Kelvin

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 Ils ne marchèrent que quelques minutes avant d’arriver à une petite clairière très éclairée par rapport au reste du Bois de Styx. Maya y compta cinq petites cabanes de bois qui sortaient maladroitement du sol et qui penchaient légèrement. Quatre hommes attendaient près d’un feu de camp. Ils étaient occupés à tailler des morceaux de bois ou à éplucher des légumes. Ils arboraient le même type de vêtement mal entretenu que les deux hommes qui la transportaient. De nombreuses armes et outils étaient entreposés en tas chaotique sur le côté. La jeune muette remarqua aussi quelques trous disséminés aléatoirement et de profondeur variable. Enfin, plusieurs hamacs étaient disposés entre les arbres, et l’un d’eux était même occupé, à en entendre les ronflements tonitruants qui s’en échappaient.

 Ce n’est que lorsqu'ils furent arrivés près du feu qui crépitait qu’un premier quidam, face à eux, se rendit compte de leur présence. Il fronça ses longs sourcils particulièrement velus et leur adressa un regard interrogateur. Remarquant l’attitude de leur compagnon, les autres se tournèrent vers eux.

 — Qu’est-c’est que vous nous avez ram’né ? demanda le premier, la grimace comme figée sur le visage.

 — C’est qui ? ajouta un autre, qui se distinguait du reste par un petit bonnet de laine sur la tête.

 — Bha, on sait pas, répondit le gros en haussant les épaules, faisant en même temps basculer Maya en avant. Elle était dans l’trou de le chasse.

 — Han, c’était point l’biche ? demanda un vieillard en exposant ses quelques rares dents l’espace de quelques secondes.

 — Déception…, intervint celui qui n’avait pas encore parlé en baissant la tête.

 — Bheu, non, elle est tombée dedans, répondit le mince en pointant son pieux un peu trop proche de son visage au goût de Maya.

 — Et elle a mal ? demanda l’homme au bonnet.

 — Quoi ? s’étonna le gros. Bhaaa…

 — Pourquoi que vous la portez ? ajouta le premier.

 — Interrogation ! lança l’un en relevant soudain la tête.

 — Vous avez mal mademoiselle ? demanda le gros en observant la muette.

 — C’est ça que c’est que vous vouliez nous dire, tantôt ? demanda l’autre.

 Maya soupira. Certes, son corps la faisait un peu souffrir, mais ce n’était pas sa chute dans le trou qui en était la cause principale. Elle voulait juste qu’ils la laissent repartir de son côté, afin qu’elle puisse échapper à Minos et enfin quitter ces bois. Aussi hocha-t-elle la tête de droite à gauche. Mais elle ne s’était pas attendue à ce qu’ils la lâchent aussi soudainement alors qu’elle était toujours en train de leur répondre. Elle retomba alors par terre et s’étala de tout son long. Elle se releva péniblement en ronchonnant intérieurement. Une fois debout, cependant, elle constata que tous les autres s’étaient levés et l’avaient encerclée, ce qui ne laissait rien présager de bon quant à son départ.

 — Pourquoi que vous l’avez amenée, si elle va bien ? demanda celui qui avait un chapeau.

 — Bha, elle faisait des gestes bizarres et on c’prenais pas bien, répondit le gros.

 — Quel genre d'gestes ? quémanda le vieillard, plus à l’adresse de Maya qu’à ses compagnons.

 Le jeune fille soupira, puis répéta les signes qu’elle avait faits auparavant. Hélas, aucun d’entre eux ne parut saisir le sens qu’elle essayait de faire passer. Pourtant, Maya ne voyait vraiment pas comment faire plus simple. L’un ou l’autre proposa bien une idée ou l’autre, mais rien de plus convaincant qu’une histoire de pêche à la grenouille, si bien que Maya commençait à se remettre en question. Mais alors qu’ils étaient perdus dans la charade, un bruit les fit soudain oublier sa présence. C’était le son d’une flûte, d’un air un peu maladroit. Pourtant, le musicien fut tout de suite applaudi par l’ensemble du groupe, réveillant au passage celui-qui dormait dans son hamac. Surprise, Maya observa le nouvel arrivant.

 L’homme était grand et plutôt costaud. Il portait une vieille veste parsemée de tâches de terre, de boue, et d’autres substances diverses. Sous son vêtement, qui était grand ouvert, il ne portait rien d’autre, ce qui laissait voir ses abdos proéminents, ainsi que l’un ou l’autre bandage. Il portait le même style de pantalon que les autres ainsi que des bottes rafistolées de deux modèles différents, l’une étant plus longue que l’autre. Si ses mains étaient occupées par la flûte, il avait, attaché dans son dos, par une sangle improvisée à la corde, une massue lourde d’aspect. Il avait des cheveux courts et sales, noirs. Il interrompit sa musique et salua ses compagnons un instant avant d’éclater de rire. Quand il eut finit, il leur adressa un sourire confiant, presque motivant, sûrement le premier que Maya voyait de la journée et qui ne reflétait pas de la bêtise. Mais ce fut de courte durée car, en l’apercevant au milieu des rustres, il fit une grimace d’interrogation qui étonna tant Maya qu’elle ne put s’empêcher de laisser échapper un petit rire.

 — Bravo, chef ! s’écria l’homme au bonnet, sincère.

 — Admiration ! ajouta l’un en faisant un grand geste du bras.

 — Merci, merci, haha, répondit le chef en leur adressant à tous un sourire. Mais… qui est donc cette jeune demoiselle ?

