Révélations (2/2)

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 Il avait prononcé ces derniers mots en tapant la table du poing. La jeune muette s'était figée, horrifiée. De nombreuses pensées se bousculaient à l’intérieur de sa tête pour lui triturer la cervelle. Elle ne s’était pas attendue à obtenir des informations à son sujet en écoutant le Savant. Celui-ci s’était simplement livré à eux, comme pour se soulager de ce qu’il avait sur le cœur. Car, Maya en était persuadée, c’était bel et bien d’elle que venait de parler Héron. Son amnésie datait de la semaine passée, comme la fuite de l’esclave qu’il venait d’évoquer. Et si le nom du Père Arnoldson lui disait quelque chose, c’était sûrement parce qu’il avait été son propriétaire. Les coïncidences étaient trop grosses pour n’y voir qu’une fausse piste.

 Mais voilà, cela posait de nouveaux problèmes. Tout d’abord, avoir la confirmation qu’elle était une esclave n’était pas bon signe en vue des paroles de Bernardo. La colère qui avait soudain animé le Savant n’en était pas plus un. Elle avait encore des choses à apprendre concernant son statut, mais quelque chose lui disait que cela n’allait pas lui plaire. Ensuite, elle n’était pas recherchée par n’importe qui. Le Grand Inquisiteur de Safranie, rien que ça ! Encore une fois, elle avait du mal à se figurer ce que cela signifiait, mais ce n’était sans doute rien de bon non plus. Dernier point, et non des moindres, elle se trouvait face à un homme chargé de la retrouver, sans aucune idée de ce qui lui adviendrait si c’était le cas.

 Elle ne désirait qu’une chose, prendre les jambes à son cou. Mais celles-ci refusaient de bouger, incapables de se lever et encore moins de courir. Héron ne les regardait pas, il avait toujours le regard baissé sur la table, respirant comme pour se ressaisir progressivement. Elle déglutit et risqua un coup d’œil vers Minos, qui comme elle ne paraissait pas bien. Son regard passait simultanément d’Héron à Maya. Il avait été jusqu’à arrêter de déguster la friandise. Il lui adressa un hochement de tête inquiet, pour lui poser une question silencieuse à laquelle elle répondit par l’affirmative, confirmant ses soupçons. Puis il déglutit et fixa le Savant qui relevait la tête.

 — Je… je suis désolé, lança-t-il. Je me suis laissé emporter par mes sentiments…

 — Monsieur Broc…, dit Minos d’une voix hésitante que Maya ne lui connaissait pas. Qu’est-ce qui… Qu’est-ce qu’il va arriver à l’esclave ?

 — Les Disciples du Père Arnoldson sont en train d’établir son signalement précis, dit Héron en récupérant peu à peu contenance. Il y avait plusieurs esclaves mais il ne reste plus qu’elle. Hélas, ils ont dû attendre que le vendeur d’Eluse nous envoie des documents pour qu’on puisse comparer… On devrait avoir un descriptif précis à donner dès demain, d’après eux. Alors, on pourra la rechercher. Si elle ne doit pas être bien loin, elle a sûrement quitté la ville. Sa tête sera mise à prix et les crieurs publics se chargeront de faire passer le mot partout.

 Maya sentit sa main droite se saisir de sa robe au niveau de sa gorge. Elle regrettait soudain de l’avoir prise avec elle. Si jamais Héron venait à apprendre que l’esclave en fuite portait une robe d’un bleu venant de Cobaltique et qu’il faisait le lien avec elle, ce serait la catastrophe. Combien de temps leur faudrait-il pour découvrir qu’elle logeait à Lebey, dans la ferme des Bernardonne ?

 — Et heu… si… Si vous la retrouvez, vous faites quoi ? demanda Minos. Si elle ne veut pas venir, je veux dire…

 — Elle n’aura pas le choix, répliqua sèchement Héron d’un air grave. Elle est la propriété du Père Arnoldson. Toute personne qui nous empêcherait de la récupérer serait jugée comme hors-la-loi, et même comme hérétique s’il le souhaite. Et lorsqu’on l’aura… franchement, je ne veux pas savoir ce qu’il lui fera. Ça ne me concernera plus.

