Promenons-nous dans les bois...

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 Elle sursauta tout d’abord, la bouche ouverte pour pousser un cri qui, évidemment, ne vint jamais. Maya voyait vaguement dans l’obscurité quelqu’un faire des gestes pour lui signifier de se calmer. Il lui fallut quelques instants avant de comprendre qu’il s’agissait de Minos. Elle dut ensuite froncer les sourcils pour mieux distinguer les signes qu’il répétait pour la troisième fois déjà. Manifestement, il lui demandait de le suivre. Maya acquiesça et allait sortir de son lit avant de se rendre compte qu’elle était presque nue sous la fine couverture, tout comme les autres filles Bernardonne. Elle rougit, invisible dans l’obscurité, puis fit signe à Minos de l’attendre en dehors de la pièce. Une fois ce dernier sorti, elle se rhabilla le plus silencieusement possible, en maugréant contre le petit berger.

 Lorsqu’elle le rejoignit, Maya avait la mine ronchonne. Elle se serait fait un plaisir de le faire comprendre au petit garçon, si celui-ci n’avait pas mis son doigt devant sa bouche pour lui faire comprendre qu’elle ne devait rien dire. Ce qui, de toute manière, ne risquait guère d’arriver… Puis, comme il descendait les escaliers sur la pointe des pieds, elle le suivit d’un pas contrarié.

 Après avoir pris toutes les précautions possibles, Minos ouvrit la porte et la garda ouverte pour laisser passer Maya. Celle-ci hésita, ignorant toujours ce qu’ils allaient faire en pleine nuit. Elle n’avait aucune idée de l’heure, mais le ciel était entièrement sombre, avec quelques étoiles, seulement illuminé d’une lune blanchâtre, presque fantomatique. Peut-être avait-elle dormi un peu, finalement. Elle profita de la politesse du petit garçon, qui repassa devant et se mit ensuite à courir en direction des étables. Maya le suivit péniblement.

 Minos déverrouilla la porte de l’étable des advouquetins et, soudain, Maya crut comprendre que le petit garçon venait simplement vérifier l’état de l’animal blessé. Il était simplement inquiet, pensait-elle, et comme elle se sentait responsable, sa mauvaise humeur à son encontre la quitta immédiatement.

 Elle s’appuya négligemment contre l’enclot des porcs endormis tandis que Minos entrait dans celui des ovins. Aussitôt, Pan se releva sur ses quatre pattes et trottina vers le petit berger en évitant de piétiner congénères. Il lui fit une petite caresse sur le crâne et, à la grande surprise de Maya, sortit de là en sa compagnie.

 — C’est gentil de m’accompagner ! lança ensuite Minos. J’aurais pu venir seulement avec Pan, mais je suis quand même un peu plus rassuré si tu viens !

 Maya resta interdite, clignant des yeux à quelques reprises sans que Minos semble remarquer son incompréhension. Il avait attrapé un petit sac de toile et un épais bâton couvert d’un torchon aux extrémités. Du sac, il sortit deux pierres taillées qu’il entrechoqua entre-elles, produisant de petites étincelles. Il répéta l’opération jusqu’à ce que l’une d’elle touche le tissu, qui s’enflamma.

 — Tu veux bien prendre le sac, s’il te plait ? demanda Minos tandis qu’il dressait la torche sur sa droite et qu’il rangeait les pierres dans ses poches.

 Maya hésita un instant puis fit quelques pas pour prendre le sac. Curieuse, elle jeta un coup d’œil à l’intérieur. C’était rempli de morceaux de viandeet de patates. Il y avait aussi quelques vieux vêtements déchirés et une petite poterie fermée. La jeune fille fronça les sourcils et voulu en savoir plus. Mais Minos était déjà en train de partir et elle se précipita pour le rejoindre.

 Elle avait beau faire des gestes pour attirer l’attention de Minos, celui-ci ne semblait pas la remarquer. Un peu trop timide pour en faire plus, elle abandonna un instant ses vaines tentatives d’en savoir plus. Jusqu’à ce que, soudain, elle comprenne qu’ils se dirigeaient tout droit vers le Bois de Styx.

