Marche morose

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 Il était très tard lorsqu’Agathe et Lucius furent de retour à Leonne. Ce dernier était d’une humeur particulièrement exécrable, et Agathe elle-même paraissait plus renfermée que d’habitude. Ils avaient passé les dernières heures à fouiller le Bois de Styx. Mais rien qui ne vaille le coup, pas même au campement des brigands. L’échec était cuisant, la jeune fille était sûrement déjà loin.

 Lucius avait immédiatement voulu passer ses nerfs sur les habitants de Lebey. Mais ce n’était qu’une perte de temps supplémentaire dans leur quête et Agathe l’en avait dissuadé. Il s’était ensuite montré détestable envers les gardes sur qui il rejetait leur déconvenue. Connaissant le Disciple de réputation, les hommes de Leonne firent profil bas.

 Au Palais de l’Évêque, ils firent leur rapport à l’Inquisiteur. La nouvelle ne fut évidemment pas reçue avec joie. Quand il fut calmé, le Père Arnoldson donna ses nouvelles instructions. Agathe et Lucius poursuivraient la traque, en parallèle à Godefroid et Héron. Quant à lui et Pétronille, ils partiraient immédiatement vers Lucrèce, la capitale, afin de s’entretenir avec l’Impératrice. L’Inquisiteur était prêt à recourir à tous les moyens pour récupérer son bien.

 Il faisait nuit noire quand les trois duos partirent à cheval. Malgré l’heure tardive, la lumière de la fenêtre de Mgr Luther était encore allumée. Il les regarda partir discrètement. Lorsqu’enfin ils disparurent de sa vue, il poussa un soupir de soulagement. Enfin il était débarrassé d’eux !

*

* *

 Le soleil commençait seulement à apparaitre à l’horizon quand Maya se réveilla. Elle était encore très fatiguée, avec quelques cernes sous les yeux. Malgré son épuisement, elle n’avait pas réussi à s’endormir rapidement, principalement à cause des ronflements de Kelvin. Contrairement à ce qu’il avait prétendu la veille, il s’était endormi très vite, tout en restant pourtant assis en tailleur. Au moins ses ronflements devaient avoir été suffisants pour tenir les bêtes sauvages loin d’eux. Elle resta encore un moment couchée, sans bouger, avant de se relever lentement. Elle regarda d’abord vers Minos, tout près d’elle. Le petit berger dormait encore, lui, mais Pan releva la tête. À en juger par le bruit, Kelvin aussi sommeillait toujours.

 La jeune fille s’étira en baillant, tandis que Pan trottinait vers elle pour réclamer une caresse. Elle frotta vivement son crâne osseux puis décida d’aller rapidement cueillir des fruits pour servir de petit déjeuner, escortée par l’animal. Elle trouva rapidement un buisson plein de mûres. Pan en profita pour brouter de l’herbe fraiche et mouillée de la rosée du matin, puis ils revinrent vers les deux autres qui s’éveillèrent à leur approche.

 Un peu pataud, Minos ne dit rien tandis qu’ils déjeunaient. Kelvin, au contraire, parlait comme six, changeant de sujet et se vantant à tout-va d’avoir assuré leur sécurité pendant la nuit. il avait attrapé froid, mais rien qui puisse l’empêcher d’affronter mille hommes à lui seul, assurait-il.

 Puis ils se remirent en route. Comme la veille, ils marchèrent à travers les plaines et les clairières, évitant à tout prix de s’approcher des routes, Pan en éclaireur, espérant s’éloigner de l’Inquisiteur.

 Le décor des plaines de Safranie était magnifique au matin. De nombreuses fleurs colorées embaumaient l’air de leurs parfums, tandis que les papillons venaient agiter leurs ailes colorées dans un ballet multicolore. Malgré ce magnifique spectacle de la nature, Minos avait toujours la tête baissée et l’air bougon de son grand-père. Maya était rongée par l’inquiétude, et elle jetait sans cesse des regards derrière elle, un peu paranoïaque. Kelvin, enfin, faisait de son mieux pour leur rendre le sourire, sans succès et de manière parfois maladroite.

 Lorsque le soleil fut bien haut dans le ciel, Kelvin proposa de faire une pause. Il ne dut pas insister longtemps, car Maya comme Minos étaient épuisés à force de marcher. Jugeant qu’ils ne risquaient rien, Kelvin commença à préparer un feu. Il frotta deux cailloux, semblables à ceux que Minos avait utilisés pour leur expédition nocturne, et produisit rapidement les étincelles qu’il entretint pour produire de belles flammes. La muette l’observa à l’ouvrage, se demandant depuis combien de temps il vivait dans les Bois de Styx avec ses compagnons, tandis que Minos caressait Pan.

