reprenant peu à peu confiance, là où Maya serait volontiers partie sans demander son reste.

 — C’est un secret ! répondit-elle en bombant le torse. C’est le genre de produit qui n’a encore jamais été commercialisé en Safranie, et je compte bien en garder le monopole !

 — Oh, j’adore les secrets ! s’écria Minos, attirant vers eux les regards de certains passants. Et c’est quoi, dites ? Ça se mange ?

 — Hum, pas exactem… mais je n’ai pas d’obligation de te répondre ! se ravisa-t-elle en se renfrognant. C’est trop luxueux pour Gamla, pour le moment, en tout cas, et je ne vois pas pourquoi je devrais perdre mon temps avec des vagabonds puants sans le sous ! Du coup, au revoir, et pour de bon ! Madame Pas Polie, elle va se pieuter !

 Et sans plus attendre, elle s’avança, bouscula presque Maya et rentra dans l’auberge voisine de l’étable. Autour d’eux, les curieux qui s’étaient arrêtés partaient déjà. La muette soupira et regarda vers Minos qui semblait à la fois embêté et perplexe. Il renifla trois coups, puis haussa les épaules.

 — Heu… on rentre dormir, proposa-t-il. On doit encore beaucoup marcher, demain !

 La muette acquiesça. Si leur visite nocturne s’était un peu finie en eau de boudin, ils s’étaient tout de même bien divertis et, globalement, cela avait été bénéfique à la fois pour elle et pour lui. Ils en restèrent donc là et prirent le chemin du retour.

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