 Elle s’arrêta, pétrifiée. Elle devinait enfin ce que le petit berger voulait faire. Prise de panique, elle se mit à courir vers lui. À peine l’avait-elle dépassé qu’elle lui barra la route en pivotant frénétiquement la tête de gauche à droite et en secouant les bras, l’air désapprobateur.

 — Ben quoi ? s’étonna Minos en la voyant ainsi. On a oublié quelque chose ?

 Maya se frappa le front puis montra le Bois de Styx du doigt avant de le secouer de la même manière que sa tête, pour faire comprendre qu’ils ne pouvaient pas y aller. Elle répéta deux fois les gestes pour que Minos comprenne.

 — Mais on doit y aller ! s’écria-t-il. On doit retrouver le loup pour lui dire de partir !

 Les craintes de Maya se révélaient exactes et elle répéta ses gestes de plus belle. Pietro leur avait bien dit que les loups étaient dangereux, et qu’ils ne devaient en aucun cas s’approcher du bois tant qu’ils ne s’en étaient pas débarrassé. Il était évident que s’y introduire de nuit était une mauvaise idée.

 — Si on ne fait rien, ils vont le tuer ! protesta l'enfant d’une voix inquiète. D’accord, c’était pas gentil de mordre notre advouquetin mais … c’est pas une raison ! Puis ce sera ma faute, parce que c’est moi qui l’ai montrée à papa…

 Maya s’arrêta, mal à l’aise. Ce n’était pas la faute du petit garçon si son troupeau s’était dispersé, mais bien la sienne. Elle avait été impuissante et elle était la seule responsable. Seulement, Minos aussi ressentait cette culpabilité. Son amour pour les animaux était tel qu’il ne voulait pas qu’ils meurent, même s’il s’agissait d’un dangereux prédateur. Maya se mordit la lèvre, maintenant partagée entre l’envie de retourner au lit et celle d’accompagner Minos en dépit du danger.

 — Que tu viennes ou non, j’y vais quand même, dit finalement Minos après quelques secondes de silence, l’air décidé. Je suis avec Pan, il m’arrivera rien de grave !

 Il passa simplement à côté d’elle. Refusant de l’abandonner, Maya soupira et le suivit. Elle vit son regard éclairé par la torche se tourner vers elle et lui adresser un sourire de remerciement. Puis, sans rien ajouter, ils pénétrèrent ensemble dans le Bois de Styx.

 À peine étaient-ils entrés que Maya le regrettait déjà. S’il faisait sombre de base, les arbres cachaient les rares éclaircies de la lune et elle ne pouvait se repérer qu’avec la torche devant elle. L’appréhension guidait chacun de ses pas tandis qu’elle sentait les ronces écorcher le bas de ses jambes, à peine protégées par sa tenue de travail. Elle suivait le rythme de Minos et de Pan qui avançaient prudemment. Par moment, un bruit retentissait, rompant le calme des bois, et ils se figeaient, pour observer les alentours. Mais ce n’était sûrement qu'un oiseau ou un petit animal qui n’avait aucune raison de rechercher le loup.

 Ils marchèrent quelques minutes avant que Minos ne s’arrête et se retourne vers Maya. Il n’avait plus l’air aussi assuré, comme si la peur s’insinuait dans sa tête au fur et à mesure qu’ils s’enfonçaient dans les bois. Il tendit le bras vers Maya qui lui passa le sac en toile. Minos commença à dégager les feuilles mortes à ses pied. Il chercha autour de lui quelques rochers, qu’il disposa en arc de cercle. Puis, il déposa des brindilles au milieu et y mit le feu. Il plongea ensuite la main dans son sac et en sortit des restes du repas qu’il fit réchauffer dans le foyer. Pan et Maya, pendant ce temps, se contentaient de l’observer.

 — C’est pour l’attirer, dit Minos à Maya. Je réchauffe la viande pour que l’odeur lui donne faim.

 Maya se mordit la lèvre. Elle n’était pas tout-à-fait certaine que donner faim à un loup soit une excellente idée. Surtout, elle se demandait comment Minos comptait faire pour communiquer avec lui ? D’après Rhadamanthe, il devait d’abord toucher l’animal pour ça. L’inquiétude commençait à lui ronger l’estomac.

