Crieur publique

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 Finalement, ils débarquèrent sur une large place, dominée par un grand dôme au-devant duquel se trouvait un escalier de marbre blanc. Diverses statues étaient y disposées. En les observant, Maya les trouva horribles. Chaque visage sculpté dans la pierre semblait représenter une expression malade, mourante, criante d’un réalisme angoissant. On aurait dit une succession de condamnés, figés à jamais dans leur dernier soupir. Tout comme elle, Minos les dévisageait avec dégoût, ne sachant pas exactement de quoi il s’agissait. Rapidement, il préféra attirer l’attention sur le dôme.

 Il s’agissait manifestement du Consulat de Leonne, même si Minos l’avait d’abord appelé « Cancrelat ». C’était là que vivait le consul de la ville, désigné par l’Impératrice pour veiller au bon fonctionnement de la cité et des alentours. Maya s’étonnait que voir Minos en savoir autant sur le sujet, malgré l’utilisation de mots approximatifs. D’après ce que disait l’enfant, son père parlait souvent du consul comme d’un homme qui faisait beaucoup la fête. Heureusement, il était aussi bon et aimé des citoyens. Maya observa longuement le bâtiment, soucieuse. Elle était persuadée de ne l’avoir jamais vu auparavant, ce qui n’était pas bon signe si elle venait effectivement de Leonne. Sa mémoire lui reviendrait-elle seulement un jour ?

 Quand l’enfant eut terminé ses vagues explications, ils se mirent en route sur les côtés de la place. Entre un bistrot et une boutique de tailleur les attendait un magasin de parchemin. Maya fut surprise de voir qu’il n’y avait aucun autre produit exposé aux vitrines. Il y en avait de toutes les matières, des peaux d’animaux aux végétaux traités. Il y avait aussi des tablettes de cire, accompagnées d’un stylet pour y graver des mots, ou encore des tablettes en pierre vierge. L’écriture était la vocation première de tous les produits vendus dans cette boutique spécialisée. Et Maya comprit mieux pourquoi en voyant les prix affichés. Elle avait beau ne connaitre le système monétaire que depuis quelques heures, tout lui paraissait horriblement cher.

 Le pire était un intriguant parchemin exposé sous une cloche de verre et sur lequel avaient été marqués à l’encre d’étranges caractères que Maya ne reconnaissait pas. Malgré qu’il soit manifestement déjà utilisé, ce parchemin affichait le prix de trente Occyans, une véritable fortune qui laissait la muette perplexe. Pourquoi donc cela coûtait-il si cher ?

 Finalement, après un long moment de prospection, elle et Minos prirent trois feuilles de parchemin standard, de moindre qualité. Elle n’avait pas besoin de plus. Leur achat leur revint tout de même à quatre Arsènes et huit Mercurules. Le vendeur, leur rendit les douze Mercurules sans même les remercier.

 Minos sortit de la boutique un peu dépité devant les quelques pièces de cuivre qu’il leur restait. Sûrement avait-il pensé qu’ils pourraient eux-aussi s’acheter quelque chose. Il soupira avant de les ranger dans ses poches et proposa à Maya de quitter la place pour continuer de visiter, ce à quoi Maya acquiesça vivement, tout en montrant la Cathédrale du doigt.

 Le gigantesque bâtiment était celui qui l’intriguait le plus. Elle voulait particulièrement l’observer, sous toutes ses coutures. Ne pas avoir reconnu le Consulat passait encore, mais elle doutait retrouver un quelconque souvenir ici si la plus importante des bâtisses, celle qui semblait surplomber toute la ville, lui restait inconnue. Minos accepta sans broncher. Après quelques minutes à affronter la foule encore nombreuse, ils arrivèrent sur cette nouvelle place.

 La Cathédrale était évidemment l’élément prédominant de celle-ci. Etrangement, c’était aussi le seul endroit de la ville qui ne disposait d’aucune boutique. Il n’y avait que des habitations, très grandes et richement décorées, comme pour tenter vainement de rivaliser avec l'édifice cultique. Il devait s’agir des domiciles des familles les plus riches et les plus importantes de la ville.

 Il n’y avait que deux statues sur la place, loin du style de celles qu’on retrouvait près du Consulat. La première représentait un homme avec les mains écartées, les yeux fermés comme très concentré, vêtu d’une étrange tunique. En se rapprochant de celle-ci, Maya remarqua que son visage mêlait des traits masculins et d’autres féminins. De même, sa main gauche semblait plus douce et plus frêle que la droite. L’autre statue, par contre, représentait clairement un homme, le dos légèrement voûté et la main droite dressée perpendiculairement au coin de sa bouche, comme pour chuchoter quelque chose à quelqu’un. Il exposait un très large sourire, mais ses yeux étaient cachés par un drôle chapeau trop large pour sa tête. Maya les observa tous les deux longuement, presque hypnotisée, avant de se concentrer à nouveau sur l’édifice qu’elle était venue examiner.

