La marchande et ses domrochs

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 Ils quittèrent donc précipitamment le territoire des insectes carnivores. Après un petit moment, ils virent enfin les rives du fleuve. Les eaux tumultueuses proscrivaient toute traversée à la nage. Ils y remplirent leur gourde et burent chacun une gorgée pour se désaltérer. De là où ils étaient, ils pouvaient voir la route pavée qui suivait le long du Sinistre. La suivre était le chemin le plus rapide pour relier Leonne à Orles. Elle était assez large pour laisser passer trois charrettes côte à côte.

 Maya profita de cette pause pour fouiller dans sa caisse de pharmacie et vérifier les notes de ses parchemins. Elle en retira quelques plantes et, suivant les instructions, commença à fabriquer des pansements de fortune. Kelvin ne le remarqua pas de suite. Ce n’est que lorsqu’elle s’approcha avec le fruit de son travail qu’il comprit et se releva d’un bond, déconfit.

 — Non, vraiment, ça ira, Maya ! s’écria-t-il en agitant la main en signe de désapprobation. Pas besoin de soin, je suis un homme fort, après tout !

 Si elle ne pouvait répondre par la parole, Maya lui adressa un regard sévère parfaitement parlant. Elle posa ses mains sur les hanches, les doigts orientés vers l’avant, comme pour le gronder. Le bandit fit un nouveau pas en arrière, refusant toujours de se laisser faire. Il ne vit pas que Pan s’était glissé dans son dos pour lui donner un coup de tête dans le postérieur. Ainsi poussé, il tomba face contre terre et Maya se jeta sur lui pour désinfecter une première morsure. À peine l’avait-elle effleuré avec ses produits que Kelvin poussa un cri. Il fallut que Minos, hilare, vienne aider la jeune fille pour qu’elle puisse réellement le soigner. Finalement, le bandit se laissa faire, sans pour autant cesser de se plaindre que le remède était plus désagréable que les blessures elles-mêmes.

 Partagée entre lassitude et amusement, Maya soupira quand elle eut enfin terminé. Sans l’advouquetin et Minos, elle n’aurait jamais pu soigner le bandit, qui se mordait toujours les lèvres, les yeux à moitié clos comme si cela lui permettait de moins ressentir les picotements dus au désinfectant. Ils se remirent ensuite à avancer. Cette fois-ci, Kelvin resta en retrait sans raconter la moindre histoire dont il était le héros. Ce qui n’était pas forcément désagréable.

 Comme convenu, ils se contentèrent de suivre la route. La menace de l’Inquisiteur s’était effacée à force de s’éloigner de Lebey, et les mesures de sécurité qu’ils avaient prises jusqu’alors ne semblaient plus aussi nécessaires. Très vite, ils s’écartèrent pour laisser passer une charrette tirée par des domrochs. Les bovins étaient plus rapides qu'eux et le véhicule qu’ils tiraient disparut bien vite de leur vision. S’ils avaient voyagé ainsi, nul doute qu’il leur aurait fallu deux fois moins de temps pour atteindre leur destination.

 Ils marchaient depuis bientôt une heure quand ils aperçurent, devant eux, une charrette à l’arrêt. Plus ils se rapprochaient, plus ils entendaient les plaintes énervées d’une femme. À quelques mètres du véhicule, ils la virent de dos qui essayait de pousser un de ses deux domrochs pour le faire avancer, sans succès. Minos et Kelvin firent de leur mieux pour étouffer leurs rires et Maya elle-même eut du mal à se retenir. Après quelques secondes de vains efforts, elle s’arrêta, donna un coup de pied dans le vide et se retourna vers eux.