 Ils restèrent un long moment sur place. Ils n’étaient éclairés que par le petit feu et par la torche. À chaque bruit, ils sursautaient et inspectaient les alentours. Mais rien, pas un seul loup ne vint pointer le bout de son nez. Maya commençait tout doucement à se sentir rassurée. Ils avaient peut-être fait tout ça pour rien, mais personne n’était blessé. Cela valait sûrement mieux ainsi. Minos, par contre, semblait contrarié. Puis, un nouveau facteur vint peu à peu s’insinuer dans leur comportement. Ils étaient tous les deux très fatigués, et ils avaient du mal à retenir leurs paupières de tomber.

 Assis près du feu, la tête de Minos penchait de plus en plus, jusqu’à s’appuyer contre Pan, qui, au contraire, paraissait aux aguets. Il fermait les yeux quelques secondes avant de les rouvrir précipitamment dans un petit sursaut. Maya aussi sentait qu’il n’était plus qu’une question de minutes avant de sombrer dans le repos. Rester inactif n’aidait pas à veiller convenablement.

 Soudain, Pan poussa un petit bêlement nerveux et se secoua en frappant le sol de ses sabots. Minos, à moitié endormi, tourna la tête et se releva subitement d’un bond lorsqu’il aperçut ce qui avait provoqué cette réaction. Désormais parfaitement éveillée, Maya se releva, l’estomac dans les talons. Ce qu’elle redoutait venait d’arriver.

 Un loup était apparu dans leur champ de vision. Il s’était approché silencieusement, si bien que Pan ne l’avaient pas repéré avant. Le peu de lumière laissait voir son pelage gris et sombre ainsi que ses yeux dans lesquels se reflétaient les petites flammes dansantes de la torche. Il observait la bande, et plus particulièrement Pan, avec beaucoup de méfiance. À peine l’advouquetin s’était-il manifesté que le prédateur s’était figé dans son approche.

 — C’est lui…, murmura Minos, presque fasciné. C’est un loup ! Tu as vu, Maya ?

 Maya déglutit. L’animal semblait hésiter, sans pour autant se montrer hostile. Maintenant qu’ils se trouvaient face à lui, que comptait faire le petit garçon ? Elle le regarda faire un pas tout en gardant une main sur le crâne de Pan. Le loup baissa légèrement le museau, comme pour mieux examiner l’enfant. Peut-être se disait-il qu’il devait s’agir d’un copieux repas ? Pourtant, lorsque Minos tendit le bras vers lui, et malgré les quelques mètres qui les séparaient, le canidé fit un pas en arrière et poussa un grognement. Puis, sans crier gare, il se retourna et prit la poudre d’escampette.

 — Attends ! s’écria directement Minos, surpris. On te veux pas de mal !

 Aussitôt, il attrapa la torche plantée au sol et se mit à courir après le fuyard, Pan galopant juste devant lui. Maya avait tenté, par réflexe, de crier le nom de Minos pour le retenir. Sans succès, elle était toujours muette, et le temps qu’elle tende le bras vers lui, il était déjà loin. Elle resta environ une seconde immobile, indécise, avant de se lancer elle aussi à la poursuite de l’enfant. S’il lui arrivait quelque chose, elle ne se le pardonnerait jamais. Mais la tâche se révéla rapidement difficile. Minos courait vite et la lumière de sa torche commençait déjà à disparaitre du champ de vision de Maya. Elle ne voyait pas bien où elle se dirigeait. La distance se creusait entre eux et elle avait du mal à éviter les obstacles.

 Puis soudain, en pleine course, elle sentit quelque chose la frapper violement sur le front, au point que son corps ricoche et soit projeté en arrière. Elle s’étala dans les feuilles mortes de tout son corps, sur le dos, et, si elle ne semblait pas ressentir de douleur, sa vision se troubla rapidement. Alors que Minos et Pan continuaient de poursuivre le loup, elle restait là, couchée dans le Bois de Styx, inconsciente…

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