Somnifère

6 minutes de lecture

 Cette pensée persista dans la tête de Maya tout le reste de la soirée. Elle ne cessait d’observer Sisymbre le plus discrètement possible. Seulement, à chaque fois qu’elle tournait la tête vers le fantôme, celui-ci la regardait déjà, comme s’ils partageaient une obsession morbide l’un envers l’autre. Cela avait le don de la mettre mal à l’aise. Si ses soupçons se confirmaient, alors cela voulait-il dire qu’elle était morte ? C’était peut-être ça, le but du Père Arnoldson, créer un Eydolon dans un corps de chair et de sang. Cependant, quel avantage pouvait-il retirer d’un tel résultat ?

 Évidemment, il restait aussi une autre explication, bien plus simple. Le mutisme de Maya pouvait très bien ne pas être lié au fameux rituel. Après tout, elle n’était pas la seule personne muette dans l’univers. Cependant, perturbée, Maya avait du mal à y croire. Elle n’avait, hélas, personne avec qui parler pour la raisonner. Elle ne voulait pas effrayer Minos, qui avait ses propres chagrins en tête, et Kelvin était surement bien trop maladroit et bête pour lui être d’un quelconque soutien dans ce cas-ci. Quant à Madame Cardamome, Maya ne voulait pas la mettre en danger. Elle avait été si gentille avec eux, elle ne voulait courir le risque qu'elle finisse comme les Bernardonne.

 La vieille dame parla encore un bon moment avec ses invités. Elle causait de tout, de ses voisins, des derniers potins de Goussain ou encore de ses projets de jardinage. Avoir bonne compagnie semblait enchanta Kelvin, qui y allait de ses propres histoires, ou extraits, puisque chaque fois qu’il s’aventurait trop loin, Minos lui donnait un coup de pied discret pour le rappeler à l’ordre. Le petit berger, lui aussi, profita pleinement de la présence de cette brave vieille dame qui lui rappelait, un peu, sa propre grand-mère. Il récupéra un peu de son moral si mis à mal ces derniers jours. Maya, malgré tout, n’écoutait les conversations que d’une oreille discrète, bien trop pensive pour se concentrer sur les histoires de chacun.

 Finalement, Lisette Cardamome leur présenta un vieux lit dans une pièce adjacente. C’est Kelvin qui s’y installa, car il était le plus grand de la bande. Minos et Maya pouvaient se contenter de dormir dans les divans. Leur hôte leur offrit même de nouvelles couvertures. Ils s’étaient à peine installés que Minos et Kelvin s’endormaient et que Lisette disparaissait dans sa chambre, suivie de son mari qui passa à travers le mur comme si ce dernier n’existait pas. Maya, cependant, ne cessait de se retourner dans son fauteuil. Elle avait beau être exténuée, elle s’était tant torturée l’esprit que la fatigue l’avait presque quittée. Pan, enfin, dormait tranquillement à leurs pieds.

 Après presque une heure passée sans parvenir à s’endormir, Maya entendit soudain une porte grincer. Elle se releva pour voir Madame Cardamome, vêtue d’une robe de nuit, se diriger vers sa cuisine. Apercevant que Maya ne dormait pas, elle lui adressa un signe de main.

 — Viens, ma petite, lança-t-elle très bas en passant sa tête depuis l’encadrement de la porte. Je vais te montrer quelque chose !

 La jeune fille fut un peu surprise de cette proposition nocturne. Elle hésita puis, comme elle ne parvenait de toute façon pas à dormir, se leva pour rejoindre son hôte.

 À la lumière des quelques flammes et braises, Maya distingua une petite casserole. À l’intérieur, il semblait n’y avoir que de l’eau, au fond duquel des bulles commençaient à apparaitre. La vieille dame était face au plan de travail, en train d’écraser au pilon des graines.

 — Regarde, je prépare un somnifère, chuchota-t-elle. Bien pratique pour les gens comme toi et moi, qui sommes insomniaques ! Je peux t’expliquer comment faire, ça te dit ?

 Maya hocha vivement la tête. Envisager d’apprendre à exploiter les plantes chassait les idées sombres qui lui trottaient en tête. La vieille dame lui montra ainsi comment écraser correctement les graines d’une plante qu’elle appela « paverale rouge» et laissa Maya essayer. Quand elles eurent obtenu une fine poudre, la vieille pharmacienne lui tendit de minuscules sachets en tissu et demanda à la jeune fille de glisser leur produit à l’intérieur. Maya en remplit deux, puis Madame Cardamome servit autant de tasses d’eau bouillante.

