Révélations (1/2)

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Maya resta quelques secondes interdite avant d’hocher la tête. L’homme n’avait pas l’air méchant ou animé de mauvaises intentions. Qui plus est, il semblait être connu parmi les enfants de la ville, puisque lui-même s’était étonné de ne pas reconnaitre Minos. Ils l’aidèrent donc à déplacer ses différentes machines. Il leur confia des gants de cuir afin de les saisir, car celles-ci étaient encore très chaudes. Minos et Maya maintenaient chacun deux araignées dans les bras, et l’homme transporta l’humanoïde comme il le pouvait. Il les guida jusqu'au Prieuré de Leonne dans la cour duquel ils déposèrent les automates. Le concepteur héla ensuite un surveillant qui lui répondit d’un signe de bras. Puis il se tourna vers le petit berger et la jeune muette en soupirant sous l’effort.

— Pfiou ! Bon, je vous avais promis une récompense, non ? Vous me suivez ?

Ils acquiescèrent et entrèrent dans l’un des nombreux bâtiments qui les entouraient. Le concepteur leur proposa de s’asseoir à une des nombreuses tables de ce qui devait être un réfectoire. Il leur demanda d’attendre et s’absenta quelques secondes avant de revenir avec trois pommes caramélisées sur un bâton. Il en donna une à chacun et jeta un air gourmand vers celle qui lui restait. Minos ne se fit pas prier et entama directement sa friandise tandis que Maya, un peu gênée, secouait la tête vers l’inconnu pour le remercier.

— Au fait, s’exclama l’homme après avoir mordu à belles dents dans sa pomme. Comment s’appellent le sauveur de mes petits bijoux et sa copine ?

— Moi, c’est Minos ! répondit le jeune garçon. Minos Bernardonne ! Et elle, c’est Maya, mais elle peut pas parler, elle est muette.

— Oh ! s’étonna l’homme avant de regarder Maya, qui haussait les épaules, résignée. Je pensais que vous étiez juste timide… Enfin, peu importe.

— Et, vous monchieur ? demanda Minos en croquant dans son fruit en même temps. Ch’est quoi vot’ nom ?

— Je m’appelle Héron, répondit-il avec un sourire. Héron Brecht.

Son regard se dirigea vers l’une des fenêtres depuis laquelle on pouvait voir la cour. Il soupira et continua la sucrerie qu’il avait déjà commencée. Maya, qui n’avait pas encore mordu dedans, s’y attela à son tour. Elle ne fut pas étonnée de constater que Minos avait déjà presque terminé la sienne.

— C’est agréable de revenir ici, lança Héron, presque pour lui-même. J’ai passé des années au Prieuré, dans ma jeunesse…

— Ha, vous ne travaillez pas ichi ? demanda Minos, la bouche pleine.

— Non, mais ils ont conservé le petit atelier qui était à ma disposition autrefois. C’est de là que j’ai ressorti les petites merveilles que j’ai exposées tout à l’heure. Les enfants voulaient voir comment ça fonctionnait, ils me les ont amenées pendant que je visitais le marché. Mais même si ce sont de très vieux modèles, j’y tiens beaucoup. Ils ont une valeur sentimentale, dirons-nous.

Maya eut un faible sourire, abandonnant l'espace d'un instant sa dégustation, tandis que Minos léchait minutieusement son bâton pour en éliminer toute trace de sucre. La jeune fille comprenait ce que ressentait Héron. Les petits automates qu’ils avaient vus étaient un peu comme ces créations d’enfant, pas encore optimisées ni parfaites, mais qu’on gardait avec mélancolie, toujours aussi fier qu’à l’époque où on les avait fabriquées. Mais si vraiment ces automates étaient obsolètes, de quoi cet homme était-il capable désormais ? Elle aurait volontiers posé la question qui lui traversait l’esprit si Minos lui avait laissé le temps de l’écrire.

— Et du coup, lança-t-il en déposant son bâton sur la table. C’est quoi votre métier ?

— Hé bien, je suis un Savant, lança Héron d’une voix soudain plus sérieuse. Je suis un homme de science qu'on finance pour faire progresser celle-ci. Mon domaine, ce sont les machines à vapeur, comme les modèles que je vous ai montrés. Mes travaux d’aujourd’hui sont… beaucoup plus gros.

Il avait dit ça en écartant peu à peu les mains, comme s’il tenait un objet invisible entre celles-ci. Il eut un instant le regard presque perdu, puis relâcha les bras et pouffa de rire.

