Déduction

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Il était tard lorsque Héron se présenta devant le Palais de l’Évêque. Il avait tenu à passer la fin de la journée au Prieuré de la ville, par pure mélancolie. Il savait que, de toute façon, il n’y aurait rien eu de nouveau ce jour-là. C’était du moins ce que prétendait Agathe dans la lettre qu’elle lui avait envoyée pour le sommer de revenir les aider.

Lorsque Mgr Luther lui ouvrit les portes, le Savant se présenta brièvement. L’Évêque soupira, mal à l’aise, puis l’invita à entrer. Le Père Arnoldson était là depuis une semaine et réquisitionnait toutes les forces du Palais. Ses Disciples abusaient de l’autorité que l’Inquisiteur leur avait donnée pour remplir à bien leurs missions. Mais Héron était un cas à part qui poussait Luther à se poser des questions. Après tout, il était un Savant, et non un représentant du Culte. Pour quelle raison travaillait-il avec le Père Arnoldson ? Et pourquoi cet étranger avait-il les yeux si rougis, comme s’il avait pleuré avant de venir ?

Arrivés dans une petite bibliothèque, Mgr Luther demanda à Héron d'y patienter. Le Père Arnoldson était sorti mais ne devrait plus tarder à revenir. Héron le remercia et prit place. Il se plongea dans un parchemin au sujet du Tsunami de Portbleurt, une célébration importante qui approchait à grands pas, pour s’occuper l’esprit un instant.

C’est après une vingtaine de minutes que la porte s’ouvrit à la volée et qu’une jeune femme se précipita dans sa direction. Héron eut tout juste le temps de déposer son document qu’elle se jetait à son cou. Un peu surpris par la vigueur de cette femme, Héron faillit tomber à la renverse, mais se retint de justesse. Puis il la serra contre lui, rouge comme une tomate.

— Te voilà enfin ! s’écria-t-elle en relâchant son étreinte. Ça faisait un bail !

— C’est vrai qu’on ne s’était plus vus depuis Massal, répondit Héron en lui adressant un sourire gêné. Tu n’as pas changé depuis tout ce temps, Pétronille.

Pétronille était la plus jeune de Disciples du Père Arnoldson. Elle avait des yeux verts de jade et des cheveux blonds bouclés. Elle faisait presque une tête de moins qu’Héron à qui elle affichait un grand sourire. Ces deux-là s’étaient rencontrés au Prieuré. Déjà toute petite, elle passait son temps à le suivre et à s’introduire dans son atelier pour y jouer. C’était pour elle qu’Héron avait fabriqué son automate joueur de flûte. La jeune fille était une orpheline déposée encore tout bébé au Prieuré et à qui Mère Pétronille, alors bien vivante, avait décidé de donner son propre nom comme prénom. Après le départ du Père Arnoldson et d’Héron, elle s’était investie dans l’Infirmerie de Leonne. Puis elle avait été rappelée par l’ancien directeur du Prieuré après s’être montrée indispensable à sa vie.

En effet, Pétronille était la seule personne à ce jour capable de calmer les douleurs de l'Inquisiteur. Avant qu’elle ne s’y essaye, aucune autre personne n’était parvenue à lui appliquer l’onguent nécessaire sans réveiller les douleurs. Mais la jeune fille était douce et attentionnée avec ses patients, et plus encore avec celui-ci. Ainsi, chaque soir, la jeune femme enduisait le dos et les bras du Géant d’une pommade qu’elle produisait elle-même, lui permettant de rester toute la journée suivante sans souffrir. Jamais l’homme du Culte ne s’était plaint, et elle ne le quittait plus depuis lors, ou seulement lorsque Pontus l’envoyait quelque part en mission urgente.

Si elle était la cadette, Pétronille débordait aussi d’énergie. Il était difficile de la faire taire et elle n’hésitait pas à manifester sa bonne humeur constante à chaque occasion. Comme elle n’avait plus vu Héron depuis longtemps, elle était très heureuse de le revoir et lui posa mille questions, sans nécessairement lui laisser le temps d’y répondre. Ce n’est que lorsqu’il lui demanda des nouvelles sur la raison de sa présence qu’elle se tut, soudain désappointée.

