Exécution

8 minutes de lecture

 — Mais heu, lâchez-moi ! s’écriait Minos en agitant ses poings devant lui.

 — Bha vous faites quoi, chef ? s’étonna Hertz, le brigand au bonnet.

 — Je les ramène chez Pietro ! répondit simplement Kelvin, sans cesser d’avancer. Il y a un loup ici, et peut-être quelque chose de très dangereux aussi ! On peut pas les laisser partir comme ça, ce serait pas prudent !

 Minos cessa tout de suite de bouger, soulagé, avant d’adresser un sourire à Maya. Celle-ci, par contre, se mordit la lèvre. À moins qu’elle ne parvienne à lui échapper, son plan de base était définitivement fichu. Elle allait sûrement devoir s’expliquer auprès de Pietro et Clarisse. Elle n’aurait d’autres choix que de leur avouer la vérité. Qui sait comment les choses tourneraient alors ?

 — Voulez qu’on vienne avec vous, chef ? demanda Gram’ en s’avançant déjà.

 — Comme vous voulez, je peux me débrouiller seul si nécessaire, vous savez ! s’exhorta Kelvin avant de ricaner d’un air hautain. Mais heu… oui, vous pouvez venir… Mais pas tous, vous devez protéger le campement !

 — Vous pouvez reprendre mon bâton, m’sieur ? cria Minos aux bandits. Et puis les affaires de Maya, s’il-vous-plait !

 Maya constata que c’était Gram’ et Tonne, les deux frères qui l’avaient trouvée, qui se dirigeaient vers eux, accompagnés de Pan qui les observait d’un air intrigué. Ils les rattrapèrent rapidement avec le matériel réclamé par l’enfant, mais restèrent à quelques mètres de leur chef, sans rien dire, tandis qu’ils s’éloignaient de leur campement.

 Même s’il était plutôt costaud, porter à la fois Minos et Maya fatigua rapidement le célèbre bandit Kelvin. Aussi, une fois qu’ils furent assez éloignés des autres, il les déposa à terre et prit appui contre un arbre afin de reprendre son souffle, haletant. Minos rigola un peu et Maya en profita pour regarder autour d’elle, à la recherche d’une échappatoire. Mais Gram’ et Tonne étaient trop proches. Finalement, quand il se releva, Kelvin demanda à ses hommes d’échanger les rôles et il récuppéra le bâton et le sac. Gram’ attrapa Minos et le plaça sur ses épaules, à la grande joie de ce dernier. Le massif Tonne s’accroupit en tournant le dos à Maya, lui demandant d’imiter son ami. Elle hésita quelques secondes, puis grimpa sur ses épaules, consciente du peu de chance qu’elle aurait eu de s’enfuir, résolue.

 Si Kelvin et ses hommes parlaient avec Minos, Maya n’écouta que d’une oreille peu attentive. Elle observait droit devant elle, son cœur battant de plus en plus dans sa poitrine. À plusieurs reprises, elle dût se baisser pour éviter de se cogner à une branche, Tonne ne faisant guère attention à ce qui ne pouvait l’atteindre lui. Minos avait au moins la chance de pouvoir s’exprimer plus facilement, dirigeant Gram’ en criant devant les obstacles.

 Ce n’est qu’en sortant des Bois de Styx que Maya comprit qu’ils n’avaient pas emprunté le même chemin que celui qu’elle avait pris pour venir. Ils n’étaient pas encore arrivés sur le terrain des Bernardonne. Au contraire, ils se trouvaient sur une sorte de route usée par les passages réguliers des charrettes. Il y avait plusieurs petits sentiers qui menaient à d’autres exploitations agricoles de Lebey. C’était donc par la route ordinaire qu’ils comptaient arriver chez les parents de Minos. Le domaine n’était cependant pas visible, encore caché par les Bois de Styx en bordure de sentier.

 Alors qu’ils avançaient, ils virent soudain deux hommes débouler d’un sentier, un seau dans chaque main, et se précipiter sans même leur adresser la moindre considération. Surprise, la drôle de bande s’arrêta, avant de reprendre sa route. Minos expliqua qu’il s’agissait de voisins, mais il ignorait ce qu’ils mijotaient là. Maya acquiesça simplement, toujours tourmentée par ses propres démons.