— J’ai beaucoup voyagé ces dernières années, continua-t-il, enthousiaste. Mon mécène est un homme très important, il avait aussi besoin de moi pour rechercher certains objets rares. Du coup, j’ai une équipe à Lucrèce qui travaille pour moi et à qui j’envoie les plans que j’ai conçus. Quand je passe là-bas, nous vérifions si les machines fonctionnent.

— Vous êtes allés où ? s’intéressa Minos.

— Un peu partout, répondit Héron. J’ai visité toute la Safranie, pas mal de coins d’Assyr, du Denimope ou de Cobaltique.

— Et vous avez vu des n’animaux ? s’écria précipitamment Minos. Des rochs ? Des puphants ? Et des salamandras ?

— J'ai même voyagé sur le dos d'un roch, une fois ou l'autre ! assura Héron avec fierté. Il y a pas mal de Puphant en Cobaltique, on les élèves dans les fermes, et le Comte du Denimope est un grand amateur des salamandras.

— Trop bien ! s’écria Minos, des étoiles dans les yeux. Moi aussi, j’aimerais bien en voir !

— Tant qu’elles n’essayent pas de te manger, répondit le Savant avec un petit rire qui fit perdre le sourire au petit garçon.

Le Savant déposa à son tour le bâton de sa pomme caramélisée en se léchant une dernière fois les babines. Minos jouait maintenant avec le sien, jetant quelques regards discrets à la friandise que Maya avait laissée sur le côté le temps d’écrire une question sur du parchemin neuf. Quand elle eut terminé, elle le tendit à Héron. Il dut se pencher dessus pour pouvoir lire son écriture en pattes de mouche.

— Pourquoi je suis à Leonne ? lut-il. Hé bien, mon mécène m’a demandé de le rejoindre pour une affaire urgente.

— Et c’est qui, votre tésène ? demanda Minos qui profitait que Maya soit concentrée sur Héron pour rapprocher discrètement sa main de la pomme à l’abandon.

— C’est le Grand Inquisiteur de la Safranie, le Père Pontus Arnoldson, répondit Héron en rendant le parchemin à Maya.

Celle-ci déglutit en récupérant son support. Le nom lui disait vaguement quelque chose. L’avait-elle déjà entendu ? Si oui, où ça ? Elle avait soudain un mauvais pressentiment qui l’assaillait. Même si elle n’en était pas certaine, selon les dires du Savant et le titre qu’il avait, ce Pontus Arnoldson devait être quelqu’un d’assez important.

— C’est le fondateur de ce Prieuré, avant même de devenir l’Inquisiteur de l’Empire, précisa Héron. C’est lui qui a pris en charge une grosse partie de mon éducation, à l’époque. Le Père Arnoldson m’a tout appris, la lecture, l’écriture, les mathématiques, l’histoire du Culte… Comme ils ont vu que j’étais très curieux, lui et Mère Pétronille se sont rendus à Novodium rien que pour moi. C’est grâce à leurs encouragements que je suis devenu ce que je suis. Il était si bon pour nous tous. Puis est venu ce fameux jour.

Il s’était arrêté, le regard perdu, l’air triste. Il se mordait la lèvre et Maya remarqua même que ses poings, serrés, tremblaient. En le voyant ainsi mal à l’aise, même Minos s’arrêta de manger la pomme subtilisée. Après quelques secondes de silence pesant, il les regarda à nouveau et Maya lui fit un signe de tête, pour lui faire comprendre qu’il n’était pas obligé de continuer. Mais il sembla le prendre dans le sens inverse, puisqu’il soupira avant de poursuivre.

— Tout a basculé à la mort de Mère Pétronille… Il n’a plus jamais été le même… Je …Je regrette tellement…

Il passa la main droite sur son menton, pour se frotter la barbe. Cette fois, Maya fut persuadée de voir une larme perler à ses yeux. Il fuyait leur regard et réprima un hoquet, plongé dans de terribles souvenirs.

— J’ai une … j’ai une énorme dette envers le Père Arnoldson…, bredouilla-t-il . Je m’en veux … pour ce qu’il s’est passé ce jour-là. Je me suis juré de lui consacrer ma vie, corps et âme. Pour qu’il atteigne son objectif… Je pensais… Nous pensions tous qu’on en avait terminé. Il devait réaliser le rituel la semaine passée. Mais il a fallu que quelque chose tourne mal et qu’une des esclaves parvienne à s’enfuir !

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