Chagrin

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 Maya, Minos et Kelvin marchaient d’un pas rapide à travers une plaine remplie de fleurs colorées que Pan arrachait parfois pour gouter. Ils étaient sortis des Bois de Styx en empruntant des chemins tortueux et difficiles d’accès sous les conseils du bandit, afin de maximiser leurs chances de sortir de Lebey sans encombre. Ils n’avaient pas été repérés, ou du moins par personne d’hostile. Ils fuyaient depuis plusieurs heures et ils étaient tous les trois épuisés. Ils s’arrêtèrent enfin pour prendre leur première pause. Le soleil n’allait pas tarder à se coucher. Maya retira ses sabots afin de laisser respirer ses pieds endoloris, tandis que Minos se laissait tomber face contre terre. Kelvin s’assit et s’étira de tout son long avant de regarder en arrière.

 Ils avaient déjà parcouru quelques bons kilomètres. Si le danger semblait loin, ils n’en restaient pas moins inquiets. Toute la bande de Kelvin avait accepté de servir de diversion. Maya et Minos étaient très sceptiques quant à l’idée de déguiser un des cadavres avec des vêtements féminins. Ils n’avaient aucun moyen de savoir ce qu’il leur était arrivé. Kelvin avait beau avoir affirmé tout au long du trajet que ses compagnons ne risquaient rien, ses paroles s’étaient peu à peu changées en prières.

 Ils avaient décidé de se diriger vers la ville d’Orles, une métropole à la hauteur de Leonne. Pour se faire, il suffisait de remonter le Sinistre, un fleuve. Une route pavée et très empruntée suivait le cours d’eau, ils s’en tiendraient éloignés. Ils préféraient passer par les plaines, ou par les bois et envoyer parfois Pan en émissaire pour s'assurer du trajet.

 Comme ils étaient affamés, Kelvin ouvrit son sac et en sortit des morceaux de pain sec et des pommes cabossées. Maya regarda Minos, l’air abattu, laisser la moitié de son fruit sans toucher au pain. Elle était inquiète pour lui. Il venait de perdre toute sa famille, tout son confort, en l’espace de quelques secondes. Toute sa bonne humeur et sa gaieté habituelle l’avaient quitté. Même son appétit était porté disparu. Elle-même n’avait pas le cœur à manger. L’ambiance n’était pas au beau fixe alors que la nuit tombait doucement sur la plaine.

 — Il faut qu’on dorme, lança Kelvin. On se perdrait, de nuit, et puis on se réveillera tôt demain…

 — J’ai pas sommeil, lança Minos d’un ton bourru en faisant la moue.

 Kelvin l’observa sans rien dire, puis soupira. Il retira de son sac de grandes pièces de tissus pour servir de drap. Il n’en avait pris que deux, et les tendit tout de suite aux jeunes. Minos l’ignora tandis que Maya se sentait gênée. Elle faisait des gestes de tête pour refuser, mais Kelvin se montrait insistant.

 — Il fait parfois froid la nuit, dit-il. Il vous faudra bien ça.

 Maya se mordit les lèvres. Elle pointa du doigt le brigand avec insistance. Ce n‘est qu’au bout d’un instant que l’homme comprit ce qu’elle souhaitait lui dire.

 — Je ferai le premier tour de garde ! lança-t-il fièrement. Pas besoin de dormir, haha !

 La muette fronça les sourcils et prit à contrecœur le drap qu’on lui proposait. Minos l’imita aussitôt, d’un mouvement plus brusque. Kelvin les regarda, satisfait, puis se releva..

 — Je vais explorer les alentours ! s’exclama-t-il en bombant le torse. Peut-être trouverai-je un dessert ! Ne bougez pas, je reviens !

 Aussitôt dit, il s’éloigna, profitant des dernières éclaircies. Pendant ce temps, Pan se rapprocha de son maitre qui commença à le caresser d’un air absent. Ne pouvant rien dire, et comme Minos ne savait de toute façon pas bien lire, Maya resta un instant sans bouger, attendant une réaction du petit berger.

 — J’ai jamais dormi en dehors de chez moi, dit-il finalement au bout de quelques minutes de silence. Ça fait bizarre.

 La jeune muette s’assit à ses côtés, lui adressant un regard compatissant. Elle remarqua immédiatement, malgré la luminosité qui baissait, que de nouvelles larmes coulaient à ses yeux.

 — J’ai jamais quitté ma famille, dit-il, tremblotant, comme si chaque mot le faisait souffrir. Je… J’ai toujours… Qu’est-ce que je vais devenir… sans eux…

 Il se laissa tomber sur l’épaule de Maya et recommença à pleurer, comme quelques heures auparavant. Maya aurait tellement voulu le soutenir avec des mots, mais tout ce qu’elle pouvait faire, c’était lui frotter le dos et le maintenir contre son corps, sans aucune parole réconfortante. Son incapacité à pouvoir en faire plus la dérangeait d’autant qu’elle était responsable du chagrin du berger. Tout ce qu’elle pouvait faire, c’était être avec lui. Il sanglota encore un long moment. Il traita de tous les noms l’Inquisiteur, évoqua la possibilité qu’ils se soient trompés, ou que tout ça n’était qu’un vilain cauchemar, avant de pleurnicher de plus belle. Quand Kelvin revint vers eux, les bras chargés de mourfes sauvages, le petit berger dormait dans les bras de Maya, emporté par la fatigue et la peine. Compatissant, le brigand l'aida à installer l’enfant le plus confortablement possible. Puis, chuchotant, Kelvin fit comprendre à la muette qu’elle devait se reposer, elle aussi. Elle s’installa juste à côté de Minos, pour ne pas le laisser seul, tandis que le brigand s’installait un peu plus loin, assis en indien, avec la ferme intention de ne pas bouger de la nuit.

 Alors qu’elle était couchée et à l’abri des regards extérieurs, Maya en profita pour, à son tour, laisser discrètement s’échapper toute sa peine. Elle pleura la mort des Bernardonne et le sacrifice des brigands en silence. Elle pleura le sort de Minos, désormais orphelin. Elle pleura Kelvin, qui, s’il ne le montrait pas, se retrouvait maintenant sans ses compagnons. Puis, aussi, elle pleura sur son sort, elle, esclave en fuite qui semait la mort sans le vouloir là où elle passait. Ses responsabilités étaient insupportables.

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