Agathe et Lucius

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 Si le Père Arnoldson était reparti jusque Leonne, il avait laissé derrière lui, en plus de quelques gardes, deux de ses Disciples. Le premier, Lucius, était un homme aux cheveux noirs, larges d'épaules et au regard renfrogné. Il arborait plusieurs cicatrices, dont une très nette sous son œil gauche. Ceux qui ne le connaissaient pas avaient toujours l’impression qu’il était fâché ou de mauvaise humeur, et c’était aussi l’avis de la plupart de ses proches. D’un naturel très belliqueux, il prenait la mouche à la moindre contrariété et réglait ses problèmes à la force de ses poings. Enfant, son éducation avait été confiée au Père Arnoldson. Devenu adulte, Lucius avait été formé par la Garde Impériale, l’unité de soldats d’élite de l’Empire. Il avait finalement quitté sa place et les honneurs associés lorsque son ancien précepteur l’avait retrouvé. Il occupait depuis la place de celui qui n’hésitait pas à se salir les mains pour leur maitre.

  Agathe, l’autre Disciple, était l’opposée de Lucius, plus calme et sérieuse. Elle avait des cheveux blancs comme la neige qui lui arrivaient jusqu’aux épaules. Elle paraissait souvent fatiguée, du fait des quelques cernes qui ornaient ses yeux bleus. Son petit nez fin allait de pair avec son sourire, à peine perceptible, qui laissait souvent le flou quant à ce qu’elle pensait intérieurement. Petite, elle était fascinée par le commerce, une passion alimentée à la base par sa famille. Elle aurait pu aisément faire fortune si le Père Arnoldson ne lui avait pas demandé de le rejoindre. Grâce à ses nombreuses relations, elle fut l’une de celle qui prodigua le plus de Reliques pour le rituel qui, une semaine auparavant, avait malgré tout échoué.

 Malgré leurs personnalités très différentes, les deux Disciples travaillaient souvent ensemble, et étaient devenus de bons amis. L’hystérie de Lucius était atténuée par le calme d’Agathe, qui était tout de même forcée de réagir vite quand c’était nécessaire grâce à un coup de pouce de son collègue. C’était un bel exemple de leur coopération qui était à l'œuvre en ce moment même, dans la propriété voisine des Bernardonne.

  Horatio De Senie était un vieil ami de Pietro. Lui et ses filles avaient été les premiers sur place quand ils avaient compris que la maison de leur voisin était en feu. Ils avaient été forcés d’écouter les cris d’horreur des Bernardonne avant que ceux-ci faiblissent et cessent. Lorsque l’Inquisiteur s’était exprimé, ils étaient très remontés. Puis une autre voisine s’était exprimée, et, finalement, ils avaient été refroidis par son sort. Comprenant qu’ils ne faisaient pas le poids face aux soldats de l’homme du Culte, ils étaient retournés chez eux, dépités. Les deux Disciples venaient de débarquer devant leur porte.

 Si Lucius était partant pour brûler leur maison sur le champ, Agathe avait réussi à calmer ses ardeurs. Ils les interrogeaient simplement afin de leur soutirer des informations. L’ancienne marchande s’était tranquillement installée à leur table tandis que son collègue était resté debout. Horatio, dans l’encadrement de la porte, essayait de cacher ses deux filles qui attendaient derrière.

 — Vous devez bien avoir une idée, bordel ! s’exclama Lucius avec de grands gestes. Cette fille était chez eux depuis une semaine !

 — Je vous répète que je ne l’ai jamais vue ! répliqua Horatio, crispé. Je n’allais pas chez Pietro tous les jours.

 — Néanmoins, vous ne niez pas qu’elle était chez eux ? demanda Agathe, d’un ton plus paisible, presque détaché.

 — Pietro m’a dit qu’il avait recueilli une jeune fille, oui, confirma l’homme. Il… il a dit qu’elle était muette.