 Lorsqu’enfin la route tourna pour contourner le Bois de Styx, ils virent devant eux la grande exploitation de Pietro Bernardonne. Les champs de céréales se dressaient face à eux, immenses. La route s’arrêtait là où démarrait le verger sauvage de la famille. Au-delà, on pouvait apercevoir la maison dans laquelle Minos avait grandi. Mais c’est justement lorsque celle-ci fut à portée de vue qu’ils s'immobilisèrent, les yeux écarquillés. Même les tourments de Maya s’étaient soudainement envolés, tant ce qu’elle avait sous les yeux l’horrifiait. De là où ils étaient, ils pouvaient clairement voir que la maisonnée était en proie aux flammes.

 Après quelques secondes, le temps de réaliser que ce qu’ils voyaient était bien réel, Minos sauta des épaules de Gram’ et se précipita à travers le champ de céréales, droit vers sa maison. Maya, par réflexe, tenta de crier son nom, toujours sans résultat, puis l’imita. Les brigands restèrent encore quelques secondes sur place avant de les suivre, soudain un peu paniqués et en leur criant de les attendre. Mais Maya n’avait que faire d’eux, maintenant. Tout ce qu’elle voulait, c’était rattraper son ami et s’assurer, comme lui, que les Bernardonne allaient bien. Derrière elle, elle entendait les bêlements de Pan, tandis que la voix de Minos qui parlait à lui-même, comme pour se rassurer, se rapprochait de plus en plus. Elle le rattrapa à mi-chemin, mais il ne se souciait plus d’elle, trop effrayé pour les siens.

 — Pas possible, pas possible, pas possible, répétait-il en sanglotant sans cesser de courir. Ils vont bien… ils vont bien…

 — Arrêtez, Minos, Maya ! s’écriait Kelvin derrière eux.

 Finalement, juste avant de sortir du champ de céréales, Kelvin se jeta sur Minos tandis que Gram’ attrapait Maya et la soulevait en la maintenant serrée contre lui pour ne pas qu’elle aille plus loin. La muette se débattit silencieusement tandis qu’elle voyait Kelvin se relever lentement, maintenant fermement Minos, la main contre la bouche de ce dernier. Le petit berger, cependant, n’avait pas l’air de vouloir obtempérer et donnait des coups de pieds violents pour qu'on le lâche. Finalement, c’est Tonne qui remplaça son chef, qui haleta avant de prendre la parole.

 — Calme-toi, petit ! s’écria-t-il en prenant soin de parler le moins fort possible. Chut !

 — Mmmmaissez-moi ! parvint à articuler Minos en se dégageant momentanément de la main de Tonne.

 — Tais-toi, s’il-te-plait ! répéta Kelvin avec des grands signes de main ! Il y a quelque chose de pas net !

 Ses instructions ne suffirent pas à l'apaiser. Ce dernier redoubla d’efforts pour se libérer, mais Tonne n’y allait pas de main morte non plus. Maya aussi se débattait, ignorant pourquoi on ne les laissait pas aller voir ce qu’il se passait. Gram’ avait même plaqué son coude sur son visage, pour la faire taire, oubliant certainement qu’elle ne pouvait de toute façon pas parler. Soupirant, Kelvin leur tourna le dos. Puis il fit signe à ses compagnons de le suivre en maintenant toujours les deux jeunes sous leurs étreintes et s’avança prudemment en avant.

 Alors qu’ils s’approchaient, Maya commença à entendre des gens se disputer, non loin d’eux. Elle essaya de se concentrer afin de reconnaitre une voix, mais c’était un tel brouhaha qu’elle ne distingua rien qui puisse la soulager. Finalement, Kelvin sortit sa tête en dehors des céréales mais adressa un geste en arrière pour que les autres ne l’imitent pas. Puis, après quelques secondes, il recula et regarda Minos et Maya, sombre.

 — Alors, il s'passe quoi ? demanda Tonne.

 — Y a toute une foule, répondit Kelvin. Mais personne ne fait rien pour calmer le feu.

 — Mais enfin, qu’est-ce qu’ils attendent ? s’étonna Gram’, l’air benêt.