 — Il suffit de faire infuser le sachet quelques minutes, lui expliqua la vieille dame. N’en mets jamais trop, pas plus d’un sachet, car les somnifères peuvent être dangereux à forte dose ! Et ne bois pas trop vite non plus, tu risquerais de te brûler !

 Elle lui adressa un dernier clin d’œil, et les deux femmes retournèrent vers leur lit respectif. Suivant ses consignes, Maya patienta, se fiant à la chaleur de la tasse entre ses mains pour enfin boire le contenu. L’infusion n’était pas mauvaise, avec un arrière-gout un peu amer. Elle se recoucha, attendant que le somnifère fasse effet. Après seulement cinq à dix minutes, elle s’endormit pour de bon.

 Elle se réveilla le lendemain que ses deux compagnons étaient déjà prêts à repartir. Personne n’avait eu le cœur à la réveiller. Madame Cardamome leur avait proposé de manger une tranche de pain avec un peu de confiture. Prévoyants, ils avaient déjà préparé quelques tartines pour leur amie. Ils profitèrent qu’elle déjeunait pour lui présenter avec fierté les différentes choses que la vieille dame leur avait données pour poursuivre leur voyage.

 Ils avaient désormais tous les trois un sac avec des lanières pour le mettre au dos et faciliter les déplacements. La vieille dame leur faisait don des couvertures de la nuit. Ils avaient aussi une nouvelle réserve de vivres: des pots de confitures et quelques boites de biscuits durs, suffisamment protégés que pour éviter de retrouver dès ce soir un tas de miettes informes. Ils avaient aussi reçu des gourdes, plusieurs pierres à feux et des torches neuves. Elle avait ensuite offert une paire de gant à Minos, qui étaient parfaitement adaptés à la taille de ses mains, ayant autrefois appartenu à un apprenti des Cardamome. Enfin, Maya trouva une petite caisse avec plusieurs compartiments qui contenait différentes graines, pétales ou racines de plantes médicinales. Maya remarqua avec un sourire une bonne quantité de graines de paverale rouge. Pour couronner le tout, elle y trouva une liasse de quelques parchemins reliés comme un livre et dictant la manière d’utiliser chacune des plantes qu’elle avait.

 C’est dans ces moments-là que Maya ne regrettait pas d’être muette. Elle ne savait pas quoi dire devant tant de générosité ! Rouge pivoine, elle essaya d’exprimer toute sa gratitude avec des mouvements, déclenchant l’hilarité de leur généreuse donatrice. Quand, enfin, le moment des adieux fut venu, la jeune fille ne put s’empêcher de serrer fort Madame Cardamome contre elle. Celle-ci lui laissa un baiser sur le front et lui adressa un dernier grand sourire. Ils partirent sans cesser de regarder derrière eux, continuant même de la saluer quand celle-ci disparut de leur vision. Toute rencontre est synonyme d’adieu, mais il y en a qui mériteraient d’arriver plus tard. C’est remotivée et mieux préparée que la bande s’engagea à nouveau à l’écart de la route, en direction d’Orles.

 Lisette resta sur le pas de sa porte encore longtemps. Avoir de la conversation lui manquait cruellement, malgré la présence de son mari qui avait bravé la mort. Avoir ainsi recueilli ces gens lui avait procuré beaucoup de joie, même si elle avait beaucoup de mal à croire en leur histoire. Cependant, une bande aussi adorable ne pouvait pas être animée mauvaise intension, pensait-elle.

 Il lui fallut quelques minutes avant de se rendre compte que quelque chose clochait. Elle observa partout autour d’elle avec une étrange impression. Elle passa en revue les étagères et ses plantes, mais ne remarqua rien de spécial. Puis, enfin, elle comprit.

 Sisymbre n’était plus là. Refusant d’y croire, elle l’appela, avec de plus en plus de panique, puis en passant de pièce en pièce. Enfin, elle se laissa tristement tomber dans un fauteuil. Elle resta là longtemps, immobile, priant Lithé et Meroclet pour que son mari revienne. Mais ce ne fut pas le cas. Finalement, elle fut secouée d’un petit rire, regagnant son humeur. Elle se leva, attrapa ses outils et décida de passer ses derniers jours à faire ce qu’elle savait le mieux, c’est-à-dire jardiner.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Unpuis ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0