 — Muette ? répéta Lucius en ricanant. Ridicule…

 — Je vous jure que c’est ce qu’il m’a dit ! s’exclama Horatio, piqué à vif.

 — Alors laissez-moi vous poser une dernière question, lança Agathe avec un soupir. À combien de vies… estimez-vous celle de cette jeune fille ?

 — Je vous demande pardon ? s’étonna Horatio, perplexe. Je ne comprends pas…

 — Estimez-vous que votre vie, ainsi que toutes celles de votre village, valent moins que celle de notre fugitive ? poursuivit Agathe d’un air très sérieux, tandis que Lucius, derrière, ricanait.

 — Je suis père de famille… J’ai consacré ma vie à mes terres, s’exclama Horatio. Je ne vois pas pourquoi la vie de quelqu’un vaudrait plus que la mienne et celles des miens !

 — Malgré tout, nous sommes ici pour récupérer cette jeune fille, poursuivit-elle. Mais si nous ne pouvions mettre la main dessus, nous devrions repartir avec autre chose. Or, le Père Arnoldson a été très clair. Vos vies combleront à peine l’absence de cette esclave. C’est un simple échange marchand que je vous propose. Je le répète donc une dernière fois. Où est-elle ?

 Horatio tremblait presque sous la pression. Il n’avait véritablement aucune idée de la position de la muette. Ces deux Cultistes étaient sur le point de les tuer, et il n’avait aucune idée de comment les satisfaire pour l’éviter ! Lucius était déjà en train de se masser les poings, un sourire mauvais au visage.

 Mais avant qu’il ne puisse rien ajouter, un garde pénétra dans la maison et chuchota quelque chose à l’oreille du Disciple. Celui-ci le dévisagea et l’écarta d’un coup de bras pour sortir dehors d’un pas précipité, sous le regard intrigué d’Agathe. Horatio eut l'idée fugace d'assomer celle qui restait pour s'enfuir. Mais avant qu’il ne se décide, l'autre poussa un cri d’exclamation.

 — Agathe, tu te souviens des brigands qu’on a croisés à l’aller ? lança la voix furieuse de Lucius. 

 — Les deux que tu as tués ? s’étonna la Disciple.

 — Ouais, ceux-là ! Leurs copains sont tous sortis des Bois.

 — Et alors ?

 — Ils se dirigent vers Leonne. Tu trouves pas ça bizarre, juste quand on arrive, que cette bande de traine-misère se fasse la malle ?

 — La fille serait avec eux ? s’exclama Agathe en se levant, sceptique.

 — Je viens de regarder avec la longue-vue, précisa Lucius. Ils sont toute une bande et y en a un qui porte des vêtements de femme.

 — Elle a sûrement fui en passant par le Bois de Styx ! en profita Horatio. Ça explique pourquoi on ne l’a pas vue !

 — Ce serait possible…, marmonna Agathe, l’air pensive. Mais pourquoi l’aideraient-ils?

 — Ces hommes sont prêts à tout pour aider les gens du village, lança Horatio précipitamment. Ils ne doivent simplement pas savoir que vous la recherchez.

 — Quoi qu’il en soit, j’y vais ! s’écria Lucius dont la voix s’éloignait déjà.

 Agathe soupira et se dirigea vers la sortie, sans prêter plus d’attention aux De Senie. Dehors, ils étaient déjà presque tous partis, menés par Lucius. La Disciple regrettait de ne pas avoir pu regarder par elle-même au travers de la longue-vue. Puis elle prit place sur son cheval, suivie par les derniers gardes encore présents, et elle s’élança à la suite de son collègue, laissant derrière elle une famille soulagée.

 Lucius avait pris la direction du chemin qui conduisait jusque Leonne, un choix qui la laissait perplexe. Si elle avait été à la place de la fugitive, elle aurait évité de retourner vers la grande ville. Au bord de la route, elle vit leurs chevaux s’arrêter près du groupe composé de huit personnes. Son ami posait à peine pieds à terre qu’il balançait déjà des insultes à l’adresse des bandits. Elle se rapprocha pour mieux voir, comprenant que, encore une fois, son ami était allé trop vite en besogne.