 — Elle était dans not’ trou, chef ! répondit le mince d’un air embarrassé.

 — Ha !? Et quoi, elle s’est blessée ?

 — Elle dit que non, chef ! répondit le vieux.

 — Ha, tant mieux, mais alors, qu’est-ce que…

 — On c’prend pas ce qu’elle essaye de dire, répondit le gros. Elle joue aux devinettes, mais on est nuls.

 — Alors que, vous, chef, vous devriez comprendre tout de suite ! compléta le mince.

 — Heu, tout-à-fait, exactement, précisément ! s’écria-t-il en rangeant sa flûte dans une poche de sa veste. Mais… montrez-moi donc, que je vois ce qu’elle essaye de dire !

 Il se rapprocha et tous les regards se mirent à alterner de lui à Maya. L’homme qui dormait jusque-là s’était extirpé de son hamac et s’était rapproché, curieux. Un peu découragée, mais priant pour que ce soit la bonne, la jeune muette recommença les mêmes gestes. Leur leader était parfaitement immobile, une main posée contre sa bouche, en pleine réflexion tandis qu’elle tentait de faire passer son message, avec des mouvements de plus en plus lents.

 — Alors ? demanda le maigre après quelques minutes de silence pesant.

 — Vous avez compris ? demanda celui qui portait un bonnet, un sourire aux lèvres.

 — Hé bien, hum…, bredouilla l’homme en regardant ses compagnons. Tout-à-fait, exactement, précisément !

 Maya s’arrêta dans ses gestes, et adressa au flutiste un regard méfiant. Il n’avait pas eu l’air de comprendre quoique ce soit, et c’était déjà la seconde fois qu’il prononçait ses trois mots l’un à la suite de l’autre. De toute évidence, il mentait pour se faire bien voir par les autres, mais elle appréhendait ce qu’il allait inventer. Avec un peu de chance, elle pourrait en profiter pour déguerpir.

 — Cette jeune demoiselle ! s’écria-t-il en la désignant du bras. Il est évident qu’une seule chose peut l’amener dans ces bois, si loin de Lebey !

 — Quoi donc ? demanda celui qui dormait précédemment.

 — Hé bien, rencontrer le plus incroyable, le plus grandiose, le plus dangereux des hors-la-loi de toute la Safranie ! s’exalta-t-il en reculant pour que tout le monde puisse le voir. Kelvin, le terrible bandit ! Et quelle chance vous avez, mademoiselle, parce que vous vous trouvez tout juste en face de cette célébrité !

 Il s’inclina fièrement, tel un artiste de théâtre qui salue son public, et ses hommes acquiescèrent, bouche ouverte, comme s’ils prenaient conscience de l’évidence des paroles de leur chef. Au milieu d’eux, Maya restait interdite. Elle était partagée entre l’amusement et l’agacement. Ses doutes se confirmaient. Elle se trouvait bien face à la fameuse bande dont Pietro avait déjà parlée, elle ne risquait donc rien, à priori. D’après lui, ils n’avaient de brigand que le nom qu’ils se donnaient et ils étaient plutôt serviables et gentils. Mais pour ce qui était de communiquer avec eux, cela semblait compromis.

 — Bon, hum, maintenant que vous êtes là, mademoiselle, pourquoi ne pas partager le repas avec nous ? demanda le fameux Kelvin. Pascal, Ampère, c’est votre tour pour le repas ! Hertz, Mole, par contre, vous devez aller remplacer Volt et Newton !

 — Ouaip, chef ! approuvèrent tous les concernés avant de commencer à bouger.

 Ainsi, le vieillard et l'homme au bonnet attrapèrent chacun une arme dans le tas et partirent dans la direction d’où était venu leur chef. Celui qui dormait et l’homme qui, jusqu’ici, n’avait jamais dit qu’un mot à la fois, se dirigèrent vers l’une des petites cabanes pour en sortir de vieux ustensiles ainsi que des vivres. Kelvin se dirigea vers Maya et passa sa main dans le dos de cette dernière, pour l’inviter à le suivre. Un peu gênée, et pas très satisfaite de l’invitation, Maya se laissa faire. Elle n’avait pas envie qu’on l’attrape à nouveau par les épaules. Kelvin lui montra une petite souche d’arbre et elle s’y assit, ses sens aux aguets. Elle n’avait plus entendu la voix de Minos depuis déjà quelque temps. Elle priait pour qu’il se soit éloigné en la cherchant. Mais peut-être aussi qu’Eaque ou Pietro avaient pris le relais, plus discrets que le petit berger?

 — Mais dites-moi, mademoiselle, quel est votre nom, si je puis me permettre ? demanda Kelvin d’un ton aimable.

 Maya soupira puis sortit de son sac de toile le parchemin qu’elle avait acheté la veille. Kelvin l’observa écrire dessus d’un air curieux tandis que le gros et le mince prenaient place en face d’eux. Quand elle eut fini d’écrire, elle lui présenta une simple phrase : « Je m’appelle Maya et je suis muette. » La jeune fille le regarda examiner le parchemin en fronçant des yeux, se doutant qu’il ne savait peut-être pas lire. Après quelques secondes, il leva la tête et remarqua les regards curieux de ses compagnons.

 — Ha ! s’écria-t-il alors soudain en lui attrapant le stylet qu’elle tenait encore en main. Mais tout-à-fait, exactement, précisément ! Bien sûr que je vais vous faire un autographe !

 Heureusement, Maya était muette. Si cela n’avait pas été le cas, qui sait quels jurons seraient sortis de sa bouche en cet instant ?

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