 Kelvin y fit cuire un écureuil qu'il agrémenta de quelques champignons des bois. Il savait comment dépecer l'animal, qu'il avait sortit, au grand dam de ses jeunes compagnons, du sac dans lequel il avait rangé les couvertures. Horrifié, Minos refusa de gouter à la viande, lui à qui on avait sûrement caché l'origine de bien des plats. Maya, elle, se contenta d'un petit morceau, jetant son dévolu sur les bolets. S'ils auraient dû reprendre des forces, ce repas avait surtout rendu Minos encore plus bougon qu'il ne l'était déjà.  

 L’après-midi ressembla fort à la matinée. Ils se contentèrent de marcher, continuant de suivre la route tout en restant à bonne distance de celle-ci. Minos commençait tout doucement à sourire à nouveau devant les cabrioles de Pan, qui faisait de son possible pour distraire son berger. À moins que, comme pour Maya, les sourires ne soient que faux semblants pour éviter que l’on s’inquiète encore plus pour lui ? L’ambiance restait maussade sous le soleil de Safranie.

 Ils avaient parcouru une bonne distance depuis leur réveil lorsqu’ils arrivèrent en bordure d’un petit village. La charmante bourgade répondait au nom de Goussain et comptait environ une douzaine de grandes baraques, ainsi qu’une taverne en son centre. Les chevaux pouvaient s’abriter et se reposer dans des étables spécialisées en l’attente du départ le lendemain. Mais évidemment, il n’était pas question de s’y rendre.

 Ils s’étaient donc arrêter en bordure. Le soleil commençait à disparaitre tandis que de vilains nuages apparaissaient en masse, menaçants. Minos et Maya partirent inspecter les alentours tandis que Kelvin s’occupait du feu. Hélas, ils revinrent bredouilles, ne trouvant pas même des mourfes sauvages. Comme si ça ne pouvait pas être pire, les nuages assombrissaient le ciel et le bruit du tonnerre ne laissait rien présager de bon. Malgré tout, le petit groupe s’assit autour du petit brasier, sans un mot, encore en pleine déprime.

 Finalement, quand les goutes commencèrent à tomber, ils soupirèrent en chœur et coururent se mettre à l’abri sous un arbre. La foudre illuminait le ciel tout en les faisant sursauter, et Maya sentait le poing de Minos serrer fort sa robe tandis qu’il se collait à elle. Ils n’avaient rien à manger et aucun toit pour s’abriter. Même Kelvin semblait avoir perdu son optimisme. Il avait beau vivre dans les bois depuis longtemps, il y avait au moins fabriqué de quoi échapper à la colère du ciel. Ils devaient avoir l’air bien pathétique.

 — Hé bien, vous n’allez pas restez-là ! s’écria soudain une voix proche. Le village, c’est dans l’autre sens !

 Maya et Minos avaient sursauté aussi fort que si un éclair était tombé juste à leurs pieds. Ils se retournèrent et virent une dame âgée, vêtue de vêtements en cuir brun avec un large chapeau dont les rebords étaient si longs qu’ils la protégeaient de la pluie. Dans son dos, il y avait un grand sac dont dépassaient plusieurs plantes et rameaux. Elle leur souriait en leur faisant signe de la suivre. Les deux jeunes échangèrent un regard, l’air interdit. Sans consulter ses deux compagnons, Kelvin fit les premiers pas en avant, son sac au-dessus de la tête pour éviter d’être trop mouillé. Le petit berger soupira et enchaina le pas, suivi de près par Maya et Pan.

 Rapidement, ils arrivèrent en plein Goussain. Face aux intempéries, les ruelles étaient désertes, à croire que personne ne vivait là-bas. Seule la lumière des lanternes aux fenêtres des chaumières trahissait la présence humaine. La dame les conduisit près de la taverne qu'elle pointa du doigt en affichant un sourire.

 — Voilà, vous serez bien mieux à l’intérieur ! lança-t-elle au petit groupe. Commandez une chambre et un repas chaud, entrez vite avant d’attraper la crève !

 Kelvin, qui s’était approché de la porte, s’arrêta brusquement. Il se frappa le visage de la main droite et adressa ensuite à Maya et Minos un regard gêné. Ceux-ci, qui s’étaient plaqués contre les murs d’une masure pour éviter la pluie, soupirèrent, exaspérés par sa bêtise. Devant ces réactions, la vieille dame ne put s’empêcher de pouffer de rire.

 — Vous n’avez pas d’argent, c’est ça ? dit-elle. On se demanderait bien ce que des voyageurs à pied comme vous font sans le sous ! Allez, suivez-moi.

 Cette fois, Kelvin resta à l’arrière, suivant Maya, Minos et Pan. La marche fut de courte durée, puisque leur guide s’arrêta devant une maisonnette proche. Elle déverrouilla la porte et la garda ouverte pour qu’ils puissent y pénétrer. Comme il pleuvait de plus en plus fort, ils ne se firent pas prier bien longtemps.

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