 La Cathédrale de Leonne s’élevait bien haut, disposant de treize clochers. Les vitraux multicolores semblaient raconter des histoires liées au Culte. Il y avait aussi d’innombrables sculptures gravées dans la pierre des fondations. Elle regretta soudain de ne pas avoir posé plus de question à Pietro ou Andromaque au sujet de ce Culte qui avait commandé un tel bâtiment, Minos ne maitrisant pas très bien le sujet. Mais après en avoir fait deux fois le tour, elle soupira. Il fallait bien se rendre à l’évidence. La Cathédrale était une impasse et ne lui rappelait absolument rien.

 Elle se tourna vers Minos, qui s’était écarté pour rejoindre d’autres passants autour de saltimbanques. Maya s’approcha et observa, curieuse, ces derniers exposer leurs talents. Un homme jouait du luth tandis que deux acrobates exposaient leur souplesse au rythme de sa musique. Les spectateurs frappaient dans leurs mains pour les encourager. Mais au son d’un tambour qui résonnait plus loin, chacun s’interrompit, artistes compris. Les regards se tournèrent vers un homme qui s’était placé juste devant les portes de la Cathédrale et qui frappait sur son instrument pour attirer l’attention des passants.

 Maya adressa un regard intrigué à Minos, qui lui répondit en haussant les épaules. Par curiosité, ils se placèrent à l’arrière de la petite foule que l’homme était parvenu à rassembler. Visiblement satisfait, ce dernier prit une large feuille de parchemin qui se trouvait à ses pieds. Tout le monde chuchotait, mais à partir du moment où l’homme s’éclaircit la voix, chacun s’interrompit.

 — Oyez, oyez ! s’écria-t-il d’une voix forte. Par la présente, l’Empire de sa Majesté l’Impératrice Lucrèce IV réitère son appel aux armes. Tout citoyen âgé de plus de quinze ans est invité à présenter sa candidature pour la Garde de la ville, l’Armée impériale ou la Flotte de l’Empire au Consulat de Leonne s’il désire participer à rendre l’Empire toujours plus sûr et garantir la sécurité à ses concitoyens. Une somme de 10 Occyans sera versée à la famille de tout candidat désireux de servir l’Empire. Toute information supplémentaire peut-être réclamée au Consulat.

 Il s’interrompit et observa quelques instants la foule, qui restait silencieuse, l'air blasé. Certaines personnes chuchotèrent une réflexion à leur voisin, déclenchant soupir ou hilarité. Puis, après quelques secondes, il reporta son regard sur son parchemin.

 — En ce qui concerne les récents évènements, poursuivit-il toujours bien fort. Les alentours de la ville de Leonne sont désormais considérés comme sans danger par la Garde, qui a travaillé sans relâche pour tuer les dernières bêtes exotiques qui rôdaient depuis quelques jours. Une preuve de plus de l'efficacité de nos protecteurs en armure ! 

 — En fait, c’est un crieur cubique, chuchota Minos à Maya alors que l’homme s’interrompait à nouveau. C’est des gens qui donnent des nouvelles aux autres gens.

 Maya acquiesça, ayant déjà deviné. La muette était plutôt curieuse d’en apprendre plus. Peut-être obtiendrait-elle des indices sur son identité ? Minos aussi écoutait très attentivement, mais sembla déçu quand l’homme reprit avec un tout autre sujet.

 — Les révoltes de la région de la Denvée, en Denimope, sont maintenant terminées, poursuivit l’homme. Sa Sainteté Botticeli a capturé le chef des rebelles, l’ancien capitaine de la garde, Andréas Charrette. Ce dernier a été exécuté par le Seigneur Alfgar de Rincoth, ce qui met un terme aux horreurs de ces dernières semaines. Que cela serve de leçon à toute personne qui aurait l’idée saugrenue de perturber l’ordre et la paix de nos pays.

 Le ton neutre avec lequel il avait parlé jusqu’ici semblait avoir fait place à un timbre de voix plus dur, menaçant même. Quelles que soient les révoltes de la Denvée, l’homme mettait en garde quiconque l’écoutait de ne pas les reproduire.

 — Mgr Luther, notre Évêque, rappelle que l’office en hommage à Ste Myrte sera célébré dans deux jours, dans la Cathédrale, reprit-il en redevenant soudain plus réservé. La célébration suivante, qui remémorera l’épisode du Tsunami de Portbleurt, sera célébrée la semaine suivante, toujours dans la Cathédrale.

 — Viens, on s’en va, dit soudain Minos en tirant sur le bras de Maya qui sursauta, jusque-là concentrée sur les paroles du crieur publique. Il va dire des trucs ennuyeux, c’est nul.

 Maya se mordit la lèvre inférieure. Elle avait envie de rester sur place pour écouter la suite mais le petit garçon avait plutôt l’air de s’ennuyer. Elle hésita, adressant un dernier regard à l’homme qui continuait de lire derrière son parchemin, puis acquiesça à Minos avant de le suivre.

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