 — Vous vous foutez de nous, bande d’immondes scélérats ! s’exclamait Lucius en serrant des poings.

 — Ce n’est pas très poli, fit remarquer Gramme, intimidé alors qu’il tenait en main un pieux bien affûté.

 — Puis, je vois pas où c’est qu’est le souci, m’sieur, ajouta Hertz en tripotant son bonnet qu’il avait retiré, comme par respect.

 — Bande d’abrutis dégénérés ! poursuivit Lucius en faisant un pas en avant, provoquant le recul de la bande.

 — Alors, Lucius, elle n’est pas là, c’est ça ? demanda calmement Agathe.

 Lucius se retourna vers elle. Il semblait particulièrement frustré, à tel point qu’un aveugle aurait pu voir qu’il était furieux. Agathe comprit tout de suite ce qui avait mis son collègue en rage. Ils transportaient avec eux le cadavre d’un de ces hommes sur lesquels ils étaient tombés en arrivant. Même s’ils n’avaient rien tenté, Lucius les avait tués avec l’accord du père Arnoldson. On avait fait revêtir une robe de travail pour femme au cadavre, de celles qu’on porte dans les champs. Le corps sans vie et ainsi vêtu était soutenu par un vieillard et un autre brigand. La situation était si ridicule qu’elle aurait certainement été comique dans d’autres circonstances. Mais comme Lucius, Agathe ne goutait pas à la plaisanterie. Elle fronça les sourcils d’un air mauvais avant de se rapprocher.

 — C’est d'un grotesque. Mais au moins, on tient là des gens qui ont forcément rencontré la fille, et récemment qui plus est, souligna Agathe avec un léger sourire.

 — Hein, heu, non, on s’pas qui est Maya ! s’écria précipitamment Gramme.

 — Ouais, on l’a jamais vue ! affirma Litre sur la défensive.

 — Bande de cloportes…, marmonna Lucius se rapprochant avant d’être interrompu par le bras d’Agathe.

 — Ainsi donc, elle se fait appeler Maya. Où est-elle ? Je peux vous offrir une jolie somme de bel argent, des pierres précieuses, de l’or même, si vous me dites où elle se trouve.

 — Vous l’traperez jamais ! s’exclama Hertz. Elle est avec not’ chef, le Terrible Kelvin le bandit !

 — Affirmation ! ajouta Pascal en levant fièrement son pieux.

 — Voyez-vous ça…, répondit Agathe en penchant la tête avec satisfaction. Puisque vous partez vers Leonne, je suppose que ce n’est pas leur cas, qu’ils prennent plutôt la route vers Orles ?

 — Ouais ! s’exclama le vieillard avant de subitement paraitre horrifié. Heu… non, non ! Ils… ils vont vers le nord ! Pas vrai les gars ?

 — Ouais, c’est que vers Bord qu’ils vont, affirma Ampère, qui soutenait aussi le cadavre travesti.

 — Bien, ne perdons pas plus de temps…, soupira Agathe en se détournant pour remonter sur son cheval. Leur distraction leur aura peut-être suffi pour gagner une sacrée avance, surtout si on doit contourner les bois.

 — Vas-y déjà, je te rattrape, fulmina Lucius. J’ai un compte à régler avant…

 Agathe haussa les épaules puis donna l’ordre aux gardes de la suivre. Ils devaient bloquer le périmètre de Lebey, en espérantque la jeune fille et le chef de cette bande d’idiots ne soient pas déjà trop loin. Au pire, elle enverrait deux gardes devant, pour essayer de les rattraper.

 — Madame, vous êtes sûre qu’on ne devrait pas rester avec votre ami ? se risqua un garde.

 — Parfaitement sûre, répondit Agathe d’un air absent. Ils n’ont pas l’air bien dégourdis, il ne va en faire qu’une bouchée.

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