Fourmis

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 Les trois jours qui suivirent leur départ de Goussain furent paisibles et sans grandes péripéties notables. Grâce à madame Cardamome, leur voyage était devenus plus supportable. Si Minos restait très peiné, il avait regagné, petit à petit, un peu de sa bonne humeur caractéristique. Il parlait de plus en plus et il s’était même surpris à quelques reprises à éclater de rire en écoutant une histoire de Kelvin. La vieille apothicaire leur avait fourni des vivres qu’ils rationnaient correctement et qui apportaient au groupe l’énergie nécessaire pour marcher toute la journée. À ces quelques biscuits et confitures s’ajoutaient à l’occasion des fruits ou légumes repérés en chemin.

 Maya avait à peine eu le temps de feuilleter les documents qu’on lui avait offerts. Malgré tout, elle s’en était servie à l’occasion, comme lorsque Minos s’était écorché le genou en glissant sur une pierre. C’était elle qui lui avait fabriqué un cataplasme et désinfecté la plaie à base de plantes qu’elle avait dans la caisse. Elle les avait aussi sauvés d’une vilaine gastro en reconnaissant des baies de barbotte, des fruits qui poussent en grappe à la manière des raisins et que Kelvin avait ramenés. Elles avaient beau être très appétissantes, avec leur belle couleur bleue nuit, leurs effets secondaires restaient peu appréciables. Maya les avait rejetées bien loin sous le regard déçu des deux garçons. Malgré ses explications par les gestes, à en voir sa tête, Kelvin avait soit compris de travers, soit il en avait mangé quelques-unes avant de les rejoindre.

 Ils venaient de reprendre la route après leur pause de midi quand ils arrivèrent à l’orée d’un bois. Généralement, il s’agissait de passages tranquilles, parfois ponctués par la présence d’un petit gibier qui provoquait le ravissement de Minos et les gargouillis de Kelvin. Comme ils ne s’y enfonçaient jamais profondément, ils évitaient les créatures plus dangereuses. La marche était menée par Pan, à l’affût. Cette fois-ci encore, tout paraissait calme et serein et il n’y avait pas d’autre bruit que celui du vent dans les feuilles mortes.

  Ils écoutaient distraitement Kelvin déblatérer pour la sixième fois une histoire dont il ne cessait de changer les détails. Tandis que Maya feignait son intérêt pour l’anecdote, Minos préférait observer les alentours. Soudain, le berger remarqua l’attitude particulièrement méfiante de Pan. Il était plus proche d’eux que d’habitude, lui qui menait toujours la marche en éclaireur. Il ne cessait de tourner la tête à droite et à gauche et tapait parfois plusieurs fois le sol avant de faire un simple pas. Pourtant, rien ne bougeait, pas même une simple souris ou un oiseau perché aux branches des arbres. Ce n’est qu’après quelques minutes que le dompteur remarqua un objet d’une blancheur étonnante contraster avec les nuances de brun et de vert de la forêt. Il s’écarta de quelques pas avec son advouquetin. Il écarquilla de grands yeux en distinguant enfin l’objet de sa curiosité.

 Il s’agissait du squelette d’un animal de la taille d’un jeune aurulve. Il n’aurait su dire avec certitude s’il s’agissait bien d’un félin sauvage, mais ce qui le choquait le plus était la blancheur immaculée des ossements. Il ne restait pas la moindre parcelle de chair ou de poil, comme si ce qui avait tué l’animal avait pris soin de laver toute la carcasse. Il regarda autour de lui avec suspicion puis se décida à rejoindre les autres, Pan sur les talons. En marchant, il remarqua, près d’un buisson, un autre squelette. Il allait se rapprocher de ce dernier quand, par hasard, il vit ce qu’il reconnut immédiatement comme le responsable de la mort de ces bêtes.

 — Stop ! s’écria-t-il en s’immobilisant. Faut qu’on sorte d’ici !

 — Quoi ? s’étonna Kelvin en s’arrêtant brusquement, Maya manquant de lui rentrer dedans. Qu’est-ce qu’il se passe ?

 — Faut qu’on sorte avant qu’on se fasse attaquer ! répéta Minos, son regard et celui de Pan suivant quelque chose par terre et sur l’arbre. Faites attention où vous mettez les pieds !