— C’est quand même dingue, lança-t-elle. On pensait vraiment qu’on touchait au but, puis cette gamine s’est enfuie !

— Mais comment a-t-elle fait ? demanda Héron en plissant les yeux.

— Aucune idée, nous n’étions pas là, lui répondit Pétronille en haussant les épaules. Il y a eu un souci avec les bêtes sauvages je crois, puisqu’elles sont sorties et ont commencé à tuer les autres. Du coup, c’est peut-être pas si étonnant qu’elle ait essayé de fuir.

Héron déglutit en observant Pétronille. Aussi chaleureuse et douce soit-elle, elle restait aussi particulièrement naïve. Héron savait que les esclaves étaient destinés à mourir lors du rituel du Père Arnoldson. Pourtant, la Disciple était convaincue que jamais l’Inquisiteur ne ferait de mal à une mouche. Elle prenait toujours sa défense, quelle que soit la situation et les preuves contre lui. Elle affirmait que les horreurs qu’on racontait à son sujet n’étaient que des fadaises inventées par des êtres jaloux. Une fidélité à toute épreuve, mais qui allait de pair avec une certaine forme d’aveuglement, une admiration sans borne pour son ancien éducateur.

— Mais du coup, j’ai hâte qu’il revienne de sa promenade ! s’écria-t-elle, soudain surexcitée. Parce qu’on a des nouvelles !

— Vraiment ? s’étonna Héron. Dans sa lettre Agathe disait que nous n’en aurions que demain…

— C’est ce qu’on pensait, mais le vendeur d’Eluse a répondu très vite à notre missive et son faucon est arrivé à la poste il y a tout juste une heure ! Godefroid et moi y étions justement !

— Vous avez donc pu établir son profil ? demanda Héron, enthousiaste.

— Effectivement, on a recoupé avec ce qu’on savait déjà ! Godefroid est en train de signaler la fuyarde, précisa Pétronille. Dès demain, tout Leonne et ses alentours sauront qu’on recherche une jeune esclave de Cobaltique, qui a un âge estimé à quinze ans, aux cheveux bruns et aux yeux bleus. Et surtout, si elle n’a pas changé de tenue depuis lors, elle devrait porter une robe riche, d’un bleu spécial, enfin, pas de Safranie, quoi ! Eh bien ? Tu en fais une tête !

Elle avait prononcé ces derniers mots avec un peu d’inquiétude. Le visage de son ami était soudain devenu blême. Héron fit un pas en arrière et faillit chuter. Il se laissa glisser contre le dossier de la chaise qu’il occupait avant que Pétronille n’arrive et fixa le sol, tandis que la Disciple répétait son nom frénétiquement en s’agitant autour de lui. La description qu’elle venait de lui faire lui rappelait très clairement cette jeune fille qui accompagnait le petit dompteur de tout à l’heure. Il avait rencontré la fuyarde ! Et il lui avait parlé de l’affaire, voilà pourquoi ils étaient partis en toute hâte ! Lui qui pensait leur avoir fait peur, il ne s’était pas trompé…

— On sait autre chose sur elle ? demanda-t-il finalement d’une voix presque éteinte.

— Hein ? s’étonna Pétronille, toujours un peu inquiète. Heu, non, juste qu’elle n’est pas très grande. Le vendeur n’avait pas son nom, elle avait refusé de le dire aux pirates qui l’avaient capturée.

— Je dois m’absenter un moment, s’exclama Héron en se relevant, l’air décidé, les poings fermés. Je ne serai pas long.

— Hein, mais attends, tu es sûr que ça va ? s’écria Pétronille en le suivant sur quelques pas.

— Ne t’inquiète pas pour moi, Pétronille, répondit Héron sans se retourner. Si le Père Arnoldson revient avant moi, dis-lui simplement que je vérifie une piste au Consulat. Je crois que je peux retrouver cette petite peste.

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