Eydolon

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 Elles se tournèrent toutes deux vers lui, surprises, tandis que Kelvin s’était levé d’un bon, attrapant au passage le vase de Vernacées pour s’en servir d’arme, ayant laissé sa massue à l’entrée. Minos se trouvait juste dans l’encadrement de la porte et était visiblement tombé sur ses fesses. Il fixait avec un mélange d’incompréhension et de peur quelque chose qu’ils ne pouvaient pas voir alors que Pan frappait du sabot contre le sol. Madame Cardamome attrapa le bras de Kelvin pour qu'il dépose le vase. Satisfaite de voir ses précieuses plantes hors de danger, elle s’approcha ensuite de Minos, suivie des deux autres.

 — Ne t’inquiète pas, jeune homme, il ne te fera pas de mal, lança-t-elle.

 — M-m-m-mais c’est quoi ? bredouilla Minos, effrayé.

 — J’aurai sûrement dû vous le dire de suite, excusez-moi, répondit-elle en se frottant la nuque. Je vous présente mon défunt mari, Sisymbre.

 À ces mots, Maya, qui s’était penchée pour aider Minos à se relever, tourna la tête vers l’intérieur de la cuisine. Derrière, elle entendit Kelvin lâcher une exclamation de surprise avant qu’il ne se rapproche pour voir à son tour.

 Effectivement, devant une casserole qui reposait sur des braises, une bien étrange créature semblait observer les invités de madame Cardamome. L’être devant eux était presque transparent, comme un simple reflet, une hallucination de leur cerveau fatigué. Il ressemblait trait pour trait à un être humain, un homme âgé au visage ridé. Il portait des vêtements simples, presque des draps qui, comme lui, donnaient l’impression de ne pas réellement exister. Maya remarqua par ailleurs que, malgré la lumière du feu, la chose n’avait pas d’ombre. Pour finir, le bas de son corps semblait avoir disparu et il flottait simplement, les tissus disposés de manière à cacher l’état de ses jambes, s’il en avait.

 Maya ne put s’empêcher de déglutir. Elle sursauta presque quand Minos attrapa finalement sa main pour se relever, enfin remis de son choc. Kelvin, quant à lui, restait bouche-bée, immobile. Madame Cardamome se rapprocha de son mari à petit pas avant de se tourner vers ses invités.

 — Sisymbre est mort il y a trois ans, déjà, leur lança-t-elle. Malgré tout, il ne m’a jamais quittée.

 — Mais alors, c’est un Nez de lion ? demanda Minos, entre gêne et fascination.

 — Un Eydolon, corrigea la vieille dame avec un sourire tendre. Le fantôme d’un être mort resté sur terre le temps d’accomplir une tâche.

 Elle essaya d’attraper la main de son mari dans la sienne, mais celle-ci passa au travers, comme si tout son corps était composé de gaz. Ce dernier l’observa sans rien dire avec un regard triste. Maya était ébahie. Elle sentit que Minos serrait fort sa main et jeta rapidement un coup d’œil vers lui. On aurait dit qu’il réfléchissait à toute vitesse.

 — Est-ce que… est-ce que tout le monde peut devenir un fédolon, quand on meurt ? demanda-t-il en fuyant le regard de la vieille dame.

 — C’est très rare, répondit-elle. Le Culte prétend que nos Dieux sont les seuls à désigner qui reviendra en Eydolon. Cela ne concerne pas seulement les humains, on raconte souvent l’histoire d’animaux fantômes. Pour les formes, il existe aussi de nombreuses variantes… Certains Eydolons, qu’on appelle Tsuku, s’introduisent parfois dans des corps inanimés, le temps de leur visite sur terre. En règle générale, ils sont très mal connus.

 — Et, heu, ça dure longtemps ? demanda Kelvin. Je n’en avais jamais vu avant.

 — Ça dépend, sourit la vieille dame. On dit qu’ils disparaissent d’eux-mêmes lorsqu’ils n’ont plus de raison de rester en ce bas-monde. Certains les tuent, à l’aide de Parchemins ou de rituels , ou bien détruisent les corps qu’ils auraient intégrés

 Elle observa à nouveau Sisymbre et soupira. La seule idée de perdre son mari pour de bon l'attristait et elle frissonna avant de se tourner vers Maya et les autres.