 Il frissona, peut-être en imaginant le pire dans sa tête. Maya avait le teint blême et sentait maintenant ses jambes trembloter d’effroi. Minos lui jeta un coup d’œil puis prit une grande inspiration.

 — Il est tard. Mon papa va s’inquiéter, et on doit aller manger chez Maya, aussi…

 La muette tourna la tête vers le petit berger en se mordant la langue. Il était clairement en train de mentir pour effacer les traces qu’ils avaient négligemment laissées sur leur chemin. Mais heureusement, le Savant ne paraissait pas se rendre compte de la tromperie et approuva d’un signe de tête.

 — Oui, bien sûr, je ne voudrais pas vous retenir trop longtemps, bredouilla-t-il en se levant. Je… je vais vous raccompagner !

 — Non, non, ça ira, on vous a déjà assez embêté ! s’écria précipitamment Minos en se levant, imité par son amie. On connait le chemin !

 Maya dut exercer un effort presque surhumain pour surmonter sa peur et tenir sur ses guiboles. Héron semblait plus embarrassé qu’autre chose. Il les suivit jusqu’à la porte, se confondant en excuses pour son attitude. Il les salua poliment et ils lui répondirent d’un geste de bras avant de prendre la poudre d’escampette. Ils coururent et ne s’arrêtèrent que quelques ruelles plus loin, essoufflés.

 Maya s’assit par terre, recroquevillée sur elle-même, les deux mains cachant sa bouche tandis que de petites larmes coulaient sur ses joues. Elle ignorait encore pourquoi on désirait l’attraper, mais une chose était sûre, elle était en danger. Minos s’assit à côté d’elle, la regarda tristement, puis lui tapota un peu les épaules, dans une tentative de la réconforter.

 — Je les laisserai pas t’attraper, dit Minos d’une voix assurée. Je veux pas qu’il t’arrive quelque chose de pas bien. Tu crois qu’on devrait le raconter à Papa ?

 Maya prit quelques secondes de réflexion avant de répondre à la question du petit berger. Lorsqu’ils avaient discuté des esclaves, l’avis de Pietro à leur sujet était ambigu. Que dirait-il s’il apprenait que Maya en était effectivement une ? Tant qu'à Bernardo, il monterait immédiatement sur ses grands chevaux. Peut-être même serait-il capable de la vendre à ses poursuivants. Pour leur bien, il valait peut-être mieux qu’ils ne sachent rien. Aussi fit-elle non de la tête et Minos soupira, à court d’idée.

 — Bon, d’accord, on dit rien, dit-il. Ce sera notre secret. Avec un peu de chance, ils ne viendront jamais à Lebey, aussi !

 L’optimisme et la naïveté de Minos arracha un léger sourire à Maya. Elle aurait tellement aimé qu’il ait raison. Malheureusement, elle n’y croyait pas pour un Mercurule. Déjà muette de base, elle ne se manifesta plus beaucoup pour le reste de la journée. Ils retournèrent à l’étale où Pietro avait terminé de vendre ses produits. Ils y retrouvèrent Andromaque qui leur montra fièrement la broche qu’elle s’était procurée. Maya essaya tant bien que mal de manifester un grand intérêt pour celle-ci, mais les récentes révélations hantaient toujours son esprit. Ils dinèrent ensemble dans une auberge, dans laquelle Minos raconta vaguement leur journée, la désignant comme infructueuse. Une explication qui sembla convaincre Pietro qui tenta par la suite de rendre le sourire à la muette. Puis ils quittèrent la ville, un peu pressés par Minos. Andromaque, elle semblait se douter de quelque chose, à en juger les regards méfiants qu'elle leur jetait.

 Dans la charette, le regard se perdit sur le ciel étoilé tandis que la lune peinait à s’élever. Sentant que Minos s’était finalement endormi, mais incapable de l’imiter pour le moment, Maya continua de réfléchir avant de prendre sa décision finale. Elle n’avait pas vraiment beaucoup de choix, et celui-ci semblait le meilleur pour tout le monde, pour elle comme pour la famille Bernardonne.

 Elle devait partir.

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