 — Il y a un type devant, répondit Kelvin. Je le connais pas, il est pas d’ici. Il est énorme. On dirait que les gens du village ont… ont peur de lui.

 Soudain, la rumeur des conversations cessa derrière les céréales, ponctuée seulement par des « Chut ! » insistants. Depuis leur cachette, Kelvin se tourna vers la foule et déglutit. Il se rapprocha pour rester caché tout en tendant l’oreille, et Tonne et Gram’ l’imitèrent, permettant ainsi à Maya et Minos d’entendre ce qu’il se disait là-bas.

 — Je suis l'Inquisiteur de Safranie, Pontus Arnoldson, clama une voix forte, qui devait être celle de l’homme dont Kelvin venait de parler. Soyez tous témoins de ce qui arrive aux hérétiques !

 Maya crut un instant que son cœur avait cessé de battre. Horrifiée, elle cessa une bonne fois pour toute de bouger. L’Inquisiteur, l’homme qui était à sa recherche, se trouvait juste là ! Pire, il était sûrement responsable du feu qui embrasait la maisonnée. Minos, lui, ne paraissait pas avoir saisi puisqu’il continuait de se débattre pour se libérer de l’étreinte de Tonne.

 — Cette famille impie a fait l’erreur de vouloir protéger une vermine, esclave en fuite, qui doit être récupérée par le Culte en toute urgence ! s’exclama l’Inquisiteur. Toute personne qui tenterait de protéger cette jeune fille serait immédiatement châtiée de mort par Meroclet et par Lithé !

 — Assassin ! s’écria une personne dans la foule. Assassin !

 Depuis leur cachette, il était impossible de voir ce qu’il se passait et qui s’était ainsi dressé contre l’autorité de l’Inquisiteur. Mais les bruits qui suivirent ne laissèrent pas de doute quant au sort qu’il lui était réservé. À en juger par ce qu’ils entendaient, le Père Arnoldson n’était pas seul.

 — Un autre hérétique qui souhaiterait se manifester ? demanda l’Inquisiteur d’un ton ironique. Non ? Pourtant, il est indéniable que cette jeune fille doit encore se trouver dans les parages ! Livrez-la-moi avant minuit, ou vous le regretterez tous amèrement !

 — On dégage, marmonna Kelvin à ses compagnons. Vite, vite !

 — Mais, chef, et les jeunes…

 — On les prend avec, c’est trop dangereux, ici !

 Sans plus attendre, ils firent demi-tour dans le champ de céréales, se dirigeant d’un pas pressé vers les Bois de Styx. Minos continuait de se secouer pour se libérer, sans succès, les larmes aux yeux. Maya, elle, d’une pâleur fantomatique, avait le regard vide. Si elle n’était pas maintenue par Gram’, elle serait tombée par terre, sous le choc.

 De l’autre côté des céréales, alors que la foulevenue pour aider la famille Bernardonne se dispersait, effrayée par les menaces de l’Inquisiteur, ce dernier soupirait. Il se tourna vers l’incendie toujours à l’œuvre et observa les flammes danser, dévorant la bâtisse. Il les avait enfermés à l’intérieur avant de lui-même déclencher les premières flammes. S’ils n’étaient pas encore calcinés, la fumée devait au moins les avoir étouffés, désormais. Ou peut-être que le plafond leur était tombé dessus, comme pour Anne en ce fameux jour.

 L’espace d’un instant, il crut y voir danser quelqu’un, agitant sa chevelure de flamme avant de disparaitre comme par magie. Il serra les poings et se détourna du spectacle.

 — Tu m’avais promis qu’elle serait ici, Héron, cingla-t-il à l’adresse du Savant.

 — Elle a dû comprendre que nous allions remonter à elle…, proposa-t-il, la tête baissée.

 — Tu as été trop bavard, répliqua Pontus avec dégout. Qu’on apprête mon impetalon ! Agathe, Lucius !

 — Oui, Père Arnoldson ! répondirent en cœur ses deux Disciples.

 — Fouillez Lebey de fond en comble ! Je veux un rapport dès que possible ! Et tuez ceux qui se mettraient en travers de notre chemin !

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Unpuis ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0