 — La plupart des Eydolons ne peuvent pas toucher les êtres vivants, mais bien les objets, expliqua-t-elle. Sisymbre m’aide donc à entretenir la maison et à faire la cuisine, en plus de me tenir compagnie. Heureusement qu’il est resté, parce que j’ai toujours été une horrible cuisinière ! Est-ce que le repas est prêt ?

 Sysimbre observa le contenu de la casserole, puis hocha la tête. Madame Cardamome se rapprocha de ses invités, leur montrant la table tandis que son mari attrapait la marmite. Ils se dirigèrent ainsi, sans savoir quoi dire, pour prendre place. Comme leur hôte s’asseyait confortablement, ils l’imitèrent. Maya et Minos retinrent leur souffle en pensant que le spectre allait se cogner à la table mais il semblait tout de même capable de passer à travers d’autres matières. Il déposa ce qu’il maintenait près du vase puis se dirigea vers une armoire pour en sortir la vaisselle, qu’il disposa devant chacun. Enfin, il recula, se plaçant juste derrière son épouse, comme dans l’attente d’un ordre.

 — Il ne mange pas avec nous ? demanda Minos, incapable de cacher sa curiosité.

 — Il ne peut plus manger, répondit sereinement la vieille dame. Ça ne l’empêche pas d’être resté un très bon cuisinier ! Allez, servez-vous, son bouillon vous réchauffera après la pluie que vous avez affrontée.

 Ils échangèrent quelques regards avant qu’un gargouillis de Minos ne les décide à obéir. Kelvin prit la louche et servit tout le monde. Maya gouta une première cuillerée avec un peu de méfiance. Le bouillon était plein de légumes, mais aussi de pétales de plantes aromatiques qui venaient relever le gout dans une explosion de diverses saveurs. Lisette n’avait pas menti, son mari, même mort, était un excellent cuistot ! Il y avait aussi, à l’occasion, de petits filets de volaille.

 Après une première assiette, Minos s'exprima. Il n’y alla pas par quatre chemins. Il expliqua qu’il avait perdu plusieurs personnes très chères à son cœur, sans préciser de qui il s’agissait, et demanda à Madame Cardamome s'il était possible qu’elles soient revenues sous forme d’Eydolon. La question sembla mettre très mal à l’aise à la fois la vieille dame mais aussi le fantôme lui-même, qui posa son regard sur le côté.

 — Hélas, si vraiment ils étaient devenus des Eydolons, ils se seraient sûrement déjà manifestés devant vous, je crois, explique-t-elle avec un air peiné. Comme je l’ai dit, c’est assez rare, et surtout peu compris. Seul Lithé doit pouvoir décider. Je suis désolée…

 Le jeune berger avait baissé la tête. S'il avait évidemment désiré une réponse positive, cela n’avait pas été le cas. C’était sa dernière chance, sa dernière solution face au deuil de sa famille. Maintenant, il était forcé d’accepter l’inacceptable. Il avait la mine triste, mais contrairement à ses précédents coups de blues, il ne pleurait pas.

 Comme lui, Maya avait eu cette idée. Les Bernardonne auraient très bien pu veiller sur leur fils. Elle soupira à son tour et jeta un nouveau regard intrigué à Sisymbre. Elle sursauta presque en remarquant qu’il la fixait avec, dans le regard, un étrange éclat qui contrastait avec le reste de son corps quasi transparent.

 — C’est uniquement pour vous tenir compagnie que votre mari est resté après sa mort ? demanda Kelvin en se resservant une louche de bouillon.

 — Je suppose, répondit madame Cardamome. Après tout, il ne me l’a jamais dit, puisque les Eydolons ne peuvent pas parler !

 Sur ces mots, Maya lâcha sa cuillère, provoquant un petit bruit lorsque celle-ci retomba sur son assiette. Elle déglutit, son regard passant de Madame Cardamome au défunt avec, cette fois, un air un peu apeuré. Se pouvait-il que, puisqu’elle ne pouvait parler, elle aussi soit un Eydolon ?

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