 La dame avait la peau mate et un minuscule nez pointu. Ses petits yeux reflétaient d’un éclat bleu ciel et une broche dorée ornait ses cheveux noirs comme la nuit. Elle avait une coupe carrée, jusqu’aux épaules, mais de plus en plus courte vers l’arrière de sa nuque. Elle portait un gilet de cuir brodé de fils d’or et argentés au-dessus d’une chemise blanche, ainsi qu'un pantalon long et brun avec quelques poches dont dépassaient diverses chainettes attachées à sa ceinture. Enfin, elle avait une écharpe en laine autour du cou, ce qui surprit Maya car il ne faisait pas froid. Elle était un peu plus grande que la muette, mais pas autant que Kelvin.

 Au moment où elle les remarqua, elle sursauta puis, sans attendre, sauta dans sa charrette et se mit à fouiller dans son chargement. Perplexe, Maya regarda Kelvin et Minos, qui ne comprenaient pas mieux. Puis elle se releva, pointant vers eux un étrange outil au bout en forme d’entonnoir. Si ni Minos ni Maya ne savaient de quoi il s’agissait, Kelvin fit de suite deux pas en arrière, en levant les bras en signe de rémission.

 — Wowowow ! s’écria-t-il, pas rassuré. Baissez-ça, c’est bon, on vous a rien fait !

 — Pas encore, peut-être, mais vous alliez me voler ma marchandise ! répondit la dame. Allez, tous, les mains en l’air, comme lui, ou je tire !

 Comprenant qu’il s’agissait d’une arme, Maya et Minos imitèrent Kelvin. Même Pan se mit à faire le beau. Comme ils se soumettaient, elle descendit lentement de sa charrette, mais celle-ci se mit soudain à avancer alors qu’elle allait poser un pied par terre. Elle trébucha en lâchant son arme. Elle se releva alors d’un bond et se mit à insulter ses animaux, qui s’étaient à nouveau arrêtés.

 — Pestiférées catins ! Excrétions de borgne ! Saloperies de viande sur patte en solde !

 — Hey, c’est pas très gentil ! s’écria Minos, désapprobateur.

 — Madame! s’exclama Kelvin en posant ses mains sur les oreilles du berger. Il y a des enfants ici !

 — Ouais ouais, et alors ? répliqua-t-elle en fusillant le bandit du regard. Ça change rien, ces fichus steaks ambulants m’emmerdent depuis déjà trois bordel d’heu…

 Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’elle était poussée par le domroch qui reculait, provoquant une nouvelle chute. Elle semblait sur le point d’exploser de rage et Maya aurait volontiers passé son chemin. Mais Kelvin s’avançait pour l’aider à se relever tandis que Minos et Pan couraient à l’avant de la charrette. La dame continua de pester tandis qu’elle se relevait en refusant l’aide de Kelvin. Pendant ce temps, le petit brun posait sa main sur le museau des bovins avant de leur chuchoter quelque chose.

 — Vous les avez nourris quand pour la dernière fois ? demanda-t-il.

 — Qu’est-ce que ça peut te foutre, gamin ? répondait-elle en le fusillant du regard. Ils ont mangé avant de partir.

 — Vous êtes sûre ? insista Minos, sceptique. Parce qu’ils ont vraiment, vraiment très faim !

 La dame sembla soudain se calmer. Si sa peau restait plus bronzée que la leur, elle blanchit tout de même l’espace de quelques secondes. Puis elle poussa un soupir exaspéré et étouffa un juron.

 — Bon, ok, peut-être que j’ai oublié…, lança-t-elle vaguement. Mouais, le gros costaud, tu restes planté là comme un roseau ou tu m’aides à leur prendre de quoi grailler ?

 — Qui ça, moi ? s’étonna Kelvin.

 — Non, la petite maigrichonne. Allez, c’est lourd, merde.

 Elle remonta à l’arrière de sa charrette, laissant le bandit perplexe. Il adressa un regard interrogateur à Maya qui lui fit comprendre avec des gestes de tête que c’était bien de lui qu’elle avait parlé. Il la rejoignit, circonspect, et l’aida à décharger un sac de céréales. Elle installa rapidement un bac devant ses bovins et Kelvin y versa la nourriture. Aussitôt les deux domrochs s’approchèrent pour manger.