 Maya et Kelvin échangèrent un regard interrogateur. Ils s’avancèrent prudemment pour le rejoindre. Malgré les avertissements, ni le bandit ni la muette ne virent quoique ce soit d’effrayant par terre. Puis, quand ils furent à sa hauteur, elle eut un frisson qui lui parcourut le corps.

 En file indienne depuis le sol, des centaines d’insectes grouillaient rapidement pour grimper dans l’arbre ou en descendre pour faire le chemin inverse, tout en transportant ce qui semblait être des morceaux de chair. Ces fourmis paraissaient particulièrement grosses, presque la taille de son petit doigt. Elles disposaient de plus de mandibules proéminentes. Un vrai cauchemar pour toute personne n’appréciant pas le petit monde des insectes.

 — C’est des fourmis ogres, dit Minos d’un ton grave qui ne lui ressemblait pas. C’est super, super dangereux ! Même que parfois, on retrouve des belettes de gens qu’elles ont mangés !

 — Allons, c’est pas des petites bêtes qui vont manger les grosses ! lança Kelvin en plaisantant, l’air plutôt confiant.

 — C’est pas drôle, elles ont dû tuer un oiseau ou un écureuil en haut de l’arbre ! protesta Minos avec reproche.

 — Mais non, voyons, comment une petite fourmi pourrait-elle tuer un écureuil ? rigola le bandit en s’approchant de l’arbre. Regardez, on peut simplement les écraser!

 C’est ce qu’il fit en appuyant la paume de sa main sur un des insectes qui grimpait, provoquant un petit craquement. Ce qu’il n’avait pas prévu, cependant, c’est que ses congénères qui la suivaient lui montent dessus. Il retira rapidement sa main en s’en rendant compte puis la secoua dans tous les sens pour s’en débarrasser. Mais c’était trop tard, car les quelques arthropodes déjà là avaient planté leurs puissantes mandibules dans sa peau. Comme si ça ne suffisait pas, toutes les fourmis qui avançaient vers l’arbre changèrent brusquement de chemin pour grimper sur Kelvin, qui se débattait comme il pouvait.

 Saisie d’effroi, Maya fit un pas en arrière. Le pauvre Kelvin était assailli de toutes parts par les fourmis. La muette vit même des insectes tomber depuis les branches et tenter d’atterrir sur le brigand, qui criait de peur et de douleur. Heureusement, Minos intervint et, dans un élan de courage, vida le contenu de sa gourde vers Kelvin. Toutes les fourmis mouillées abandonnèrent aussitôt la bataille et relâchèrent leur proie en sautant par terre pour retourner bien vite d’où elles venaient. Comprenant qu’elles détestaient l’humidité, Maya attrapa sa propre réserve de liquide et se rapprocha pour la vider sur Kelvin, là où il restait encore quelques insectes. La malheureuse victime dut se vider sa propre gourde sur les dernières bestioles pour, enfin, en être débarrassée. Alors que les fourmis s’éloignaient d’eux, il tomba à terre, essoufflé, le corps plein de petites morsures ensanglantées.

 — Bon…, finit-il par lâcher après avoir récupéré son souffle. Peut-être que certaines petites bêtes mangent les grandes, finalement.

 — Bha oui, gros bêta, je te l’avais dit ! se fâcha Minos. Heureusement que maman m’avait dit que ça aimait pas l’eau !

 — Du coup, ouais, on ferait mieux de pas rester trop longtemps dans ces bois, soupira Kelvin en regardant vers les insectes. Puis on n’a plus d’eau, on doit remplir nos gourdes.

 — C’est pas trop dangereux si on marche près de la route ? demanda Minos en se mordant les lèvres.

 — Ho, hé, juste une fois, quoi, c’est bon ! s’écria Kelvin en se levant. T’inquiète pas, Maya, ça va aller !

 Il venait de la repousser alors qu’elle observait ses plaies. Elle n’était pas vraiment d’accord avec lui, et avait peur de les voir s’infecter. Mais d’un autre côté, si la forêt était remplie de fourmis ogres, il valait mieux en sortir. Elle pouvait bien attendre qu’ils aient rejoint la rive du Sinistre pour nettoyer tout cela après cette mésaventure.

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