 — Merde, qu’est-ce que je suis conne, soupira la dame. Il a fallu que ce soit un gamin qui me dise quoi faire !

 — Moi c’est Minos ! s’écria le petit berger. Et eux, c’est Kelvin et Maya !

 — Ouais, bha dis à ta sale bête que c’est pas pour elle ! répliqua la femme en voyant Pan s’approcher de la mangeoire avec curiosité.

 — Et heu, vous vous appelez comment, vous ? demanda Kelvin alors qu'elle ramassait son tromblon.

 — Elisabeth Ducaffet, répondit-elle machinalement. J’suis marchande, venue d’Assyr.

 Elle soupira à nouveau et rangea son arme dans sa charrette. Puis elle s’assit à la place du conducteur et, avec un air particulièrement blasé, attendit que ses bêtes finissent leur encas, sans accorder plus d’attention aux voyageurs. C’est alors que Maya eut une idée. Elle se dirigea vers Minos et lui montra à deux reprises la charrette, eux trois, puis la route pour qu’il comprenne ce qu’elle aurait voulu proposer si elle avait eu une voix. Il poussa une exclamation enthousiaste et fit immédiatement part de ce qu’il avait compris.

 — Dites, vous pourriez nous prendre dans votre charrette ! demanda-t-il, enjoué.

 — Pardon ? questionna Elisabeth Ducaffet, presque choquée.

 — Bha oui, comme on vous a aidée, vous pourriez nous aider aussi, répéta-t-il, un peu moins à l’aise.

 — C’est l’idée de la maigrichonne, c’est ça ? lança-t-elle en regardant Maya avec arrogance. Pourquoi elle ne le dit pas elle-même ?

 — Maya est muette ! protesta Minos tandis que cette dernière rougissait et se renfrognait. Puis elle est pas si naigrissonne !

 — Maigrichonne, répéta la dame qui quitta son air hautain en apprenant le mutisme de la jeune fille. Bon… à supposer que je vous prenne avec moi, vous comptiez aller où ?

 — Vers Orles, lança Kelvin. On ne sait pas encore où aller après, mais ce serait déjà très aimable à vous si vous nous conduisiez jusque-là !

  — Z’avez de la chance, c’est là aussi que je vais, soupira la marchande qui ne semblait par pour autant enchantée. On en a encore pour deux jours de chemin.

 — Alors c’est d’accord ? demanda Minos, enthousiaste.

 — Disons que pour dix Arsènes chacun par jour, je veux bien vous prendre, répondit-elle. Allez, neuf pour le gamin et la petite, je suis sympa.

 Maya et Minos perdirent aussitôt le sourire. Ils ne s’étaient pas attendus à cela et, manifestement, Kelvin non plus.

 — C’est-à-dire que nous n’avons pas d’argent, lança-t-il avec dépit.

 — Quel dommage ! Bon, tant pis alors !

 — Il n’y a pas quelque chose qu’on pourrait faire pour ne pas devoir payer ? proposa Minos en dernier recours.

 — Tu veux me vendre ta liberté ? demanda Elisabeth avec un regard noir à mettre mal à l’aise une armée entière. Non, y a rien ! Alors si vous n’avez pas de quoi payer, y a pas d'échange ! Maintenant, dégagez, je vais bientôt reprendre la route. Ah, et merci, comme ça, z’êtes contents, non ?

 Kelvin semblait sur le point de dire quelque chose, mais rien ne vint. Il soupira et s’écarta, afin de ne pas être écrasé par la charrette. Les domroch avaient presque fini de manger et reprendraient docilement la route dès que leur si désagréable propriétaire le leur ordonnerait. Il rejoignit les autres et, en silence, ils repartirent sur la route. Quelques dizaines de minutes plus tard, le véhicule leur passa à côté. Elisabeth feignit de les ignorer en les dépassant.

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